Bientôt le jet privé pour tous ?

avion parachute credits philip leara (licence creative commons)

Il faut laisser vivre « BlaBlaPlane » !

Par Gaspard Koenig
Un article de Génération Libre

avion parachute credits philip leara (licence creative commons)
avion parachute credits philip leara (licence creative commons)

L’économie dite collaborative donne des ailes aux innovateurs. Au point que la nouvelle tendance, après le covoiturage, est au coavionnage : depuis quelques mois, des plates-formes se lancent pour proposer aux pilotes privés de partager leurs sièges libres. Ce pourrait être le début de « BlaBlaPlane » (même si l’on recommande aux passagers de limiter le bla-bla durant les phases de décollage et d’atterrissage). Pourquoi rester sur quatre roues à se traîner de ronds-points en embouteillages, en priant de passer à travers les gouttes des statistiques de mortalité routière, quand l’on pourra traverser le territoire en ligne droite et à moindres frais ? Bientôt le jet privé pour tous ?

Bureaucratie vigilante

C’était compter sans la vigilance de l’administration française. Nos ministres ont beau nous bercer de douces paroles sur la disruption et l’écosystème numérique, et vanter la French Tech de Hong Kong à San Francisco, la réalité bureaucratique hexagonale est moins rose (comme nous l’avions déjà montré pour les auto-écoles). En l’occurrence, la Direction générale de l’Aviation civile (DGAC) a conclu récemment que « le coavionnage doit être considéré comme du transport public », et donc soumis à l’ensemble des contraintes qui pèsent sur les vols commerciaux. Autrement dit, les pilotes privés peuvent continuer à embarquer leur famille ou leurs amis, y compris en leur facturant les frais (carburant, les frais de location de l’avion, les taxes aéroportuaires…) comme le prévoit un arrêté de 1981, mais ne sauraient en faire profiter des quidams rencontrés sur Internet.

Question de sécurité, explique la DGAC, nullement influencée, bien sûr, par les lobbies des professionnels du secteur. Pourtant, un pilote privé n’est en rien un amateur inexpérimenté. Une pratique assidue est exigée, sa compétence est vérifiée tous les ans, sa bonne santé tous les deux ans. À titre d’exemple, il lui est interdit de transporter des passagers s’il n’a pas effectué trois vols dans les trois mois qui précèdent. Nettement plus rassurant, me semble-t-il, que le simple permis de conduire obtenu il y a trente ans qui suffit pour s’inscrire sur un site de covoiturage. Et si les pilotes privés posent de tels risques, pourquoi seraient-ils autorisés à mettre en danger la vie de leur femme, de leurs enfants ou de leurs voisins ? Les liens du sang excusent-ils la mise en danger de la vie d’autrui ? Un ami de bureau vaut-il moins qu’un ami Facebook ? À l’inverse, pourquoi un passager pourrait-il embarquer avec son cousin dépressif, et non avec un pilote bien noté par les utilisateurs d’une plate-forme ? Enfin, argument définitif pour le libéral que je suis : chacun n’est-il pas libre d’évaluer le niveau de risque qu’il souhaite prendre, dans la mesure où il en a été suffisamment informé ?

Partout sauf en France

Résultat de notre paternalisme procrastinateur, la pratique du coavionnage est en plein essor en Allemagne, au Royaume-Uni, en Suisse ou en République tchèque, tandis que la France, ligotant une nouvelle fois ses entrepreneurs, prend un retard fatal, suivant en cela le mauvais exemple… des Etats-Unis, où la Federal Aviation Administration vient de se prononcer contre le coavionnage. Comme souvent, notre salut pourrait venir de l’Union européenne. L’Autorité européenne de la sécurité aérienne (EASA) a donné son feu vert au coavionnage, sous réserve de conditions assez fermes (et d’ailleurs contestables) : limitation à six du nombre de personnes à bord, rémunération limitée au partage des coûts. L’EASA fera-t-elle plier la DGAC ? Espérons que la ministre de tutelle, Ségolène Royal, qui n’hésite pas à utiliser pour ses déplacements les appareils de l’Enac (École nationale d’aviation civile), se résoudra à démocratiser un mode de transport qu’elle semble apprécier. Comment ne pas aimer le monde de demain, où l’on pourra fendre l’air pour le prix d’un billet de train (et snober les grèves SNCF) ? Comment ne pas s’impatienter pour le monde d’après-demain : l’avion autonome, déjà testé par BAE Systems ; ou l’avion à énergie solaire, sur le modèle de ce Solar Impulse aujourd’hui en route pour un premier tour du monde ? Le progrès n’a pas fini de nous faire rêver. Encore faudrait-il que l’administration cesse de se dresser sur son chemin.

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