Richard Pendrell Waddington : l’Anglais de Rouen

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Waddington : ce nom a été celui d’une longue dynastie d’industriels normands du coton. Portrait d’un homme dont l’entreprise a perduré pendant 7 générations.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Richard_Henry_Waddington-Domaine-public
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Waddington n’est plus aujourd’hui à Rouen que le terminus d’une ligne d’autobus. Pourtant ce nom a été celui d’une longue dynastie d’industriels normands du coton dont l’activité s’étend de 1792 à 1961. Comme son nom l’indique, les origines familiales de Richard Pendrell Waddington se trouvent de l’autre côté de la Manche.

Etait-il Anglais ou Français ? Voilà une question que ne s’était posée ni son arrière-grand-père, ni son grand-père, ni son père et il ne se l’est sans doute pas davantage posé. Les Waddington étaient devenus très tôt des Français tout en conservant leurs spécificités britanniques, parfaitement bilingues, ne cessant de faire des aller-retour de part et d’autre de la Manche, même en des temps où les relations entre les deux pays n’étaient pas toujours au beau fixe.

Richard Pendrell Waddington (Rouen, 22 mai 1838 – Saint-Léger du Bourg Denis, 28 juin 1913) a bien failli faire carrière dans l’armée britannique. Sa Gracieuse Majesté n’y aurait gagné qu’un officier de plus, la France aurait perdu un entrepreneur de talent, un homme politique distingué et un historien rigoureux des guerres en dentelle. Moins connu que son frère aîné, William Henry Waddington, une des grandes figures de la république libérale, Richard mérite qu’on s’intéresse à son parcours.

Un héritier du coton

Après des études au lycée de Rouen, où son père avait son comptoir de vente et figurait parmi les membres du consistoire protestant, il séjourne en Angleterre, poursuit ses études à Woolwich et sert trois ans dans l’armée anglaise avec le grade de lieutenant d’artillerie. Peut-être allait-il rester en Angleterre et faire une carrière militaire. Mais les problèmes de santé de son père le rappellent en France en 1865.

Les Waddington, comme les Jackson, font partie de ces Anglais relativement nombreux qui ont créé des entreprises en France au XIXe siècle. L’arrière-grand-père de Richard, Henry Sykes, possédait un « magasin anglais » au Palais-Royal à la fin de l’Ancien Régime profitant de l’anglomanie de la bonne société. La Révolution l’incite à se reconvertir dans l’industrie textile et il choisit la vallée de l’Avre où d’autres Anglais, les Milne, viennent de créer une manufacture hydraulique. Sykes transforme deux moulins en filature de quatre étages à Saint-Rémy-sur-Avre (Eure-et-Loir).

À la fin de l’Empire, alors même que la guerre fait rage entre les deux pays, il fait venir son gendre William Waddington qui va lui succéder à la tête de l’entreprise. Deux des fils de William, Thomas et Frédéric, vont s’associer et combiner leurs talents respectifs : le plus jeune dirigeant la production et l’aîné à Rouen assurant la partie commerciale. Thomas, bien que Français de nationalité, reste Anglais de cœur et de tradition : ses enfants portent des prénoms anglais, restent fidèles au protestantisme, étudient en Angleterre et s’y marient même. Aussi Richard Pendrell, fils cadet de Thomas, épouse-t-il une fille de pasteur anglican.

Mais lors de l’enquête relative au traité de commerce de 1860, Thomas Waddington se montre aussi protectionniste que les autres cotonniers de Normandie, réclamant une protection contre la concurrence anglaise. Les morts successives de Thomas (1869) puis de Frédéric (1873) posent la question de la succession. Le frère aîné de Richard, William Henry Waddington (1826-1894), brillant diplômé de Cambridge, est un voyageur érudit avant tout préoccupé d’inscriptions antiques et de monnaies anciennes : il est à son aise à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et le coton le laisse indifférent. Il va bientôt se découvrir une autre passion, la politique, avec l’avènement de la Troisième république. William se contente d’être un des commanditaires de l’entreprise familiale. Aussi Richard doit-il finalement renoncer à ses rêves de gloire militaire.

