« L’esprit du judaïsme » : BHL, c’est Jonas qu’il assassine

BHL (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Le succès des thèses de BHL dans « L’esprit du judaïsme » reflète et nourrit la crise existentielle de la démocratie française.

Par Matthieu Vasseur.

"L'esprit du judaïsme" : BHL, c’est Jonas qu’il assassine
BHL (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Bernard-Henri Lévy (BHL) est le plus horripilant mais, reconnaissons-le, pas le moins talentueux des intellectuels français. Aussi, quand il publie L’Esprit du Judaïsme, on peut ironiser sur sa prétention à marcher sur les traces de Hegel, mais on aurait tort d’en minimiser la portée. BHL n’aurait pas une telle importance dans l’univers intello-médiatique français s’il « n’était le nom » de quelque chose. Mais de quoi au juste ?

BHL a lu les textes du judaïsme, mais il en trahit le message. Le succès de ses thèses au sein de la France d’en haut reflète et nourrit la crise existentielle de la démocratie française.

L’éternel retour de la Bête Immonde

Au cœur du judaïsme, selon BHL, il y a le Livre de Jonas. Dieu demande à Jonas d’aller dans la ville de Ninive, foyer du Mal qui veut détruire Israël, pour lui donner une dernière chance de se repentir avant qu’Il ne la détruise. C’est dans cette volonté d’aller parler à l’ennemi, d’aller « au cœur du Mal », que se reconnait BHL lorsqu’il va en Bosnie, en Afghanistan ou en Libye.

Jonas, c’est aussi la figure par excellence du bouc émissaire. Quand son bateau est pris dans la tempête, les marins le jettent dans les flots (où il se fait avaler, puis recracher après trois jours, par une baleine) afin d’apaiser le courroux céleste.

Le bouc émissaire occupe une place centrale dans le judaïsme. René Girard voyait dans le judaïsme un effort, parachevé par le christianisme, pour « dévoiler » ce mécanisme afin d’inciter l’Homme à le dépasser : ce n’est pas en sacrifiant une victime expiatoire que nous devons résoudre nos problèmes. Les Juifs au cours des âges ont trop souvent payé de leur vie d’être boucs émissaires (lors des épidémies de peste, des guerres et des famines) pour ne pas ressentir dans leur chair cette injustice.

Héritier de cette conscience aiguisée par l’Histoire, BHL aurait dû voir, dans la disproportion de la mise en branle du Pouvoir dans toutes ses dimensions (exécutive, législative et judiciaire) contre un infime comédien, aussi déplaisant soit-il, une manifestation caractéristique de ce phénomène victimaire. Pourtant, revenant sur « l’affaire Dieudonné », il écrit avec enthousiasme :

« Quand un Premier ministre de gauche, Manuel Valls car il faut le nommer, voit que Dieudonné est en train de tisser les trois fils de l’antisionisme militant, du négationnisme complotiste et de la mise en compétition des victimes de la traite des Noirs et de la Shoah, […] quand il décide d’appliquer la loi et d’interdire les meetings où se concocte cette soupe, il ne se trouve pas une voix, pas un ancien ministre ou ancien Premier ministre, pas un maire de grande ville de quelque sensibilité que ce soit, pour finasser, discutailler et saisir l’occasion pour s’opposer. »

Aveuglé par sa fièvre vengeresse, il encense l’arbitraire étatique (c’est Manuel Valls personnellement qui interdit ces meetings) et approuve un abus de droit que, quoiqu’il en dise, des ministres éminents, meilleurs juristes que lui, ont bel et bien dénoncé haut et fort. BHL participe avec enthousiasme au sacrifice du bouc émissaire, pourvu qu’il soit du côté du bourreau. BHL n’est pas René Girard.

BHL est prêt à voyager des milliers de kilomètres pour aller à la rencontre du “Mal” et le remettre dans le droit chemin. Mais quand celui-ci se trouve à quelques stations de métro de chez lui, il préfère la brutalité de la censure à la pédagogie du dialogue.

Mister BHL et Docteur Diafoirus

Selon BHL, la (très relative) traversée du désert qu’a dû subir Laurent Fabius à la suite de l’affaire du sang contaminé est une manifestation du fantasme antisémite du « crime rituel ». L’opprobre à l’encontre de Dominique Strauss-Kahn, suite à la révélation de ses frasques sexuelles ? Antisémite aussi : « Il y a quelque chose qui ne sentait pas bon ». La France est ce pays incurablement antisémite, qui « ne sacre un juif roi de l’époque ou roi du système que pour mieux le honnir et, quand elle peut, l’abattre. »

Il avait développé il y a déjà plus de 30 ans dans L’Idéologie Française la thèse d‘une France intrinsèquement fasciste. L’accuse-t-on de voir de l’antisémitisme partout ? Appelant Romain Gary à la rescousse, il répond « Je crois très franchement que je suis souvent en dessous de la réalité ».

