Islamisme radical : choc des civilisations ou choc des époques ?

POTIER Jean-Louis(CC BY-ND 2.0)

Le terrorisme islamique n’est que la manifestation sanglante d’une addiction morbide à un passé révolu.

Par Patrick Aulnas.

POTIER Jean-Louis(CC BY-ND 2.0)
POTIER Jean-Louis(CC BY-ND 2.0)

 

Dans les années 1990, Samuel Huntington avait élaboré le concept de choc des civilisations. Selon lui, les conflits avaient changé de nature à la fin du 20e siècle. Les guerres étaient auparavant des luttes pour la conquête d’un territoire. La révolution russe de 1917 et l’accession au pouvoir des nazis en Allemagne ont transformé la nature des guerres. Les guerres idéologiques remplacent les guerres de conquête. Il s’agit désormais d’imposer une conception du monde et de définir l’avenir de l’humanité en fonction d’un ensemble plus ou moins articulé de concepts essentiellement économiques et politiques. À la fin du 20e siècle, après la défaite de l’Allemagne et la chute de l’URSS, les idéologies sont mortes. Il reste, selon Huntington, les civilisations. Elles vont désormais s’opposer pour la domination de la planète. Le critère du conflit n’est plus idéologique mais culturel, les religions représentant l’élément de base des civilisations. Huntington définit ainsi plusieurs civilisations : occidentale (christianisme), islamique, orthodoxe, japonaise, chinoise, hindoue, africaine et latino-américaine.

Civilisation occidentale et civilisation musulmane

Le terrorisme islamique peut-il être analysé comme un conflit entre la civilisation occidentale et la civilisation islamique ? Une première remarque s’impose. En regardant vers le passé, il est tout à fait fondé de considérer que le monde occidental partage un ensemble de valeurs : religion chrétienne dominante historiquement, économie de marché, démocratie représentative. Les droits de l’homme ont également été définis par l’Occident au cours des derniers siècles. Le concept de civilisation occidentale n’est donc pas usurpé. La civilisation musulmane représente également une réalité puisqu’elle se fonde sur une religion commune, l’Islam, qui a influencé la conception du droit, le mode de vie et les institutions politiques de nombreux pays.

Doit-on pour autant considérer que les deux civilisations sont en conflit ? La réponse est sans aucun doute négative pour deux raisons essentielles.

Un conflit entre tradition et modernité

Tout d’abord, il y a un décalage dans le temps entre l’évolution du monde musulman et celle de l’Occident. Le monde arabo-musulman n’a pas connu, à partir du 18e siècle, le même progrès technique ni le même développement économique. Colonisé par plusieurs pays occidentaux, il est resté morcelé politiquement et soumis économiquement tout en rêvant d’unité. Ses richesses pétrolières ont longtemps été exploitées à l’usage quasi-exclusif de l’Occident par sept grandes compagnies pétrolières appelées les sept sœurs. Cette domination sans partage de l’Occident a cessé avec la décolonisation. De nombreux États musulmans apparaissent alors au nord de l’Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. Il s’agit bien d’États musulmans avec l’Islam comme religion officielle. Les principes démocratiques n’existent pas car le régime politique s’organise autour de monarchies autoritaires (Maroc, Arabie Saoudite) ou de dictatures (Égypte, Libye).

Mais cette civilisation musulmane est confrontée à des conflits internes. Il s’agit d’un ensemble en évolution rapide, à l’échelle de l’histoire, qui connaît des oppositions radicales entre les tenants du progrès et les adeptes de la tradition. Que la religion soit très nettement du côté de la tradition ne doit étonner personne. Il en a été de même en Occident du 18e au 20e siècle, lorsque la conquête de la liberté s’opposait aux dogmes religieux. Aujourd’hui encore, dans nos pays, lorsqu’il est question de transformer le mariage civil pour en faire tout simplement une union entre deux personnes, les catholiques crient au sacrilège, le mariage semblant être de leur point de vue l’apanage des seuls croyants. On ne s’étonnera donc pas que l’Islam s’oppose aux évolutions politiques, sociales, sociétales, dans les pays où il domine sans partage. Toutes les religions fonctionnent de cette façon. L’évolution vers la liberté représente une remise en cause des croyances anciennes et donc une fragilisation des religions. Elles perdent leur mainmise sur les esprits et ne le supportent pas.

Les plus radicaux vont alors utiliser la violence, définir le bien et le mal de façon simpliste, désigner l’ennemi. Tout devient évident pour les croyants les plus fanatisés. Il suffit de lutter pour le bien en éliminant les impies. Et quoi de plus simple aujourd’hui que de stigmatiser la liberté occidentale qui se fourvoie parfois, il est vrai, dans les miasmes de la décadence morale. Nous ne sommes cependant pas en présence d’un conflit de civilisation mais d’un conflit entre deux époques. Les tenants du passé invoquent une interprétation littérale d’un texte du 7e siècle (le Coran), qui devrait être le dernier mot de l’histoire de l’humanité, alors que les modernistes du monde musulman veulent adapter pragmatiquement ce monde à la réalité contemporaine.

Un conflit entre globalisation et repli identitaire

La globalisation, que les Européens appellent souvent mondialisation, constitue le deuxième élément explicatif, le plus important. Comme on le sait, il s’agit d’un processus général d’unification planétaire qui concerne la science, la technologie, l’économie, la finance, les communications numérisées, les transports, et même les modes de vie. Le processus est en cours, mais à son début. Il connaîtra des étapes, il se heurtera à des oppositions, il suscitera des conflits, mais, sur le long terme, rien ne l’arrêtera. Nous sommes des hommes et nous appartenons à l’humanité avant d’appartenir à une civilisation. L’humanité sort aujourd’hui de l’enfance, de ses querelles, de ses croyances naïves, pour se prendre en charge et construire son avenir avec son intelligence collective, qui n’est que l’accumulation de son savoir depuis des millénaires. Le savoir de tous les hommes, sans exception.

Les civilisations représentent donc des phénomènes bien réels mais déjà inscrits dans le passé. Au cours de leur histoire, les hommes se sont regroupés en fonction de croyances communes induisant des modes de vie, des régimes juridiques et des institutions politiques spécifiques. Ils commencent à sortir aujourd’hui de cette organisation du monde car leurs capacités cognitives leur permettent d’appréhender l’humanité comme un ensemble unique. Les luttes pour le pouvoir de petits potentats locaux apparaissent dérisoires aux plus lucides. Nous sommes de plus en plus nombreux à regarder les parades officielles de gouvernants chamarrés et décorés comme de tristes comédies appartenant au passé. Nous sommes de plus en plus nombreux à ressentir la stérilité des débats politiques pour la conquête du pouvoir dans nos démocraties. Nous sommes de plus en plus nombreux à entrevoir d’autres futurs possibles dans le dépassement du politique lui-même. De ce point de vue, l’islamisme radical n’est qu’un repli identitaire sur des valeurs anciennes, compromises par l’évolution globale de l’humanité.

Le terrorisme islamique n’est que la manifestation sanglante d’une addiction morbide à un passé révolu. Il est le baroud d’honneur de quelques vieux chefs religieux qui envoient à la mort de jeunes fanatiques, avant de disparaître eux-mêmes dans les oubliettes de l’histoire. Il ne s’agit pas d’une guerre entre deux civilisations mais d’un conflit bien connu entre l’attachement stérile au passé et le goût de l’avenir. La vie est une puissante dynamique et jamais l’aventure humaine ne s’est laissée entraver par le culte du passé qui dévore certains hommes. Nous n’avons rien à craindre de ceux-là.