Robots : des jouets intéressants, mais sans intérêt militaire

L’armée américaine abandonne le robot Big Dog de la société Boston Dynamics, en test depuis un an. La raison de l’abandon ? Big Dog est trop bruyant !

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Robots : des jouets intéressants, mais sans intérêt militaire

Publié le 5 janvier 2016
- A +

Par Philippe Silberzahn.

Oooo credits Big dog military robots (CC BY-NC-SA 2.0)
Oooo credits Big dog military robots (CC BY-NC-SA 2.0)

Ainsi donc l’armée américaine vient d’annoncer qu’elle renonçait à utiliser le robot Big Dog de la société Boston Dynamics, en test depuis un an. La raison de l’abandon ? Big Dog est trop bruyant ! C’est fort gênant pour un robot militaire censé transporter du matériel pour des troupes sur le front. Pour beaucoup d’observateurs, ce défaut rédhibitoire marque donc la fin de l’expérience des robots combattants. Mais est-ce si-sûr ? Ce pessimisme est certainement prématuré au regard de l’histoire de l’innovation.

Big Dog est un animal impressionnant : c’est une sorte de mule robotique capable de transporter 180 kg. Sa sophistication est visible lorsqu’on le voit se déplacer sur des terrains difficiles (pente, neige, gravas) et même se sortir d’un terrain très glissant comme la glace. Certaines versions de Big Dog se déplacent à 90 km/h. Il est le produit d’un programme de recherche du ministère américain de la Défense d’un montant de 40 millions de dollars. Mais son fort bruit de tronçonneuse est effectivement frappant dans les vidéos. Sa version la plus récente, le LS3, est moins bruyante, mais sa charge utile est réduite à… 20 kg. Il semble que ses concepteurs se soient trouvés face à une quadrature du cercle : réduire le bruit nécessite de réduire la charge utile, ce qui supprime l’intérêt de la machine. La robotique militaire semble une voie sans issue.

Que nous enseigne cependant l’histoire de l’innovation à cet égard ?

Premièrement, nous ne devons pas estimer les technologies pour leur performance actuelle, mais pour leur performance future. À leurs débuts, les technologies de rupture sont souvent peu performantes, et ce manque de performance suscite des jugements condescendants des tenants de la technologie dominante. Ce fut le cas notamment pour l’automobile. Jusque dans les années 1920, il arrivait encore qu’un cavalier narquois passe devant un pauvre automobiliste immobilisé : comment pouvait-on faire confiance à une technologie qui tombait tout le temps en panne quand elle ne crevait pas ? Mais le propre de toute nouvelle technologie, c’est de s’améliorer. Lentement à ses débuts, puis de manière accélérée ensuite. Il faut donc voir Big Dog pour ce qu’il est : un point de départ, une technologie en maturation qui ne cessera de s’améliorer. Ce serait une erreur profonde de conclure que ses imperfections actuelles sont rédhibitoires pour l’utilisation des robots dans la conduite de la guerre. Une à une, ces imperfections seront corrigées. Il sera de moins en moins bruyant, de plus en plus rapide, de plus en plus simple à réparer, de plus en plus fiable, et bien sûr de moins en moins cher. De ses débuts de bricolage en 1765, l’automobile a donné la Ford T en 1908, la première voiture simple à fabriquer, simple à réparer et simple à conduire, vendue au tiers du prix moyen des voitures de l’époque, puis, en matière militaire, la fameuse Jeep de la seconde guerre mondiale, encore plus fiable, plus simple, plus facile à conduire et à réparer, et encore moins chère. Mais il aura fallu presque 200 ans de développements technologiques pour en arriver là. C’est donc la courbe de performance au cours du temps qu’il faut considérer pour estimer le potentiel d’une technologie, pas ses déboires actuels. À cette aune, les progrès incroyables faits par les robots ces dernières années ne laissent aucun doute sur leur potentiel en matière militaire : ce ne sont pas des déboires, mais des étapes de progrès.