« L’antisémitisme, l’antisémitisme, l’antisémitisme vous dis-je ! » accuse notre Docteur Diafoirus, s’efforçant de ranimer un patient qui, parmi les Français, se trouve dans un coma avance.

Une laïcité à deux vitesses ?

L’accusation d‘antisémitisme est une arme de destruction massive. Face à un Grand Inquisiteur aussi implacable que BHL, nous sommes tous présumés coupables.

C’est donc tout un édifice juridique qui s’est mis en place afin d’encager la Bête Immonde. La clé de voute de cet édifice, c’est la Loi Gayssot, dont l’inconstitutionnalité et les effets délétères ont été analysés ailleurs en détail.

Simone Veil, survivante d’Auschwitz et juriste, s’était opposée à cette loi : « Je crois que la loi Gayssot, qui est cette loi qui interdit de nier l’extermination des juifs, la solution finale, est une erreur, parce qu’on a l’air de vouloir cacher des choses, on n’a rien à cacher ».

Robert Badinter louvoie  entre condamnation sans appel de la loi Gayssot au nom d‘une défense intransigeante de la liberté d’expression et soutien alambiqué sous le prétexte incongru de l’autorité de la chose jugée, que confèrerait le Tribunal de Nuremberg. Robert Badinter, qui n’a jamais hésité à combattre des jugements qu’il estimait erronés, est trop fin juriste pour croire un seul instant que l’autorité de la chose jugée en interdise la contestation.

On pourrait arguer que les effets néfastes de cette loi seraient limités s’ils se limitaient à interdire la négation d’une réalité aussi établie que la Shoah. Il n’y a pas de loi pour interdire de nier que le soleil est rond, mais ce ne serait pas très grave s’il y en avait une.

Mais BHL étend bien plus loin le champ de l’interdit. Selon lui, les trois fils de l’antisémitisme sont l’antisionisme militant, le négationnisme complotiste, qui inclut toute accusation de tirer profit de la Shoah, et la compétition victimaire. Intimidante opération de préemption du débat public. Le Premier ministre israélien accuse le Grand Mufti de Jérusalem d’avoir inspiré la Shoah, mais ceux-ci n’auraient pas de droit de réponse ? Quand les media israéliens et juifs américains ont amplement couvert les détournements massifs des fonds destinés aux survivants de la Shoah par l’organisme charge de les distribuer, la « Holocaust Claim Conference », faisaient-ils eux aussi preuve d’antisémitisme ?

Les Juifs au dessus de la mêlée ?

Alors que la compétition victimaire fait rage (racisme, sexisme, homophobie…), et que tous se mesurent à tous pour mieux accaparer le statut convoité de victimes, les Juifs seraient-ils au-dessus de la mêlée ?

Les faits sont les faits, et il est absurde de remettre en question la réalité de la Shoah. Mais, n’en déplaise à BHL, nul ne peut prétendre au monopole du discours sur la Shoah et de son interprétation, et l’État se perd à s’insérer dans ces querelles-là.

Le danger est d’autant plus grand que la tension entre Juifs et Musulmans s’exacerbe (le terme “Musulmans” étant ici interprété de façon extensive, pour inclure les personnes de culture musulmane), et que ces derniers perçoivent comme une évidence le « deux poids deux mesures » pratiqué par l‘État. BHL peut bien refuser rageusement de l’admettre, il peut le déplorer, mais quand bien même il aurait raison : cette perception existe, elle est ravageuse, et elle impose à l’État une impartialité scrupuleuse. Depuis Charlie, la comparaison revient sans cesse : on ne peut pas blasphémer la Shoah, mais on peut donc blasphémer le Prophète ?

Comment BHL peut-il d’un côté revendiquer un droit absolu à l’islamophobie, « à la mécréance, au blasphème, à l’apostasie », et de l’autre exiger une censure implacable pour les thématiques qui le touchent de près ? Ne peut-il pas comprendre que les jeunes des banlieues s’identifieront plus volontiers à Dieudonné qu‘à lui ?

Valls, l’ami qui vous veut du bien

Puisque l’antisémitisme, c’est le Mal, le premier prix de Vertu va à celui qui professe le philosémitisme le plus militant. Et le vainqueur sans conteste de cette compétition, BHL l’a nommé : c’est Manuel Valls.

Que Manuel Valls aime sa femme, qui est juive, on ne peut que s’en réjouir. Mais quand il déclare : « Par ma femme, je suis lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël », ponctuant cette déclaration d’un « quand même ! » martial, il franchit un pas dangereux pour un responsable politique.

Quand il déclare que « Les Juifs de France sont des Français à l’avant-garde de la République et de nos valeurs », il invite la question : mais alors, qui se trouve au deuxième, au troisième rang, et qui se trouve à l’arrière-garde ? Quant aux Français qui ont le malheur de voter pour le Front National, leur sort est vite réglé : antisémites bien sûr, fauteurs de guerre civile, rien de moins, ils sont d’emblée exclus de la République. Manuel Valls, le Premier ministre qui segmente, qui hiérarchise et qui exclut.

