Ma vie d’expat’ au nord de l’Angleterre

steve p2008-winshill, burton upon trent(CC BY 2.0)

Le témoignage de Pierre-Joseph : « Bien sûr que ça peut être dur, mais ça n’est ni un prétexte, ni une excuse. »

Une interview par la rédaction de Contrepoints.

steve p2008-winshill, burton upon trent(CC BY 2.0)
steve p2008-winshill, burton upon trent(CC BY 2.0)

 

Une petite présentation ?

Je m’appelle Pierre-Joseph, je suis un « jeune » de 22 ans, j’habite dans le nord de l’Angleterre dans une petite ville de 15 000 âmes. Je suis originaire de Champagne-Ardennes où j’ai vécu jusqu’à mon départ pour le Royaume-Uni. Je ne me considère pas moi-même comme un expatrié : je suis parti seulement en septembre et je rentrerai en mai. Je suis juste parti voir ce qu’il y a un peu plus loin que la France.

Quel est votre métier, quel a été votre parcours professionnel ?

Excellente question. Je suis parti de France précisément à cause de ça : les perspectives professionnelles.

J’ai obtenu mon Bac jeune, à 16 ans, alors que je vivais dans la campagne champenoise profonde. Dès lors, n’ayant ni les moyens ni le courage de partir loin de ma famille en étant si jeune, je suis entré dans l’université la plus proche et j’ai pris, un peu par dépit, ce que je pouvais. J’hésitais entre Histoire et Langues Vivantes, mais je me considérais comme trop faible en anglais pour tenter ce cursus. Quand on y pense, c’est assez ironique.

Après ma licence obtenue sans difficulté, j’ai enchaîné sur un Master en recherche que j’ai manqué plusieurs fois d’abandonner faute d’intérêt pour mes études. À la fin de mon M1, j’ai dû me rendre à l’évidence : mes perspectives professionnelles étaient quasiment nulles, et je ne me sentais pas de reprendre de nouvelles études. Dans le même temps il était hors de question pour moi de continuer à rester un poids financier pour mes parents. Mes rares excursions dans le monde du travail, que ce soit dans la recherche d’emploi ou bien les deux fois où j’ai pu travailler, s’étaient relativement mal passées et je désespérais déjà de trouver un travail en France.

Deux de mes amis étaient alors assistants de langue au Royaume-Uni. Ils m’ont dit que c’était un programme où le faible nombre de participants m’offrait de très bonnes chances d’être pris, que le métier était relativement simple et assez bien payé. Couplé à mon envie grandissante d’aller voir ailleurs, le fait de pouvoir enfin mettre quelque chose dans mon CV et l’envie de cesser d’être un poids pour ma famille, je me suis dit que je n’avais rien à perdre. Alors j’ai postulé pour l’année suivante, où j’aurais terminé mon Master, et c’est ainsi que je suis devenu assistant de langue étrangère, dans une highschool (sorte de collège-lycée) d’Angleterre.

Pourquoi ce pays ?

Tout d’abord, parce que je ne parlais qu’anglais en seconde langue, et dès lors le choix se restreignait largement. Ensuite, je ne voulais pas partir trop loin de ma famille ainsi que de ma petite amie de sorte à pouvoir revenir régulièrement les voir. Restait donc l’Angleterre ou les Pays-Bas. La paie était meilleure en Angleterre et je savais qu’y trouver un logement était un peu cher mais assez facile, donc mon choix s’est porté sur cette dernière. Et je trouvais également intéressant d’aller passer du temps dans ce pays réputé pour attirer les jeunes Français en nombre. Aujourd’hui, je comprends à quel point c’est justifié.

Avez-vous eu des doutes, et comment les avez-vous gérés ?

Oui, souvent ! Et j’en ai encore. Mes amis, ma famille et ma petite amie sont restés loin de moi pour longtemps, et en bon amateur d’économie je comprends que ce séjour en Angleterre comporte un énorme coût d’opportunité : tout le temps que je passe ici, je ne le passe pas avec ces personnes qui comptent pour moi. C’est un prix qu’il faut savoir payer. Je ne peux pas être là si quelqu’un a besoin de moi et parfois, j’ai le sentiment de me dérober un peu à mes obligations.

Elliott Brown_Lichfield Cathedral(CC BY 2.0)
Elliott Brown_Lichfield Cathedral(CC BY 2.0)

C’est aussi cela gérer les doutes : c’est savoir les accepter. Je savais qu’il était possible que cette expérience puisse avoir un bilan final négatif. Mais il faut savoir prendre des risques. Alors j’ai bien réfléchi, et pour paraphraser Mark Twain, je me suis demandé : « Qu’est-ce que je risque le plus : de regretter d’être parti aujourd’hui, ou de regretter de ne pas être parti dans dix ans ? ». Là, j’ai compris que j’avais ma réponse.