Deuxièmement, il faut éviter ce que j’ai appelé le bourrage organisationnel dans un article précédent. Le bourrage consiste à forcer l’utilisation d’une nouvelle technologie pour un usage actuel, plutôt que d’imaginer des usages nouveaux où l’on peut vraiment tirer parti des avantages de la nouvelle technologie. Plutôt que de conclure que les robots n’ont aucun avenir dans l’armée car ils sont bruyants, il faudrait donc se poser la question suivante : étant donné qu’ils sont (encore) bruyants, à quoi peuvent-ils néanmoins servir ? C’est-à-dire existe-il des usages où le bruit ne pose pas de problème ? La question devient beaucoup plus créative. Il faut donc imaginer des nouveaux usages à partir d’une technologie et non forcer la technologie dans les anciens usages. On peut ainsi imaginer qu’ils soient utilisés sur une base militaire pour transporter des charges entre les différents points. Ce n’est pas une utilisation de combat, mais ça peut néanmoins être très utile. Après tout, les hélicoptères aussi sont très bruyants.

La sous-estimation initiale des innovations technologiques est une erreur classique dans l’histoire de l’innovation. Il ne faudrait pas que l’histoire se répète une nouvelle fois, et en la matière on évitera donc le jugement du Maréchal Foch, qui déclara en 1911, moins de trois ans avant que ceux-ci ne jouent un rôle important dans la première guerre mondiale : « Les avions sont des jouets intéressants, mais sans intérêt militaire. »

Voir une vidéo de Big Dog ici (le bruit y est particulièrement frappant). Voir une vidéo de sa version récente de LS3 ici. À propos du bourrage organisationnel, lire mon article ici. Sur la sous-estimation initiale des innovations technologiques, voir mon article ici. Les sources pour cet article : « L’armée américaine ne veut plus du robot big Dog de Google. » (Boston Dynamics a été rachetée par Google) et US Marines drop Google’s robo-dogs for a simple reason.

Sur le web

Lire sur Contrepoints l’article de Thierry Berthier sur Big Dog

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  • C’est vraiment dommage. La société a été rachetée par Google donc je m’attends à ce que la technologie progresse, le potentiel est là.

    • Dans un sens ce n’est peut-être pas plus mal que le programme ne soit plus conduit par les exigences d’un programme militaire. Les contraintes de ces programmes font que l’issue est souvent un mouton à 5 pattes : à vouloir avoir un équipement compatible avec de multiples situations, ça fait tout effectivement mais rien de bien et ça coûte un max.

  • Big Dog !! est-il bien utile de réinventer le mulet en plus cher en moins autonome ( un mulet ça broute ) et en moins pratique ?
    Nous versons dans l’ idéologie de la technologie même quand ça ne procure pas d’avantage réel.

    • Un mulet qui court à 90km/h, j’aimerai bien voir ça.

      • 90km/h , certes , mais sur quelle distance ? avec quel ravitaillement ?
        Il doit y avoir des batteries dans ce machin , qu’il faut pouvoir alimenter sur un champs de bataille ou lors d’une mission un peu longue. Et aussi beaucoup d’électronique , très sensible à toutes les perturbations EM.
        Un collègue anglais me faisait aussi remarquer qu’en cas de problème : » le mulet, tu peux le manger 🙂 « 

      • Moi aussi. Mais même s’il en existait, les troupes ou les prospecteurs les utiliseraient-ils encore ? Le problème n’est-il pas ces gens qui décident d’inventer quelque chose dont les spécifications correspondent plus à des fantasmes qu’à des besoins réels ? Puis de le vendre à quelques galonnés mal informés des contraintes réelles du terrain…

        • La gabegie des « galonnés » ne connait pas de limites : ici dés-inventer la roue !

          Cela dit, comme toujours, j’espère voir un jour émerger des technologies (et non des inventions) utiles des délires des militaires. Par exemple des robots d’intervention en milieu hostile (nucléaire) ou des robots maçons qui te montent un mur de brique en 10 minutes.

