5 mensonges sur la crise des éleveurs

alkainel - vache-agriculture(CC BY-NC-ND 2.0)

Crise agricole : les mensonges vont bon train sur la réalité des solutions qui sont en passe d’être prononcées.

Par Éric Verhaeghe.

alkainel - vache-agriculture(CC BY-NC-ND 2.0)
alkainel – vache-agriculture(CC BY-NC-ND 2.0)

La crise de l’élevage en France n’en finit pas, et le gouvernement n’en finit pas de ne pas la finir. La semaine qui vient devrait être « critique » pour François Hollande sur ce front, et déjà les mensonges vont bon train sur la réalité des solutions qui sont en passe d’être prononcées. En voici un petit décryptage.

Premier mensonge : la crise de l’élevage et la responsabilité de François Hollande !

La crise de l’élevage en France, au sens large (filière porcine, filière lait), a connu une accélération depuis deux ans, sous l’effet de deux coups de boutoir.

Le premier s’appelle l’embargo russe, qui a brutalement réduit les débouchés agricoles européens de 10%. Cet embargo est une réponse aux sanctions décidées par l’Union contre la Russie dans le cadre de la crise ukrainienne. Sur ce point, la France s’est contentée de suivre l’Allemagne, mais François Hollande est politiquement responsable de la décision.

Le second s’appelle la suppression des quotas laitiers dans le cadre de la PAC, intervenue en avril 2015. Cette libéralisation du marché a profité aux exploitations du nord de l’Europe, plus productives et industrielles, dans l’indifférence manifeste du ministre français de l’Agriculture, Stéphane Le Foll. Là encore, François Hollande porte la responsabilité politique de cette situation.

François Hollande ne peut donc pas se dégager complètement de ses responsabilités !

Deuxième mensonge : la crise de l’élevage en urgence

Les appels à l’aide de la filière viande en France se multiplient depuis deux ans. Voici, par exemple, ce que certains avaient publié à l’époque :

« Chacun découvre, ou va découvrir, mais un peu tard, que les productions animales et la transformation agroalimentaire sont délocalisables. Toute la filière est impactée. Des abattoirs continuent de mettre la clé sous la porte. Les suppressions de postes et fermetures d’industries agroalimentaires se poursuivent. Avec des retombées sur l’emploi, l’économie et la vie locale. »

La crise qui frappe n’a donc rien de nouveau. Elle est annoncée, décrite, répétée sans relâche depuis deux ans, dans l’indifférence complète des élites parisiennes.

En faisant mine de découvrir la situation, et en la traitant sous le coup d’une urgence totalement simulée, le gouvernement omet donc les avertissements qu’il reçoit de façon très régulière depuis deux ans.

Troisième mensonge : libre-échange et crise de l’élevage

Pour expliquer la crise, le gouvernement et les éleveurs ont recours à une excuse facile qui fonctionne toujours à merveille. À les entendre, la France subit une véritable attaque frontale de produits étrangers sans possibilité de répliquer.

La France importe 44 % des poulets consommés sur son territoire, contre 8 % en 1990. Et produit deux millions de porcs de moins qu’en 2010.

C’est comme si le libre-échange ne fonctionnait que dans un seul sens : celui de l’importation. Manifestement, les agriculteurs français oublient de dire qu’ils sont aussi tout à fait libres d’exporter, et qu’ils ne s’en privent d’ailleurs pas. Voici un petit graphique qui en montre le détail :

Exportations agricoles françaises (Crédits : Ministère de l’Agriculture, tous droits réservés)
Exportations agricoles françaises (Crédits : Ministère de l’Agriculture, tous droits réservés)

On le voit, depuis 1998, les exportations agricoles françaises ont pratiquement doublé en valeur, passant d’environ 30 milliards annuels à près de 60 milliards.

À ce constat, deux bémols doivent être ajoutés. D’abord, l’année 2014, date de l’embargo russe, marque bel et bien une inversion de la tendance. Ensuite, le phénomène est beaucoup moins marqué dans l’Union Européenne où existe un marché unique. Autrement dit, l’agriculture française est plus à l’aise avec des pays où elle est pourtant pénalisée par des barrières douanières, qu’avec des pays où elle peut exporter sans barrière…

L’analyse des ventes par produit permet de mesurer mieux encore le phénomène :

 

Exportations de certains produits agricoles (Crédits : ministère de l’Agriculture, tous droits réservés)
Exportations de certains produits agricoles (Crédits : ministère de l’Agriculture, tous droits réservés)

Contrairement aux idées reçues, le lait français se vend très bien à l’étranger, surtout hors de l’Union Européenne. Sur la viande, la progression hors Union Européenne était plutôt appréciable jusqu’à l’embargo russe. Sur les animaux vivants, la progression est moins appréciable, surtout dans l’Union. Ces courbes montrent en tout cas que l’agriculture française peut profiter de l’exportation au moins autant que ses concurrents.

Imaginer que le protectionnisme bénéficierait à nos agriculteurs constitue donc un pari très hasardeux.

Quatrième mensonge : baisse des charges et crise de l’élevage

crise agricole rené le honzecDans son intervention télévisée le soir du remaniement ministériel, François Hollande a annoncé une baisse des charges pour les éleveurs. C’est oublier l’essentiel :

Si les charges baissent, cela signifie d’abord que la protection sociale des agriculteurs coûte trop cher, alors qu’elle est déjà en déficit d’environ 3 milliards d’euros. Manifestement, personne ne souhaite aborder le problème d’une couverture sociale excessive des agriculteurs au vu de leurs contributions au système (Note de Contrepoints : due plus au déséquilibre démographique de la profession qu’aux avantages de cette couverture sociale).

Quand François Hollande annonce une baisse des charges pour les éleveurs à protection sociale constante, il prend donc bien garde à ne pas dire qu’il va augmenter les charges des autres, et en particulier des consommateurs. Ceux-ci devront porter, peu ou prou, l’aggravation des déficits du régime agricole.

La baisse des charges pour les agriculteurs revient donc à faire payer le consommateur pour les éleveurs. Mais personne ne le dit, bien entendu.

Cinquième mensonge : la crise de l’élevage sera réglée par une hausse des prix

Alors que des Français peinent à boucler leurs fins de mois et regardent au moindre gramme de viande qu’ils vont acheter, le gouvernement Valls a pondu un communiqué hallucinant :

« Au vu de la situation particulièrement grave dans la quelle se trouvent les agriculteurs français, les ministres ont indiqué très clairement aux entreprises de la distribution et de la transformation qu’il n’était pas acceptable que les négociations commerciales conduisent en 2016 à des baisses de prix pour les filières en difficulté, en particulier pour les produits laitiers. »

La France est le seul pays du monde où le gouvernement se bat pour la cherté des produits alimentaires.

En soi, cette mesure qui consiste à demander à 65 millions de Français de sacrifier leur pouvoir d’achat pour faire vivre une poignée d’éleveurs est une aberration, qui prouve une fois de plus toute l’hypocrisie et la fausseté de la notion de solidarité. Surtout, cette mesure est évidemment contre-productive : plus la viande française sera chère, moins les Français et les Européens l’achèteront.

La seule solution durable consiste à encourager la réorganisation de la filière viande pour la rendre compétitive par rapport à nos voisins européens, étant entendu que la politique de sanction européenne contre la Russie est suicidaire.

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