Grève des chauffeurs VTC : 3 questions pour comprendre

Pour décrypter les enjeux de la grève des chauffeurs de VTC (Uber, Chauffeur Privé, etc.), Contrepoints a interrogé Philippe Silberzahn, professeur à l’EM Lyon et spécialiste de l’innovation.

Uber, leader des VTC en France (Crédits : joakim formo (CC BY-NC-SA 2.0)Les plateformes de réservation VTC comme Uber ou Chauffeur Privé baissent leurs prix, ce qui pousse les chauffeurs dans la rue. Est-ce une nouvelle manifestation de l’ubérisation de l’économie ou plus simplement une « normalisation » après un moment de rupture du modèle économique des transports individuels ?

Philippe Silberzahn : On est dans le jeu normal du marché, qui est le mécanisme le plus efficace de « normalisation ». Que la baisse des prix choque, c’est habituel en France, et ça l’est encore plus dans un système qui est en grande partie encore très régulé. Certaines plates-formes VTC baissent donc leur prix, et cela diminue la rémunération des chauffeurs. Leur colère est compréhensible, mais dans un système de libre concurrence, rien ne les empêche d’aller vers une autre plate-forme plus généreuse. Les bons chauffeurs, ceux qui sont bien notés par leurs clients, devraient être capables de se défendre face aux plates-formes. C’est la force d’un système ouvert. Les taxis, eux, sont totalement prisonniers du système qu’ils contribuent à perpétuer.

Le modèle économique VTC semble être à mi-chemin entre le taxi classique et les nouvelles pratiques collaboratives du genre Uber. Faut-il voir ici un dilemme d’innovation ? Les VTC vont-ils se trouver dans la même position que Kodak par exemple ?

Philippe Silberzahn : Il y a de grandes similitudes. Contrairement à ce qu’on dit partout, Uber n’est pas disruptif, en fait. Être disruptif, c’est aborder un marché avec un modèle d’affaire radicalement différent. C’est le cas d’AirBnB dans l’hôtellerie. Uber lui n’est pas disruptif en ce sens, il consiste en une plate-forme centralisant les demandes et travaillant avec des chauffeurs indépendants, ce qui est exactement le modèle des centrales de taxi. Uber marche parce que bien que faisant la même chose que les taxis et de la même manière, ceux-ci ont une qualité de service déplorable, donc les clients votent avec leurs pieds. La chance d’Uber, paradoxalement, c’est le système actuel des taxis qui rendent ceux-ci prisonniers d’un modèle qui ne les incite pas à la qualité (un bon chauffeur de taxi ne peut pas se faire payer plus, à quoi bon faire de la qualité ?). Si les VTC veulent se développer, rien ne les empêche de créer une plate-forme. Donc ce qu’il faut attendre, c’est une guerre de plates-formes, avec les chauffeurs et les clients comme arbitres. Un marché, en bref.

Pour reprendre une expression d’un des leaders en France des VTC, le marché est cassé. Alors, l’intrusion d’Uber sur celui des transports, c’est bien l’innovation de rupture par excellence, non ?

Philippe Silberzahn : Je ne vois pas en quoi le marché est cassé. Depuis Uber et les VTC, il est à nouveau possible de voyager de manière confortable avec un bon service en France. Encore une fois, la source du succès d’Uber, c’est la mauvaise qualité de service des taxis. À Hong-Kong, où les taxis sont nombreux et professionnels, Uber n’existe quasiment pas. Il n’y a pas de rupture.

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