Quand il salue « la symbiose entre la République et le judaïsme », il piétine allègrement un siècle de laïcité, dont il prétend par ailleurs être le farouche défenseur. Et le christianisme, et l’islam, sont-ils aussi en “symbiose” avec la République, Mr Valls ? Vous appartient-il de décider que « la Shoah doit être sacralisée, sacrée » ? Il n’est pas surprenant que les députés socialistes plus proches du terrain s’inquiètent d’une laïcité à deux vitesses aussi agressive qu’ostentatoire. Devant un pays affolé par les suspicions et les ressentiments communautaires, notre matador catalan agite frénétiquement sa muleta, et c’est BHL qui plante les banderilles.

Le comte de Clermont-Tonnerre recommandait de « tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ». Mais Manuel Valls n’a pas cette sagesse : pour être tout à fait comte, il lui manque encore deux lettres (de noblesse).

À qui profite le crime ?

Cette ostentation de philosémitisme, appelons la “judéomanie“, est la petite sœur, trop maquillée pour être honnête, de l’antisémitisme. Comme les antisémites, les judéomanes n’ont de cesse que de distinguer les Juifs pour leur attribuer un statut particulier. Pour les Juifs, qui ne demandent qu’à vivre paisiblement, souvent au sein de quartiers ethniquement mêlés, cette encombrante faveur est une calamité. En attisant les jalousies et les ressentiments à leur égard, elle en fait des cibles. Quand la maîtresse donne son chouchou en exemple à toute la classe, elle le condamne immanquablement à se faire tabasser à la récré. Dans l’explosion des agressions antisémites au cours des dernières années, Manuel Valls porte une part de responsabilité.

Cependant, quand il évoque la « symbiose entre la République et le judaïsme », il laisse entrevoir une vérité profonde. Dans le gouffre de méfiance réciproque qui s’est creusé en France entre le « peuple » et ses « élites » (le mot mériterait mille guillemets), l’accusation d’antisémitisme est la pièce maitresse de l’accusation des élites contre le peuple. Renversant la représentation « populiste » qui oppose un peuple sain à des élites corrompues, BHL oppose au contraire un peuple antisémite et maurassien, dont l’hymne national est “détestable et grotesque“, et qu’il invite par ailleurs à « abandonner ses symboles nationaux et républicains », à une « classe dirigeante » étincelante de Vertu qui, par contraste, n’a « pas l’ombre d’une faiblesse » à l‘égard de l’antisémitisme, la seule vertu qui compte à ses yeux. La classe politico-médiatique aime BHL car il leur renvoie l’image la plus flatteuse qui soit. Il lui offre une absolution qui ne lui coûte rien.

La politique de la peur

Depuis la Révolution, la France est déchirée entre le principe démocratique et le principe aristocratique. Le pouvoir appartient au peuple, soit, mais est-il capable de l’exercer ? Ne devrait-il pas plutôt s’en remettre au jugement de ses supérieurs, plus qualifiés de par leurs diplômes et leur position sociale, pour lui montrer la voie ? N’est-il pas du devoir des élites de hisser le peuple, malgré lui s’il le faut, vers le Vrai et le Bien : la Culture, l’Europe, les avancées sociétales ? Cette tension se résolvait autrefois dans le culte de l’homme providentiel. Quand de Gaulle était Président, les Français s’en remettaient avec confiance à leur chef charismatique, presque divin. Mais Hollande n’est pas de Gaulle, l’Europe s’effondre, le contrat de confiance est rompu, et ne subsistent plus que rancœur d’un côté et mépris de l’autre. Aux accusations de corruption et d’incompétence que le peuple adresse à ses dirigeants, ceux-ci répondent par celles d’ignorance et d’antisémitisme. Le peuple est “populiste”, comment pourrait-on lui faire confiance ?

C’est donc le spectre sans cesse exhibé de la “bête immonde” qui légitimise le pouvoir des élites et justifie la censure. Sans la “vigilance-de-tous-les-instants » qu’exercent nos gouvernants, sommes-nous amenés à croire, la France sombrerait dans un abime d’ignominie antisémite, et Dieudonné serait déjà installé à l’Élysée. Comme Berthold Brecht, les dirigeants soupirent : « Ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? ».

Seules les dénonciations incessantes de l’ennemi intérieur nous maintiennent sur le droit chemin. Disciple d‘Orwell, Manuel Valls convie régulièrement les Français à partager deux minutes de haine contre les victimes qu’il jette en pâture à la vindicte publique : Dieudonné, Zemmour, le Front National. Le péril antisémite justifie tous les abus de droit et toutes les outrances.

Ainsi nos pompiers pyromanes attisent-ils la haine et la discorde entre les Français. BHL, lui, est déjà loin, ailleurs : en Bosnie, en Libye, et demain, où ?

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