          • Pour l’intervention en milieu hostile (nucléaire ), les japonais ont inventé la notion de « robot biologique » , en France on appelle ça un intérimaire, aussi appelé « viande à REM » .

          • On est plutôt partis pour le robot-contremaître qui va expliquer pendant 4 heures pourquoi le mur doit être redémoli à cause qu’on avait les doigts pleins de confiture quand on a rentré les coordonnées GPS…

    • J’imagine déjà les commentaires il y a plus de cent ans « La voiture !! est-il bien utile de réinventer le cheval en plus cher en moins autonome ( un cheval ça broute ) et en moins pratique »

      Tiens ça marche aussi. Heureusement qu’on écoute pas les gens comme vous sinon l’Humanité en serait encore au stade préhistorique! Ce sont les visionnaires qui font avancer l’Humanité, pas ceux qui n’ont pas d’imagination.

      • manque d’imagination ? justement !!
        Une automobile est foncièrement différente d’un cheval , elle ne ressemble pas du tout à un cheval , ( pas de pattes , pas de carriole rajoutée derrière ), il y a donc eu un vrai travail d’imagination et d’innovation.
        Là il s’agit de recréer un mulet en plus lourd , plus cher , moins résilient sur le terrain. D’un pur point de vue technologique c’est une prouesse , mais il n’y a eu aucune imagination et d’un point de vue utilisation du machin je reste très sceptique.

        • « moins résilient sur le terrain »
          Un mulet ne marche pas sur la glace. Un mulet ne marche pas par temps trop froid, ou trop chaud. Un mulet doit boire et brouter régulièrement. Un mulet ne se répare pas.

          • Sans compter qu’il peut être syndiqué 🙂

          • Un mulet n’attire pas les missiles air sol par contre

            • Un missile air/sol à 132’000 euros contre 180kg de charge utile à valeur moyenne basse ?
              On peut déjà prédire l’issu de la guerre.

              Les mulets ont toujours été des cibles d’autant plus attirantes que leur colonne était un mix de combattants accompagnateur et d’animaux groupés donc relativement facile à bombarder en plus.

              Les robots vous pouvez les disperser et les envoyer en essaim autonome, très dur à bombarder ou arrêter et qui ne mobilisent pas de combattants.

        • « Là il s’agit de recréer un mulet en plus lourd… »

          Euh non. Une mule porte 1/3 de son poids et le big dog là 1.5 fois (video à 2mn).
          Et le big dog là fait 1/3 environ du poids d’une mule.

      • Bien vu. Et bien dit.

    • Un mulet est un animal et non une machine qui peut se produire en chaîne en usine, se réparer ou être envoyé à la casse.
      La voiture à moteur à explosion a bien remplacé la voiture à cheval.

  • sites Boston Dynamics présentant le Big Dog
    http://www.bostondynamics.com/img/BigDog_Overview.pdf
    http://www.bostondynamics.com/robot_bigdog.html

    effectivement , il y a bien un moteur thermique qui fait fonctionner tout le système hydraulique, il tourne à 9000 tours/minute , ça explique le bruit du machin.
    Par contre , les perfs annoncées sont loin de celles présentées dans l’article, la vitesse indiquée est de 6,5 km/h, compatible avec le contrôle par un opérateur humain à proximité ( voir le gilet présenté dans le pdf ).
    Boston Dynamics n’a peut-être pas publié les derniers documents ?

  • Même silencieux un robot qui porte des trucs n’a pas grand intérêt. Un robot offensif, un drone bipède voilà ce que veulent les armées. Imaginez: nous allons faire la guerre sans risquer la vie d’un seul soldat sur le terrain. Ca relancera l’impérialisme du gendarme du monde…

    • Mettez à big dog une mitrailleuse sur le dos et vous avez un mini quadripode impérial.

