Déserts médicaux : lettre ouverte à nos parlementaires

Médecine (Crédits : Adrian Clark, licence CC-BY-ND 2.0)

3 solutions pour assurer une présence médicale dans les endroits les plus reculés.

Par Guy Vallencien
Un article de Génération Libre

Médecine (Crédits : Adrian Clark, licence CC-BY-ND 2.0)
Médecine (Crédits : Adrian Clark, licence CC-BY-ND 2.0)

L’analyse de la vacuité médicale dans certaines zones du territoire national telles le Centre, la Bourgogne, la Basse Normandie, la Picardie, la Champagne et les Ardennes, ainsi que les banlieues notamment franciliennes, vous ont amené à chercher des solutions pour combler ces « déserts » qui oscillent entre l’incitation et la coercition. Vos permanences de circonscription bruissent au quotidien des plaintes des citoyens et élus locaux affolés de voir leur médecin partir en retraite sans successeur, tant iIs étaient habitués à ces « hussards blancs » de la République, taillables et corvéables à merci ; mais les innombrables lois que vous avez votées, année après année, n’ont guère favorisé l’installation en médecine libérale, tant s’en faut ! La tendance lourde fut plutôt à l’étatisation rampante du système de soins.

Pour étayer vos griefs vous vous appuyez sur un schéma passéiste, débordé par trois innovations, la télémédecine, le transfert de tâches, le transport héliporté et une évolution sociodémographique des carabins. Aucune des solutions que vous avez envisagées, hormis celle de créer des postes de médecins salariés à quatre mille euros mensuels, qui n’augure pas d’une productivité soutenue, n’a permis de régler la question. Ni la construction d’un cabinet médical, ni la gratuité du loyer, ni la voiture de fonction, ou d’autres aides en tous genres n’ont réussi à attirer les jeunes médecins pour combler le vide médical dans ces zones sinistrées dont les statistiques à disposition ne montrent pas d’accroissement de la sinistralité médicale. Sachez enfin que les mesures que vous chérissez ont déjà été essayées ailleurs sans se révéler efficaces :

  • Obliger les carabins à rembourser leurs études au prix de plusieurs années passées à exercer là où il n’y a personne est discriminatoire sauf à l’organiser pour toutes les études supérieures quelle que soit la filière.
  • Limiter leur installation en limitant les conventionnements dans les zones surmédicalisées ne fera qu’augmenter le nombre de médecins qui s’affranchiront des négociations tarifaires.

Ignorer le changement profond de la démographie et de la sociologie médicale témoigne de la méconnaissance du terrain. Le jeune médecin qui s’installe est une femme de trente neuf ans qui a souvent commencé par des années de remplacements, le temps de faire des enfants. Cette femme vit avec un homme qui a aussi fait des études supérieures, travaille dans une ville de moyenne ou grande importance, et partage les tâches domestiques. Conséquence : un tel couple, sauf exception, ne s’installera pas dans un village de mille habitants et ne travaillera plus soixante heures par semaine. Tout l’opposé du médecin qui prend sa retraite après avoir travaillé seul dix heures par jour, sa femme l’aidant à tenir le cabinet.

Alors que faire pour assurer une présence médicale jusque dans la ferme la plus isolée dans la vallée la plus reculée ? Trois solutions sont disponibles rapidement :

1° La télémédecine : les outils sont prêts et leur coût reste modéré. La mise en place du haut débit sur la totalité du territoire national est une priorité absolue, certains départements s’y sont lancés avec succès et la couverture encore incertaine de quelques zones ne doit pas freiner son déploiement. Le vrai problème concerne le paiement des actes télétransmis : tant que ces actes ne sont pas honorés, aucun développement ne sera possible. La consultation via la vidéo vision a fait ses preuves ailleurs, pourquoi les caisses d’assurance maladie renâclent-elles à financer ce qui est devenu l’évidence ? Peur sans doute d’une inflation d’actes, alors que la traçabilité des connexions internet est la plus précise qui soit. Le tricheur sera facilement démasqué.

2° Le partage des tâches entre médecins et infirmiers : une méthode efficace comme l’ont prouvé d’autres pays plus pragmatiques, comme la Grande Bretagne et le Canada qui ont organisé un transfert codifié des actes. En utilisant les compétences déjà reconnues pour les infirmiers, et en créant des mastères d’un ou deux ans selon la demande sanitaire, on pourra couvrir le pays d’un tissu de professionnels capables de répondre à la « désertification » qui ne traduit que l’incapacité administrative et politique à innover. Ces propositions résoudraient cette question récurrente de la présence médicale pérenne harmonieusement répartie.

3° La mutualisation de moyens héliportés : entre le SAMU, les pompiers, la gendarmerie, les trois armées, la sécurité civile, le parc d’engins de transport aérien est grand et sous utilisé. Qu’attendons-nous pour rendre plus compatibles les machines qui serviraient le patient ou le blessé en l’extrayant directement du lieu du drame pour le transporter, stabilisé, et en quelques minutes vers le bon hôpital, au lieu de maintenir de petits services de chirurgie à trop faible débit opératoire pour assurer des prestations de qualité ? Une heure d’hélicoptère à deux mille euros est plus efficace et moins coûteuse que l’entretien d’un bloc opératoire quasi vide à l’année. En maintenant ces structures peu sûres, on aggrave les inégalités sanitaires, car ce sont les plus vieux et les plus pauvres qui en font les frais. Les autres, avertis, fuient le petit hôpital de leur commune pour être traités ailleurs. L’égalité sur le papier est la pire des hypocrisies.

Ainsi, nous possédons tous les moyens d’offrir aux Français une couverture sanitaire de qualité en un temps record. Que vous reste-t-il donc à faire, Mesdames et Messieurs les parlementaires ? Sortir des clichés usés pour, ensemble, engager le processus d’accomplissement des propositions suggérées. En à peine deux ans les déserts médicaux, pourraient être résorbés. Question d’analyse objective de la situation, de déploiement de moyens existants et de courage politique.

  • Chirurgien urologue et professeur à l’Université Paris Descartes, Guy Vallencien est également membre de l’Académie Nationale de Médecine et de l’Académie Nationale de Chirurgie. Il est le fondateur et président de l’École Européenne de Chirurgie en 2001, du Cercle Santé Société en 2006 et de la Convention on Health Analysis and Management (CHAM) en 2009. Chargé de mission et rapporteur au ministère de la Santé de 2002 à 2012, il est également l’auteur de plus de 300 publications scientifiques et de La médecine sans médecin ? Le numérique au service du malade, paru aux éditions Gallimard en 2015.

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