Une fois liquidée la succession de son père, il constitue une nouvelle société, Waddington fils & Cie, au capital de 2,4 millions de francs avec son cousin germain Evelyn, fils de Frédéric. Le partage des tâches est vite effectué entre les membres de la quatrième génération : Evelyn dirige les usines et Richard gère l’ensemble depuis Rouen. La maison va ainsi célébrer son centenaire et publier un Livre d’or en 1892. Les deux filatures totalisent 43 000 broches et les deux tissages 889 métiers, associant machines à vapeur et énergie hydraulique. Un atelier de teinture est créé en 1889 pour des fils fantaisie. La maison Waddington emploie 1250 salariés qui bénéficient de la panoplie habituelle du paternalisme protestant : cité ouvrière, mutuelle, crèche, bibliothèque, harmonie, société de gymnastique. L’entreprise paie les salaires des réservistes pendant les périodes d’instructions, trois semaines de congés après l’accouchement des ouvrières, des pensions de retraite après 30 ans de services pour les ouvriers âgés de 60 ans, des assurances contre les accidents du travail (13 ans avant le vote de la loi), etc.

La mort de son associé en 1894 sans aucun héritier mâle, le laisse seul à diriger l’entreprise.

Juge au Tribunal de commerce de Rouen (1864-1873), membre de la Société libre d’émulation (1869) rendez-vous des industriels du coton, membre de la Chambre de Commerce (1872) dont il va être une figure marquante avant de la présider (1896-1913), il va vite se distinguer des grands patrons du textile normand.

La guerre de 1870-1871 lui donne l’occasion de servir le pays dont il vient d’obtenir la nationalité : ses compétences militaires lui permettent d’organiser l’artillerie de la garde mobile de Rouen. Il est décoré de la légion d’honneur à titre militaire et devient capitaine dans l’armée de réserve. La chute du Second Empire ouvre à ce républicain une carrière politique. Son frère aîné, William Henry, fait une grande carrière : député puis sénateur, ministre puis président du conseil, le premier chef de gouvernement à être un « vrai » républicain.

Richard commence plus modestement par se faire élire conseiller d’arrondissement puis conseiller général de Darnétal (1871-1904). Il contribue au lancement du très républicain Petit Rouennais en 1876.

Républicain modéré mais pas modérément républicain

À ses yeux, la République signifie : rétablissement de l’ordre, retour à la prospérité, paix au dehors. Il se fait élire brillamment (69 % des voix) député de Seine-inférieure en battant le monarchiste Bezuel d’Esneval, le 20 février 1876. C’est le début d’une longue carrière parlementaire qui ne devait prendre fin qu’avec son décès. Il prend place au centre gauche, se mêle à un certain nombre de discussions, et figure parmi les 363 qui refusent le vote de confiance au cabinet du 16 mai nommé par le maréchal de Mac Mahon.

Réélu sans problème, le 14 octobre 1877, après la dissolution de la Chambre, contre Delamarre-Debouteville, candidat du gouvernement, il reprend sa place à gauche, soutient le ministère de Jules Dufaure. Membre de la commission des chemins de fer, de la commission des douanes, il défend à la tribune le système protectionniste cher aux cotonniers rouennais dans la lignée de Pouyer-Quertier.

Il est triomphalement réélu (87 % des voix !) le 21 août 1881, face au candidat « radical », le « citoyen Cord’homme », oncle de Maupassant. L’élection de 1885 se fait au scrutin de liste : il est le 5e sur 12, la liste opportuniste étant entièrement élue. En 1889, le résultat est plus serré (53 %) face au comte de Pomereu, candidat monarchiste

Il continue de siéger au centre gauche, dans les rangs des républicains modérés, ceux que l’on appelle les « opportunistes », ceux qui ont donné à la république son caractère libéral.

Il prend la parole sur les traités de commerce, sur les chemins de fer, sur les questions ouvrières, sur les tarifs douaniers applicables à l’Indochine, se prononce, manifestation d’un républicanisme sans sectarisme, contre l’expulsion des princes des anciennes familles régnantes. En 1889, il se range dans les rangs des défenseurs de la République face au danger du boulangisme : il se prononce en faveur du scrutin d’arrondissement contre le scrutin de liste, contre la révision de la Constitution, pour les poursuites contre trois députés membres de la Ligue des patriotes et contre le général Boulanger.

Ce républicain fervent, secrétaire du groupe du centre gauche à la Chambre des députés en 1876, se montre un esprit particulièrement intéressé par les questions sociales, les problèmes militaires, les grandes affaires du commerce et de l’industrie et tout ce qui concerne les chemins de fer, les tarifs douaniers et les traités de commerce. Il associe ainsi « fermeté républicaine » (républicain modéré mais pas modérément républicain) et « défense du travail national » chers aux cotonniers peu convaincus par les bienfaits du libre-échange. Ses interventions sur le sujet sont toujours très écoutées. En 1878, il a lancé une pétition auprès des ouvriers normands pour un relèvement des tarifs douaniers : il se flatte d’avoir recueilli 15.000 signatures.