    • Matthieu: « Même silencieux un robot qui porte des trucs n’a pas grand intérêt »

      C’est la logistique, l’intendance qui gagne les guerres d’une certaine durée.

      Juste avant le d-day l’amérique avait atteint la cadence d’un liberty ship (cargo) par jour.
      Les alliés auraient pu être plus tôt à Berlin mais après la libération de Paris l’intendance ne suivait plus la cadence, ils ont du ralentir.

  • « un cavalier narquois passe devant un pauvre automobiliste immobilisé : comment pouvait-on faire confiance à une technologie qui tombait tout le temps en panne quand elle ne crevait pas ? »

    Ca n’est pas du tout ce que mon grand-père m’a raconté de l’état d’esprit des gens de l’époque. Ni pour les cavaliers, ni pour les conducteurs. Entre eux, les gens étaient serviables, compatissants, et vis-à-vis des mécaniques modernes de l’époque, curieux et prompts à les adopter quand ils en avaient les moyens. En revanche, celui qui venait avec la prétention d’expliquer aux autres qu’ils n’étaient que des bouseux parce qu’ils ne voyaient pas que le machin cassé qui remplirait un besoin qui n’apparaîtrait que dans des lustres était l’avenir et méritait leur admiration, voire leurs sacrifices, ne le faisait pas deux fois.

  • Un peu comme le rapport Thery de 1994 sur l’avènement du Minitel face à Internet. :v

    Il y aura des robots militaires autonomes car :

    – Certaines qualités inhérentes de base des machines (amoralité, absence d’instincts de survies, de fatigue, etc) sont utiles dans certaines situations.

    – Les développements sur l’intelligence artificielle sont exponentiels, via la montée vertigineuse de la puissance informatique en FLOPS qui se traduisent par une baisse des coûts, mais aussi par une meilleure rationalisation des techniques algorithmiques déjà existantes, ce qui permet par exemple que les réseaux de neurones artificiels deviennent des produits courants dans divers secteurs.
    Et de nouvelles voies s’ouvrent : ordinateurs quantiques, optiques, au graphène, avec des memristors, la spintronique…

    – La densité énergétique des batteries ne fera que monter avec des technologies toujours plus efficientes qui deviendrons courantes dans moins de 20 ans : silicium-air, au graphène via des nanotubes de carbone, etc.

    – Les matériaux de supraconductivité à haute température ont de fortes change d’être développés à une échelle industriel dans moins de 20 ans.
    Ce qui se traduira notamment par des composants électroniques et notamment des moteurs plus efficients, voire des myomères artificiels.

    https://www.reddit.com/r/askscience/comments/1hp8wo/what_would_be_the_effects_of_creating_a_room/
    http://www.sciencealert.com/physicists-achieve-superconductivity-at-room-temperature

    – Le lobbying des différents complexes militaro-industriels, l’émulsion et d’autres nécessités l’imposeront face aux populations et aux associations de la société civile.

    Bref pour ces diverses raisons il y aura des robots militaires, plus rapides, plus performants et aussi polyvalent que les humains.
    Certes l’IA forte ne risque pas de se pointer tout de suite (pour le meilleur ou pour le pire) mais cela sera suffisant pour des applications purement fonctionnelles et protocolaires, comme des bidasses artificiels.

  • j’ai un problème avec tous ces machins sans pilote c’est le piratage…

  • ça vérifie bien la courbe d’acceptation des new tech :

    http://img.deusm.com/allanalytics/2013/05/263956/121633_301810.jpg

    nous sommes en phase déception 🙂
    pour certain, cela commence directement en phase déception.

  • Big Dog n’est pas un nouveau design dominant. Juste une preuve de concept.
    Il faut bien voir que le but du DOD et du DARPA c’est le développement de l’intelligence embarquée dans son ensemble. Pas une seule application.
    De plus, il y a un intérêt militaire : au ministère de la Santé pour de la prothèse et de la rééducation ou encore des exosquelettes.

  • Les commentaires sont fermés.

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