Le revenu universel : instrument de liberté

Alban Gonzalez Freedom-Creative Commons

Il est possible de donner une assise libérale au revenu universel, celle d’une liberté comprise comme l’absence de domination.

Par Vincent Delhomme.
Un article de Trop Libre

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Le revenu universel a pris une place proéminente dans le débat public. De la gauche radicale aux Républicains, de Frédéric Lefebvre à Delphine Batho, un consensus semble se dessiner autour de cet instrument pour mettre fin au fléau de la pauvreté et de l’exclusion. Gaspard Koenig, président du think tank Génération Libre, en a également fait un de ses combats1. Pourtant, l’idée continue de susciter l’opposition de nombreux libéraux.

Pour comprendre les raisons de ce rejet, il faut sans doute revenir à la célèbre distinction établie par Isaiah Berlin2 entre liberté positive et liberté négative. D’un côté une liberté entendue comme la stricte absence d’interférence externe dans les actions de l’individu, de l’autre une idée de maîtrise de soi, de capacité à agir selon sa volonté propre et de réaliser ses fins. On peut dire que la tradition libérale s’appuie majoritairement, mais pas exclusivement, sur  la conception négative de la liberté, méfiante à l’égard de l’État et du pouvoir en général.

Liberté positive

Cette liberté positive, c’est justement elle qui se trouve au fondement de la plupart des arguments en faveur du revenu universel. Comme le dit Philippe Van Parijs, « le revenu de base, c’est une affaire de liberté »3, entendez la capacité donnée à tous les individus de vivre dignement et de faire leurs choix. Assurément, pour une personne démunie ou sans abri, la liberté demeure un concept assez théorique, et la certitude de ne pas être « contraint » n’apporte dans ces cas-là que très peu de réconfort. Néanmoins, défendre une définition de la liberté comme réalisation de soi nécessitant le versement d’un revenu est assez problématique, puisqu’elle ouvre la voie à la satisfaction de tous les désirs individuels par la coercition et la spoliation.

Pour répondre à la question de la pauvreté, à laquelle les libéraux sont particulièrement sensibles contrairement aux caricatures qui en sont faites, ceux-ci ont privilégié la logique du « filet de sécurité », une aide ciblée en faveur des plus démunis assurée par l’État, ou bien celle de la charité privée.

Pour autant, en changeant de prisme, il est possible de défendre l’idée d’un revenu universel inconditionnel sans tomber sur cet écueil. On peut mobiliser pour cela une autre conception de la liberté, celle de la tradition dite « républicaine4 », défendue le plus récemment et le plus clairement par Philip Pettit, une liberté comme non-domination5. Pour Pettit, la liberté positive n’est pas satisfaisante, mais la liberté entendue négativement est également insuffisante en ce qu’elle laisse de côté les situations de domination, lorsqu’une personne peut contraindre un individu de manière non coercitive. L’exemple pris est celui du « bon tyran » qui, par faiblesse ou par inclinaison, a les moyens de vous contraindre mais ne le fait pas. Il n’y a pas de situation de coercition au sens propre du terme, mais la menace que fait peser sur vos choix ce pouvoir arbitraire restreint votre liberté. À l’inverse, toute interférence n’est pas constitutive d’une domination dans la mesure où celle-ci provient d’une source non arbitraire, pour Pettit, un droit démocratiquement élaboré.

Non domination

Cette situation peut s’illustrer de manière encore plus claire par des exemples tirés de la vie courante. Le conjoint vivant sous la coupe de l’autre et ne pouvant quitter le domicile familial car ne disposant pas de ressources est-il libre ? Négativement il l’est s’il n’est pas physiquement empêché de partir, mais sa situation précaire le retient en réalité de faire ce choix. Il est dominé et n’est donc pas libre. Autre exemple, celui d’un employeur tyrannique et d’un salarié contraint de resté à son poste non pas par la force, mais par la certitude qu’il ne retrouvera pas de travail s’il le quitte. Là encore, le « républicain » y verra une situation de domination et de privation de liberté, le « négatif » n’y verra rien de tel.

C’est là que l’argument du revenu universel entre en jeu6. Il permet d’éliminer nombre de ces situations courantes de domination liées à la subsistance, en donnant aux individus le pouvoir de s’y soustraire. Assuré d’un revenu lui permettant de survivre, l’individu est véritablement autonome, libéré de toute exploitation que feraient les autres de sa situation de faiblesse. Comme le dit Philip Pettit, il peut regarder ses semblables dans les yeux.

Défendre ainsi le revenu universel n’a pas seulement l’avantage de pouvoir répondre de manière juste à des situations très concrètes, cela permet d’apporter une alternative à des arguments beaucoup moins séduisants du point de vue de la liberté. Ici, comme déjà évoqué, pas question d’envisager le revenu universel comme une aide à l’individu pour réaliser ses fins. Cette logique des « droits à » est dangereuse, et n’est que le vernis qui couvre l’inflation du périmètre de l’action publique. Il n’est pas question non plus d’envisager ce revenu comme une « dette » de la société à l’égard de l’individu. Il n’est de société que d’hommes. Enfin, cette conception évacue aussi tous les discours sur une prétendue « justice sociale », objet inconnu dans une société fondée sur l’ordre spontané, où nul plan préétabli ne décide de la répartition des revenus.

Enfin, et c’est là un argument plus pratique que théorique, on peut conjecturer que l’instauration d’un revenu universel permettrait de répondre au besoin primaire de sécurité, majoritaire dans l’opinion publique démocratique, condition indispensable à la remise en cause dans un deuxième temps des protections et des rentes qui minent le développement économique et le progrès social. Comme le disait magistralement Bertrand de Jouvenel : « Il me fâche d’accabler la tendance libérale. Son tort est d’être établie dans des positions intenables contre le raisonnement autant qu’inopposables aux besoins et aux passions. […] L’image qu’elle forme du Pouvoir ne répond à la réalité d’aucun temps et d’aucun pays. Jamais il ne s’est interdit le domaine des intérêts économiques et sociaux. La négation libérale est donc, dans les formes qu’elle revêt, toute utopique »7.

Sur le web

  1. Gaspard Koenig et Marc de Basquiat, LIBER, un revenu de liberté pour tous, 2014.
  2. Isaiah Berlin, Deux conceptions de la liberté, 1969.
  3. L’Express, En France, l’idée d’un revenu de base universel fait son chemin, 5 février 2016.
  4. Le terme républicain ne se réfère pas ici à la République en tant que système politique, mais à un courant de pensée en philosophie politique, le republicanism.
  5. Philip Pettit, Republicanism : A theory of freedom and government, 1997.
  6. Pour aller plus loin, se référer à : Philip Pettit, A republican right to basic income ?, 2007.
  7. Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir, 1972.