En 1891, il préfère ne pas tenter de nouveau l’aventure d’une campagne électorale aux législatives et décide de quitter la Chambre des députés et de rejoindre son frère William au Palais du Luxembourg. Au premier tour, le champion monarchiste Pouyer-Quertier le devance mais il réussit à le battre, non sans peine, au second tour, par 785 voix contre 702.

Il sera désormais toujours réélu. En 1900, sur 1.486 votants, s’il est en quatrième position au premier tour de scrutin, il arrive en tête au deuxième tour. En 1909, Richard Waddington est réélu dès le premier tour avec 835 voix sur 1.470 votants. Il siège dans les rangs de la « gauche républicaine » sénatoriale.

Son activité débordante nous le montre membre du conseil supérieur des colonies, membre du comité consultatif des chemins de fer, membre de la commission supérieure de l’exposition de 1900, président à deux reprises de la commission supérieure du travail, secrétaire du groupe sénatorial des intérêts maritimes. Dans le cadre strictement parlementaire, il appartient à la commission des finances, aux commissions des chemins de fer, de la réforme de l’impôt des prestations du service des enfants assistés, à la commission des douanes.

Hostile à la politique des radicaux et à l’évolution de la république vers une « laïcité agressive », il combat les cabinets Waldeck-Rousseau et Combes non sans véhémence comme chef des républicains libéraux au Sénat. On lui doit de nombreux rapports et avis, aussi bien sur des conventions relatives aux chemins de fer, que sur les régimes douaniers, sur les conditions de travail des femmes, sur les péages au port de Rouen, sur les problèmes militaires. Rapporteur de la commission des finances pour le budget de la guerre, il est aussi rapporteur de sa célèbre proposition de loi sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les usines et manufactures (1902) et il contribue à son vote définitif.

Richard Waddington, grande figure de parlementaire, travaillait encore avec acharnement peu de temps avant de disparaître, le 26 juin 1913, à l’âge de soixante-quinze ans. Il laissait une fortune quatre fois supérieure à sa part d’héritage. Il ne s’était pas contenté d’être un héritier.

Passionné de beaux-arts, Richard Waddington, que la direction de l’entreprise et la carrière politique ne suffisaient visiblement pas à combler, a laissé derrière lui une importante œuvre d’historien.

Il publie en effet, en 1896, Louis XV et le renversement des alliances. Préliminaire de la guerre de Sept ans ; puis, à partir de 1899, cinq volumes sur La guerre de Sept ans. Histoire diplomatique et militaire, ouvrage couronné par l’Institut (Prix Drouyn de Luyns de Académie des sciences morales et politiques) : les débuts ; Crefeld et Zorndorf ; Minden-Kunersdorf-Québec ; Torgau, pacte de famille ; Pondichéry-Vilinghausen-Schweidnitz. Il s’est efforcé d’aborder le conflit d’un point de vue français tout en utilisant les archives britanniques, allemandes et autrichiennes et en faisant connaître au public français les études des historiens allemands. Pour Études, la revue jésuite, en 1905 : « c’est de l’histoire absolument objective » écrite d’une manière froide et limpide.

Néanmoins, ce travail d’historien n’échappe pas aux préoccupations de l’époque en un temps où la France a construit un nouvel empire colonial au lendemain de la cuisante défaite contre l’Allemagne prussienne. Reçu à l’Académie de Rouen en 1904, Waddington déclare en effet : « À mes yeux, il existe dans l’histoire moderne peu d’épisodes plus émouvants que celui des dernières années de la domination française au Canada. L’étude des causes qui ont amené la perte de l’immense empire que nous possédions dans l’Amérique du Nord emprunte un nouvel intérêt aux efforts que nous tentons depuis un demi-siècle pour retrouver en Asie et en Afrique la compensation des belles provinces si légèrement sacrifiées il y a cent cinquante ans. » Il attribue le conflit à la « perfidie et à la scélératesse de Frédéric II » le célèbre roi de Prusse.

Lors de ses obsèques à Rouen, le 1er juillet 1913, le pasteur protestant paraphrasa la parole de l’Écriture : Pour être grand, il faut être le serviteur des autres.

L’entreprise Waddington, devenu SA en 1921 devait subsister jusqu’en 1961 : ainsi sept générations s’étaient succédé dans le coton.

Sources :

  • Jean-Pierre Chaline, Les dynasties normandes, Perrin 2009, 534 p.
  • notice Richard Waddington in Robert, Bourloton, Cougny, Dictionnaire des parlementaires, Paris 1889-1891
  • notice Richard Waddington in Jolly, Dictionnaire des parlementaires…de 1889 à 1940, Paris 1960-1977

La semaine prochaine : Jules Charles-Roux