Est-ce que vous vous sentez encore Français ?

Bien sûr, je ne suis pas parti longtemps et je reviens très bientôt. Néanmoins, l’expatriation, définitive cette fois, est une option que je commençais à envisager avant mon départ, et que j’envisage beaucoup plus sérieusement depuis que je suis parti. Par ailleurs, je ne considère pas le fait d’être Français comme une sorte de bénédiction ou bien une marque d’élection. Je me borne à constater simplement la chance que j’ai eu de naître dans un pays développé et libre, où j’ai pu avoir accès à l’éducation. Mais si un jour cela devait changer, je doute d’avoir des scrupules à changer de pays et de nationalité : je ne fais pas partie de ces patriotes qui ont besoin d’un coup de tampon pour savoir de quel pays ils sont. Que mon passeport me soit délivré par la Suisse, la Chine ou le Bélize, ça ne change rien au fait que je sais où j’ai grandi, quelle est ma langue maternelle et quelle est ma culture.

Un bilan aujourd’hui : que vous a apporté l’expatriation ?

D’abord, elle m’a largement donné envie de continuer à aller voir ailleurs. Je ne suis pas un aventurier « naturel », alors ressentir l’envie d’aller explorer le monde est quelque chose de tout à fait nouveau pour moi.

Je me suis également rendu compte que cette expérience m’a fait mûrir et changer. Être loin de sa famille, de ses amis, c’est parfois pesant mais avoir une vie sociale, et donc toutes les obligations affiliées, réduite, c’est aussi une formidable occasion pour pouvoir se concentrer sur soi-même et mettre en pratique de bonnes résolutions. C’est avoir l’occasion d’essayer beaucoup de choses en sachant que personne d’importance ne sera là pour vous voir si vous échouez.

Surtout, j’expérimente le fait d’être complètement autonome pour la première fois de ma vie, d’être totalement responsable de la situation dans laquelle je suis. Et avoir ce contrôle sur ma propre vie est incroyablement libérateur. Je viens d’une origine modeste, et je me suis souvent retrouvé dans la position d’assisté : moi et mes parents avons régulièrement bénéficié des aides sociales (alors que paradoxalement, mes parents n’ont jamais été au chômage de leur vie. Magie de la trappe à pauvreté.). Et j’ai bien vu que dans une situation pareille, la possibilité ou non de terminer le mois dépend de savoir si vous entrez dans la bonne case d’un formulaire, donc en définitive de forces sur lesquelles on n’a absolument aucune prise. Alors je ne sais pas ce que je veux faire de ma vie, mais je sais que je ne veux pas terminer dans une situation de dépendance pareille. Subvenir intégralement à mes besoins en étant dépendant ni de mes parents ni de l’État me rend bien plus fier de moi que mes beaux diplômes.

Plus personnellement, je dirais que j’ai l’impression d’avoir accompli quelque chose d’un peu intéressant pour la première fois de ma vie.

Rept0n1x-Photo taken on a walk from Stoke-on Trent railway station to Newcastle-under-Lyme via Hartshill and back to the station via Penkhull-(CC BY-SA 2.0) .
Rept0n1x-Photo taken on a walk from Stoke-on Trent railway station to Newcastle-under-Lyme via Hartshill and back to the station via Penkhull-(CC BY-SA 2.0) .

 

Une dernière chose à ajouter ?

Oui. Si vous êtes jeunes, rassemblez votre courage et partez. C’est important de comprendre que le monde en dehors de la France existe. D’abord cela permet de relativiser le discours en France : ici, j’habite dans une petite ville de campagne et les principaux magasins sont ouverts tous les dimanches. Mes élèves de niveau lycée travaillent dans des supermarchés. Louer un logement ne m’a pris que quinze minutes et la seule chose que j’ai fourni, c’est mon passeport. La retraite fonctionne sur un système volontaire que j’ai parfaitement le droit de quitter. Et la Terre ne s’est pas arrêtée de tourner pour autant. C’est simple, c’est bête, c’est d’une incroyable trivialité, mais c’est le genre de choses très concrètes qui semblent impossibles à imaginer pour grand nombre de Français.

Et tout le monde peut le faire. Je suis l’exact opposé de ce qu’on supposerait être un expatrié ou un aventurier : j’ai longtemps été l’archétype même du rat de bibliothèque, un gamin très petit, chétif, couard, maladroit, totalement dénué de débrouillardise et du moindre sens pratique, sans aucune assurance ni aucune ambition. Si on ajoute à cela mes origines modestes et très provinciales, je suis presque un parfait opposé du genre de personnes qu’on s’imaginerait partir à l’étranger. Et c’est, je crois, précisément pour les gens comme moi qu’il est le plus important de partir. Bien sûr que ça peut être dur, mais ça n’est ni un prétexte, ni une excuse.

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