Robots : des jouets intéressants, mais sans intérêt militaire

L’armée américaine abandonne le robot Big Dog de la société Boston Dynamics, en test depuis un an. La raison de l’abandon ? Big Dog est trop bruyant !

Par Philippe Silberzahn.

Oooo credits Big dog military robots (CC BY-NC-SA 2.0)
Oooo credits Big dog military robots (CC BY-NC-SA 2.0)

Ainsi donc l’armée américaine vient d’annoncer qu’elle renonçait à utiliser le robot Big Dog de la société Boston Dynamics, en test depuis un an. La raison de l’abandon ? Big Dog est trop bruyant ! C’est fort gênant pour un robot militaire censé transporter du matériel pour des troupes sur le front. Pour beaucoup d’observateurs, ce défaut rédhibitoire marque donc la fin de l’expérience des robots combattants. Mais est-ce si-sûr ? Ce pessimisme est certainement prématuré au regard de l’histoire de l’innovation.

Big Dog est un animal impressionnant : c’est une sorte de mule robotique capable de transporter 180 kg. Sa sophistication est visible lorsqu’on le voit se déplacer sur des terrains difficiles (pente, neige, gravas) et même se sortir d’un terrain très glissant comme la glace. Certaines versions de Big Dog se déplacent à 90 km/h. Il est le produit d’un programme de recherche du ministère américain de la Défense d’un montant de 40 millions de dollars. Mais son fort bruit de tronçonneuse est effectivement frappant dans les vidéos. Sa version la plus récente, le LS3, est moins bruyante, mais sa charge utile est réduite à… 20 kg. Il semble que ses concepteurs se soient trouvés face à une quadrature du cercle : réduire le bruit nécessite de réduire la charge utile, ce qui supprime l’intérêt de la machine. La robotique militaire semble une voie sans issue.

Que nous enseigne cependant l’histoire de l’innovation à cet égard ?

Premièrement, nous ne devons pas estimer les technologies pour leur performance actuelle, mais pour leur performance future. À leurs débuts, les technologies de rupture sont souvent peu performantes, et ce manque de performance suscite des jugements condescendants des tenants de la technologie dominante. Ce fut le cas notamment pour l’automobile. Jusque dans les années 1920, il arrivait encore qu’un cavalier narquois passe devant un pauvre automobiliste immobilisé : comment pouvait-on faire confiance à une technologie qui tombait tout le temps en panne quand elle ne crevait pas ? Mais le propre de toute nouvelle technologie, c’est de s’améliorer. Lentement à ses débuts, puis de manière accélérée ensuite. Il faut donc voir Big Dog pour ce qu’il est : un point de départ, une technologie en maturation qui ne cessera de s’améliorer. Ce serait une erreur profonde de conclure que ses imperfections actuelles sont rédhibitoires pour l’utilisation des robots dans la conduite de la guerre. Une à une, ces imperfections seront corrigées. Il sera de moins en moins bruyant, de plus en plus rapide, de plus en plus simple à réparer, de plus en plus fiable, et bien sûr de moins en moins cher. De ses débuts de bricolage en 1765, l’automobile a donné la Ford T en 1908, la première voiture simple à fabriquer, simple à réparer et simple à conduire, vendue au tiers du prix moyen des voitures de l’époque, puis, en matière militaire, la fameuse Jeep de la seconde guerre mondiale, encore plus fiable, plus simple, plus facile à conduire et à réparer, et encore moins chère. Mais il aura fallu presque 200 ans de développements technologiques pour en arriver là. C’est donc la courbe de performance au cours du temps qu’il faut considérer pour estimer le potentiel d’une technologie, pas ses déboires actuels. À cette aune, les progrès incroyables faits par les robots ces dernières années ne laissent aucun doute sur leur potentiel en matière militaire : ce ne sont pas des déboires, mais des étapes de progrès.

Deuxièmement, il faut éviter ce que j’ai appelé le bourrage organisationnel dans un article précédent. Le bourrage consiste à forcer l’utilisation d’une nouvelle technologie pour un usage actuel, plutôt que d’imaginer des usages nouveaux où l’on peut vraiment tirer parti des avantages de la nouvelle technologie. Plutôt que de conclure que les robots n’ont aucun avenir dans l’armée car ils sont bruyants, il faudrait donc se poser la question suivante : étant donné qu’ils sont (encore) bruyants, à quoi peuvent-ils néanmoins servir ? C’est-à-dire existe-il des usages où le bruit ne pose pas de problème ? La question devient beaucoup plus créative. Il faut donc imaginer des nouveaux usages à partir d’une technologie et non forcer la technologie dans les anciens usages. On peut ainsi imaginer qu’ils soient utilisés sur une base militaire pour transporter des charges entre les différents points. Ce n’est pas une utilisation de combat, mais ça peut néanmoins être très utile. Après tout, les hélicoptères aussi sont très bruyants.

La sous-estimation initiale des innovations technologiques est une erreur classique dans l’histoire de l’innovation. Il ne faudrait pas que l’histoire se répète une nouvelle fois, et en la matière on évitera donc le jugement du Maréchal Foch, qui déclara en 1911, moins de trois ans avant que ceux-ci ne jouent un rôle important dans la première guerre mondiale : « Les avions sont des jouets intéressants, mais sans intérêt militaire. »

Voir une vidéo de Big Dog ici (le bruit y est particulièrement frappant). Voir une vidéo de sa version récente de LS3 ici. À propos du bourrage organisationnel, lire mon article ici. Sur la sous-estimation initiale des innovations technologiques, voir mon article ici. Les sources pour cet article : « L’armée américaine ne veut plus du robot big Dog de Google. » (Boston Dynamics a été rachetée par Google) et US Marines drop Google’s robo-dogs for a simple reason.

Sur le web

Lire sur Contrepoints l’article de Thierry Berthier sur Big Dog