La BCE baisse encore ses taux : bonne ou mauvaise nouvelle ? [Replay]

Mario Draghi en juin 2014 (Crédits : ECB European Central Bank, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Mario Draghi a annoncé la baisse simultanée des trois taux directeurs principaux de la BCE. Bonne ou mauvaise nouvelle que ces taux d’intérêts négatifs ?

Par Jacques Garello

Mario Draghi en juin 2014 (Crédits : ECB European Central Bank, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.
Mario Draghi en juin 2014 (Crédits : ECB European Central Bank, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Depuis que l’économie existe, les hommes (et souvent les économistes) n’ont cessé de vouloir échapper à ses lois. À ce jour ils n’y avaient pas réussi, malgré le génie de Keynes ! Nous sommes pourtant à la veille d’un grand progrès scientifique : la préférence pour les taux d’intérêt négatifs. Il y a sans doute quelques inconditionnels des vieilles lois de l’économie, tel le Français Xavier Rolet qui dans une interview aux Échos (13 février) a l’audace d’affirmer « notre environnement de taux négatifs peut inquiéter car il n’est pas sain ». Et d’incriminer la classe politique qui aurait poussé à cette politique, pourtant novatrice !

Qui prête son argent ne le retrouve pas

Commençons par rappeler ce qu’est l’invention géniale quoique paradoxale des taux d’intérêt négatifs. Habituellement quand quelqu’un prête de l’argent, l’emprunteur s’engage évidemment à le lui restituer, assez souvent grossi d’un intérêt convenu entre les deux parties.

Un taux d’intérêt négatif est le système inverse : l’emprunteur déduira de ce qu’il doit une somme calculée suivant un taux convenu entre les deux parties. Plus il emprunte, moins il remboursera.

Quel est donc le mystérieux contrat passé entre les parties ? Est-ce une générosité humanitaire, le riche créancier voulant secourir le pauvre débiteur ? C’est possible, mais exceptionnel, vous en conviendrez. Surtout lorsque le prêteur fait commerce de la banque.

Est-ce une obligation morale, l’argent étant chose commune à toute l’humanité ? Certains théologiens le soutiennent encore aujourd’hui en se référant à quelques pères de l’Église, comme Saint Jérôme. Lectures sans doute hâtives et définitivement réglées par la théorie de l’intérêt de Saint Thomas d’Aquin.

En réalité, il s’agit d’une obligation politique, imposée par les banques centrales, elles-mêmes sous la pression des gouvernements. La raison invoquée est bien simple : la pratique financière doit être soumise aux impératifs macro-économiques, intelligemment fixés par les gouvernants. Comme les banques ont accumulé trop d’actifs et n’ont pas accordé assez de crédit alors qu’elles le pouvaient, elles seront pénalisées et se décideront à financer entreprises et ménages pour permettre la reprise de la croissance économique. C’est l’évidence même.

L’arroseur arrosé

Mais quelle serait cette aisance monétaire dont jouiraient banquiers et financiers actuellement ? Elle a été instituée depuis des années par les banques centrales elles-mêmes. Partie de la Fed aux États-Unis, la mode du Quantitative Easing (politique d’émission monétaire « accommodante ») a séduit toutes les banques centrales et a trouvé son couronnement avec Mario Draghi, à la tête de la Banque Centrale Européenne.

Au départ, il s’agissait d’une classique application de l’incongruité keynésienne : pour surmonter la crise (mais d’où vient-elle ?) il suffit de stimuler la demande globale, et les crédits sont là pour relancer la consommation et l’investissement. Pour faciliter les crédits rien de tel que d’abaisser le taux d’intérêt exigé par les banques centrales pour fournir aux banques de second rang les liquidités dont elles ont besoin.

Progressivement la baisse des taux d’intérêt a pris une autre dimension : elle permet aux États endettés d’alléger le service de leur dette. En fait, les liquidités gratuites fournies aux banques font l’affaire des États. La constitution de la BCE lui interdit-elle de prêter aux États ? Il n’y a qu’à injecter de la monnaie dans le circuit financier qui sera plus « compréhensif » à l’égard des États débiteurs puisque le circuit s’approvisionne presque gratuitement. L’affaire est dans le sac. On vous dit bien que la finance n’est que magie !

Où est le danger ?

Le danger, c’est ce que l’on vit actuellement : une perturbation de la finance mondiale. Les spéculations qui ont conduit les bourses à la surenchère à la hausse (opérateurs bull, taureaux) s’inversent maintenant et les opérateurs jouent à la baisse (bear, ours).

Bien évidemment, gouvernements et médias dénoncent les dérèglements des opérations boursières, et au-delà de la finance et, au-delà même, du capitalisme. Hollande avait bien raison de désigner la finance comme son seul ennemi. Mais Hollande tape tous les jours à la porte des financiers pour emprunter de quoi payer le service de la dette publique française, et il bénéficie des taux d’intérêt négatifs.

Xavier Rolet voit la crise boursière actuelle différemment. Depuis son observatoire du LSE (London Stock Exchange, bourse entièrement privée) le danger de dérapage mondial vient uniquement de la classe politique surendettée. La cigale gouvernementale publique cherche à emprunter au meilleur compte auprès de la fourmi. Qui est fourmi ? Qui développe des activités productives de nature à enrichir une nation et à assurer la reprise ? Fort de l’expérience anglaise, Rolet souligne le dynamisme des petites entreprises, bien plus que des grands groupes qui retiennent l’attention des bourses. En Angleterre, ce sont 500.000 emplois qui ont été créés l’an dernier. Ils ne doivent rien à la finance classique, ils ne doivent rien à l’État (qui a cependant eu la bonne idée de supprimer des milliers de postes de fonctionnaires). Ils le doivent à 5,2 millions de PME, parmi elles des startups qui font 75 % de croissance en moyenne chaque année. Il est donc inutile et erroné d’incriminer le marché, la finance, les entreprises, puisque les seuls perturbateurs de l’économie mondiale sont les gouvernements.

Signification du taux d’intérêt

Depuis Thomas d’Aquin on sait que le taux d’intérêt est le prix du temps. Voici pourquoi l’Église prohibait le taux d’intérêt : le temps appartient à Dieu. On ne saurait donc s’enrichir en jouant sur le temps. Mais s’il est interdit de s’enrichir, dit le Docteur Angélique, il n’est pas pour autant normal ni moral de s’appauvrir. Donc le prêteur peut exiger un taux d’intérêt chaque fois que son prêt lui fait encourir une perte. Il va très loin dans ce sens : il tient compte des coûts d’opportunité (en prêtant mon argent, j’ai manqué une affaire lucrative lucrum cessan), mais aussi des coûts d’assurance (l’intérêt me permet de couvrir les risques de mon affaire, par exemple le naufrage d’un bateau periculum sortis). On débouche ainsi sur une signification contemporaine du taux d’intérêt : rémunération d’un service rendu à l’emprunteur.

Dans le taux d’intérêt, il y a nécessairement une dualité, bien repérée par Hayek. Le taux d’intérêt naturel est celui qui traduit l’arbitrage entre le temps présent et le futur, il est anticipation de richesse à venir ; c’est pourquoi le taux d’intérêt est élevé dans les pays pauvres puisque la perte de temps est minime. Mais le taux d’intérêt monétaire, celui que fixent directement ou indirectement les banques centrales aux ordres des gouvernants, n’est que le prix des liquidités disponibles en un moment donné. Tout écart entre les deux est source de crise. Fabriquer de l’argent sans produire est illusoire : vieille loi de l’économie.

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