Crise des migrants : la Turquie arbitre du droit d’asile en Europe !

Erdogan, Europe, Turkey, Bosphorus bridge crédits Patrick Muller (CC BY-NC-ND 2.0)

La Turquie, grande arbitre des flux migratoires vers l’Europe dans la crise des migrants.

Par Éric Verhaeghe

Erdogan, Europe, Turkey, Bosphorus bridge crédits Patrick Muller (CC BY-NC-ND 2.0)
Erdogan, Europe, Turkey, Bosphorus bridge crédits Patrick Muller (CC BY-NC-ND 2.0)

Le sommet du 6 mars entre la Turquie et l’Union Européenne a donné lieu à des commentaires mitigés dans les médias. Aucun d’entre eux n’a toutefois voulu (ou osé) mettre les pieds dans le plat : l’objectif du sommet n’est certainement pas d’abandonner le droit d’asile, mais bien d’en confier de fait la gestion à la Turquie, dans des conditions qui ressemblent plus à un noeud coulant qu’à un plan de résolution.

La Turquie et la contrainte allemande

Des élections régionales ont lieu dimanche en Allemagne. Pour Angela Merkel, l’épreuve est cruciale : une percée de l’AFD (Alternative Für Deutschland) enverrait un très mauvais signal pour sa crédibilité personnelle. Elle prouverait en effet que la politique migratoire qu’elle porte depuis plusieurs mois ne fait pas consensus, bien au contraire.

Pour éviter un affaiblissement sur sa scène intérieure, Angela Merkel a donc besoin d’une perspective à très court terme à offrir à son opinion publique. Elle a, pour cette raison, brusqué une fois de plus ses alliés européens en cherchant à leur imposer un plan qu’elle avait négocié dimanche soir avec Davutoglu et Mark Rutte, le Premier ministre néerlandais qui assume la présidence de l’Union.

Ni Donald Tusk ni Jean-Claude Juncker n’ont été associés aux discussions. Ni la France, bien entendu.

Merkel tente de mettre la Turquie au pas

La veille du sommet, Angela Merkel a obtenu une autre concession de la part de la Turquie : son accord pour le lancement d’une mission de l’OTAN dans ses eaux territoriales. Jusqu’ici, la Turquie refusait en effet de laisser les bateaux de l’OTAN patrouiller le long de ses côtes pour arraisonner les embarcations de migrants. Dimanche, ce verrou a sauté. Personne ne sait évidemment pour combien de temps. Mais, formellement, la Turquie donne à l’OTAN les moyens d’entraver le trafic des migrants.

Le silence de l’Europe sur les violations des Droits de l’Homme en Turquie 

Dans ce contexte tendu, le sommet a donné lieu à un étrange marchandage avec la Turquie. Les Européens se sont bien gardés de dire à Erdogan tout le mal qu’ils auraient pu penser de la confiscation de fait du journal d’opposition Zaman trois jours avant le sommet. Ils ont aussi passé sous silence le martyr kurde dans le sud du pays. Ils n’ont eu d’yeux que pour la capacité d’Erdogan à bloquer les migrants sur son sol ou, à défaut, à les reprendre lorsqu’ils arrivent en Grèce.

Personne ne s’est évidemment senti obligé de rappeler que ce projet était au cœur de l’accord bilatéral entre la Grèce et la Turquie, signé en… novembre 2015, et que la Turquie n’a jamais mis en œuvre. C’est dans les vieux pots qu’on chante les meilleures rengaines.

L’enjeu du sommet était, de toute façon, de servir un alibi à Merkel avant le scrutin de dimanche. Que cet alibi soit sérieux ou sincère importe peu.

La France résiste à la pression allemande

Le passage en force voulu par Merkel a provoqué des réactions très différentes parmi les États membres de l’Union. La France, en particulier, dont le Président s’était livré, avant le sommet, à un éloge de la coopération avec la Turquie, ne s’est pas facilement rendue à l’idée d’une ouverture des frontières de l’Union aux citoyens turcs. C’est pourtant la principale demande d’Erdogan, qui aimerait voir les visas disparaître vers l’Union pour ses électeurs.

De leur côté, les pays d’Europe orientale ont assez peu prisé l’idée de devoir accueillir des réfugiés actuellement installés en Turquie, en échange de ceux que la Turquie accepterait de reprendre.

La Turquie, grande arbitre des flux migratoires vers l’Europe

L’enjeu de cet accord est pourtant bien là. Il ne vise pas à supprimer les flux migratoires vers l’Europe. Il vise juste à échanger un migrant qui va en Grèce avec un passeur contre un migrant installé dans un camp en Turquie. Cette duperie est présentée par l’Allemagne et quelques autres comme une façon intelligente de briser le commerce honteux des passeurs : partir en Europe avec ces derniers condamnerait à revenir en Turquie, alors que rester en Turquie permettrait de partir en Europe.

Beaucoup de journalistes français semblent s’être satisfaits de cette présentation propagandiste qui repose sur de purs sophismes. Dès lors que le flux de clandestins se tarit, la Turquie doit en effet conserver ses réfugiés. Mécaniquement, la Turquie n’a donc aucun intérêt à le mettre en œuvre loyalement. Elle a d’ailleurs bien pris garde à ne pas le faire depuis novembre.

En revanche, l’accord acte officiellement que l’Europe fait confiance à la Turquie pour gérer à sa place ses flux migratoires. Cette confiance paraît totalement absurde et a tout de la corde qui servira à nous pendre.

L’accord sera-t-il appliqué ?

Il suffit d’examiner les chiffres réels pour comprendre que l’accord évoqué lundi soir est en carton-pâte et n’a pas la moindre chance de connaître le début d’un commencement d’application.

À titre d’exemple, depuis le 1er janvier 2016, environ 60.000 migrants arrivent chaque mois en Grèce. L’application de l’accord conduirait donc à renvoyer 60.000 demandeurs d’asile chaque mois en Turquie. C’est évidemment réaliste. Réciproquement, les pays européens s’engageraient à accueillir 60.000 migrants dans le même temps. L’expérience montre que la relocalisation d’un millier d’entre eux en un an est déjà très problématique.

Concrètement, l’accord aura donc deux effets immédiats. Premièrement, le renchérissement du prix de la traversée, qui sera plus difficile et plus dangereuse. On imagine aisément qu’au terme de quelques naufrages meurtriers, l’Union Européenne cèdera à nouveau devant l’émotion des opinions publiques. Deuxièmement, un conflit ouvert à la Turquie, qui ne tardera pas à déplorer l’absence de réciprocité dans l’accord.

Bref, cet accord, s’il devait être signé, servirait uniquement à verser 3 milliards d’euros à la Turquie, mais ne résisterait pas à l’épreuve du temps, ne serait-ce même que de deux ou trois semaines.

2016 sera bien l’année de la grande migration vers l’Europe.

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