Pourquoi il ne faut pas parler de terroristes musulmans

Voile islamique (Crédits Neil Moralee licence Creative Commons)

… mais sunnistes salafistes. Le salafisme n’est pas un islam radical, mais un islam dévoyé. Confondre djihadisme et islam est une erreur qui empêche de comprendre les vrais enjeux et fait le jeu de Daesh en marginalisant les musulmans dans leur ensemble

Par Baptiste Créteur.

Musulman - Crédits : Hernán Piñera via Flickr (CC BY-SA 2.0
Musulman – Crédits : Hernán Piñera via Flickr (CC BY-SA 2.0

Parler de terroristes musulmans est une approximation. Pour appréhender correctement la réalité du terrorisme et ses enjeux, il faut identifier précisément ses auteurs – au risque de provoquer l’amalgame et faire le jeu de nos ennemis.

Ce n’est pas la même religion

Islam est un terme générique désignant des courants religieux différents. 3 principaux : sunnisme (~90% des musulmans), chiisme (~10%) et kharidjisme (marginal), qui se distinguent par les textes et autorités qu’ils reconnaissent comme « authentiques ». Chacun se ramifie ensuite en de multiples sous-branches.

Historiquement, ces courants sont nés de désaccords et querelles politiques persistant aujourd’hui. Les chiites reconnaissent Ali comme premier calife légitime, alors que les sunnites voient en lui le quatrième calife ; des différences de croyances et de pratiques s’ajoutent à ce qui n’est au départ qu’une guerre de succession.

Cela permet de comprendre une bonne part de la géopolitique régionale et mondiale

Les tensions entre chiites et sunnites expliquent nombre de conflits, nationaux ou internationaux (les innombrables attentats en Irak depuis l’invasion américaine ou la guerre civile syrienne) incompréhensibles si on ne les comprend que comme des « attentats entre musulmans ». Et une bonne partie de la geopolitique régionale, par exemple quand l’Iran s’oppose à l’Arabie Saoudite.

Mais l’Arabie Saoudite n’est pas seulement sunnite. Le pays est dirigé par des wahhabites, une branche dérivée d’un courant conservateur de l’islam (le hanbalisme) qui émerge au 18ème siècle et prétend revenir aux fondements de la religion de Mahomet. Mais choisit des « fondements » que les autres musulmans ne reconnaissent pas comme authentiques, et de détruire les vestiges religieux et culturels de leur propre religion : Kerbala en 1801, La Mecque en 1803, Médine en 1806.

Le wahhabisme est un instrument de pouvoir autant qu’une doctrine religieuse : il prône l’union du politique et du religieux et l’obéissance au calife plutôt qu’à la tradition prophétique, qu’il entend supplanter par sa propre interprétation en bannissant toute autre choix ou lecture des textes.

Le salafisme, né à la fin du 19ème siècle, est très proche du wahhabisme, avec cependant des visées internationalistes. Les salafistes refusent de se satisfaire d’un dirigeant local appliquant « la » loi islamique et veulent unir sous leur bannière tous les croyants. L’État islamique salafiste doit être sans frontières, au moins parmi la communauté musulmane.

À la fin du 20ème siècle naissait le djihadisme salafiste. Là où les salafistes considéraient traditionnellement l’action politique comme une distraction de l’étude et la pratique religieuses, les djihadistes salafistes considèrent que la violence – et en particulier le terrorisme – est utile et nécessaire pour unir les croyants et propager l’islam.

Le djihadisme salafiste, interprétation farfelue mais rigoriste et violente de l’islam, pousse sur le terreau fertile des jeunes déracinés. Dans les années 1980, c’est dans des camps de réfugiés au Pakistan qu’il se développe sur fond de guerre en Afghanistan contre l’envahisseur soviétique, donnant naissance à Al-Qaida. Le groupe étendra ensuite sa lutte aux autres régions où combattent des islamistes, puis contre les États-Unis, ennemi lointain de la foi.

Plus récemment, avec des attaques en Europe et la formation d’un caliphat islamique, les ambitions salafistes deviennent mondiales. En attirant et recrutant des jeunes Européens marginalisés, incapables de voir les failles d’un islam qu’on leur présente comme seul authentique et trouvant en lui un nouveau mode d’expression de leurs pulsions violentes, le salafisme s’étend et ses exactions se multiplient.

Cela évite « l’amalgame »

Ces jeunes ne sont pas représentatifs de l’islam, mais entendent bien se présenter comme tels. C’est d’ailleurs le principal enjeu des attaques de Daesh (notamment en France), qui mise sur une incompréhension de la diversité des courants de l’islam pour exacerber les tensions latentes.

Alors que les salafistes se présentent comme tenants d’un islam fondamentaliste, ils éliminent les possibilités de revendiquer un autre islam ; le « mauvais islam », rigoriste et violent, ne se distinguerait du « bon islam » modéré et tolérant que par son degré. Dans cette vision, les minorités musulmanes des pays occidentaux – la « zone grise » – sont prises en étau et obligées de prendre parti. Soit en renonçant à appliquer pleinement les principes de leur religion (se rendant coupable de compromission), soit en sympathisant avec la cause salafiste. Et la défiance à l’égard des musulmans gonfle les rangs des jeunes marginalisés sensibles aux discours des salafistes, qui les encouragent à prendre les armes pour ne plus se comporter en victimes : leur vivier de recrutement.

Les attentats de Paris ne visent pas tant à faire des victimes innocentes qu’à diviser les Français (et les populations des pays occidentaux en général) entre des musulmans plutôt acquis à la cause salafiste et ceux qui ne rêvent que de s’en débarrasser, pour légitimer et renforcer le djihadisme salafiste.

L’amalgame n’est donc pas anodin, et fait le jeu des salafistes (et de Daesh). En pensant se prémunir de musulmans radicaux qui tôt ou tard remettront en cause les fondements de la démocratie et de la laïcité, ses auteurs font le jeu d’un islam radical que la pluralité des courants de l’islam permettrait de combattre. À condition de la reconnaître et de la comprendre ; à condition aussi de savoir faire preuve de tolérance envers autrui, tout en refusant les atteintes aux droits fondamentaux, quelle qu’en soit l’origine.


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