Les inégalités qui comptent vraiment

Thomas Piketty (Crédits : Parti Socialiste du Loiret, licence CC-BY-NC 2.0), via Flickr.

C’est en se concentrant sur les inégalités qui comptent vraiment qu’on pourra vaincre la pauvreté.

Par Mathieu Bédard, depuis le Canada.
Un article de l’Institut économique de Montréal

Thomas Piketty (Crédits : Parti Socialiste du Loiret, licence CC-BY-NC 2.0), via Flickr.
Thomas Piketty (Crédits : Parti Socialiste du Loiret, licence CC-BY-NC 2.0), via Flickr.

Les inégalités de revenu sont à la mode en ce moment, en raison de la célébrité inattendue de Thomas Piketty et de certains groupes se plaignant des revenus élevés des dirigeants de grandes entreprises. Pourtant, la mobilité sociale est si élevée au Canada qu’elle éclipse les inégalités de revenus. Seulement 1,5 % de tous les Canadiens sont restés sous le seuil de la pauvreté pour toute la période 2005-2010. Les inégalités de revenus ne sont pas une mesure efficace du bien-être puisque la pauvreté est de moins en moins une condition permanente. Ce qui est plus important est qu’actuellement la condition de toutes les classes sociales s’améliore.

L’économiste Deirdre McCloskey appelle cela la Grande vérité. Bien que l’espèce humaine ait été confinée à une pauvreté écrasante pendant 99,7 % de son existence, il y a environ 200 ans les conditions de vie ont commencé à rapidement s’améliorer, et les parents purent enfin voir leurs enfants vivre mieux qu’ils n’avaient vécu eux-mêmes. Nous devons cette Grande vérité non pas à la dénonciation des inégalités, mais à l’entrepreneuriat et à l’innovation, et au fait que nous avons commencé à considérer ces deux choses comme vertueuses.

Pourtant, il existe bien des inégalités importantes. Ce sont celles qui entravent la mobilité sociale et qui créent une injustice qui ne peut pas être résolue par la croissance économique. Lorsque la loi privilégie certains groupes de personnes au détriment d’autres, on obtient le genre d’inégalité qui ralentit l’innovation et l’entrepreneuriat, et donc les progrès du niveau de vie de toutes les classes sociales.

Certaines de ces inégalités de nature juridique sont les autorisations nécessaires pour exercer certains métiers. Ces barrières à l’entrée dans certaines professions peuvent prendre la forme d’argent, de temps lorsqu’il s’agit d’études, ou les deux. Environ 20 % des professions sont réglementées et nécessitent une licence pour être pratiquées au Canada. Vous avez besoin d’une licence pour être décorateur d’intérieur en Alberta, par exemple, ou pour être coiffeur ou homéopathe en Ontario, ou pour être aromathérapeute partout au Canada. Sans rentrer dans l’épineuse question de savoir si l’approbation du gouvernement est nécessaire pour veiller à ce que les Canadiens obtiennent le bon mélange d’essence de patchouli pour leurs séances de relaxation, ces professions réglementées créent une classe privilégiée d’initiés dont la raison d’être est d’empêcher les autres d’exercer leur métier, un peu comme le système médiéval des guildes.

Un autre système d’inégalité institutionnalisée est celui des syndicats. Les travailleurs syndiqués obtiennent des salaires et des avantages plus élevés en raison des privilèges accordés par le gouvernement. Mais ces bonus ont un coût, et sont obtenus au détriment de ceux qui sont poussés hors du marché du travail. En étant forcé d’augmenter les salaires au-delà de leur valeur de marché, les entreprises avec des travailleurs syndiqués sont amenées à utiliser moins de main-d’œuvre et plus de capital. Il s’agit d’une redistribution des revenus en faveur des membres du syndicat, au détriment des chômeurs. Ceci est rendu possible par l’intervention du gouvernement, qui accorde un traitement préférentiel aux associations syndicales.

Certains de ces privilèges juridiques sont actuellement contestés grâce aux nouvelles technologies. Uber, par exemple, défie les privilèges des taxis qui avaient été spécialement conçus dans le seul but de garder les nouveaux arrivants à l’écart de cette activité, augmentant ainsi artificiellement les revenus des détenteurs de licence. Maintenant, tout immigrant, parent seul ou chômeur peut pratiquer ce métier et ainsi générer un retour sur son investissement dans sa voiture.

D’autres nouveaux venus, qui démocratisent une autre occupation qui s’était ossifiée et sur-institutionnalisée, sont Airbnb et les autres applications de partage d’appartement. En connectant les voyageurs avec des personnes ayant une chambre d’invité, un sofa-lit ou un matelas gonflable, ils rendent le voyage possible pour ceux qui ont des moyens plus modestes.

Tellement, en fait, que les associations professionnelles d’hôteliers ont lancé à travers leurs lobbyistes une offensive contre le partage de l’hébergement. Dans ce cas-ci, les obstacles ne sont pas tant les licences que les coûts de la mise en conformité avec une réglementation invasive.

Pourtant, les hôtels et les taxis sont ceux qui ont réclamé une réglementation avec des coûts élevés pour exclure les petits concurrents hors de ces industries. Maintenant qu’ont émergé des concurrents pouvant facilement échapper à cette réglementation, celle-ci, coûteuse, se retourne contre eux. Si tout le monde devait être mis sur un pied d’égalité, ce devrait être en abaissant les taxes et en réduisant la réglementation, non pas par le renforcement des barrières réglementaires qui créent des inégalités de traitement.

Ce ne sont là que quelques exemples des inégalités dues à l’État, et non pas aux forces du marché ou aux principes économiques, favorisant activement certaines personnes et créant une sous-classe de citoyens moins privilégiés. Si nous nous concentrions sur les inégalités qui comptent vraiment, le Canada pourrait devenir encore plus socialement mobile qu’il ne l’est déjà, et la pauvreté une condition encore moins permanente.

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