Émile Menier : l’homme qui a fait son beurre avec le chocolat

Menier a fait du chocolat un produit de consommation courante. La politique était aussi au centre de ses préoccupations.

Par Gérard-Michel Thermeau

Monument_à_Émile_Menier_à Noisel- CC BY-SA 3.0
Wikipedia– Monument_à_Émile_Menier_à Noisel- CC BY-SA 3.0

Émile Justin Menier (Paris, 16 mai 1826 – Noisiel, Seine-et-Marne, 16 mars 1881) n’a pas été seulement un entrepreneur audacieux et innovant, contribuant à faire du chocolat un produit de consommation courante, et un patron social assurant logement et éducation à son personnel. Il a voulu aussi jouer un rôle politique : ce républicain libéral et anticlérical a défendu le libre-échange au nom des intérêts des consommateurs et des contribuables.

Son père rêvait d’être pharmacien et il était devenu chocolatier par accident. Émile va donc hériter de l’affaire créée par son père Jean-Antoine Brutus Menier. Ayant inventé un système de meule pour pulvériser les drogues, Menier père va l’appliquer au traitement du cacao pour le réduire en poudre. Il achète en 1825 le moulin de Noisiel. En ce temps-là, la confiserie est utilisée pour enrober les médicaments difficiles à ingérer. Il a l’idée de vendre le chocolat sous forme de tablette enveloppée dans du papier jaune avec une marque de fabrique Chocolat-Menier en utilisant, un des premiers, la publicité dans les journaux.

Affiche_chocolat_Menier-Domaine public
Affiche chocolat Menier-Domaine public

Mais Menier père se considérait avant tout comme un inventeur et pharmacien et c’est à ce titre qu’il avait cherché à obtenir la légion d’honneur en 1852, « comme ayant créé en France une industrie nouvelle, la pulvérisation en grand et par mécanique de toutes les substances pharmaceutiques employées dans l’art de guérir… » selon les mots du maire de Noisiel. Si Émile a fait des études de pharmacien, c’est lui qui va véritablement construire l’empire industriel. Il lui faudra pourtant un certain temps avant de ne plus être considéré comme un « pharmacien-droguiste » mais comme un chocolatier à part entière.

Le baron Cacao

Le chocolat gardait sa réputation de produit exotique et luxueux. Il souffrait aussi de la mauvaise qualité du chocolat bon marché. C’est Émile qui va recentrer l’entreprise dans la production de chocolat et finir par se débarrasser de l’unité pharmaceutique. En 1853, il succède à son père et prend la direction de la chocolaterie. Il met aussi l’accent sur la publicité. Il voyage en Amérique centrale, soucieux de développer la production de cacao qui est insuffisante. Dans les années 1860, il achète des plantations de cacaoyers au Nicaragua, qu’il transforme en exploitation modèle. En France, il crée la sucrerie de Roye dans la Somme, puis d’autres établissements en Seine-et-Marne.

Il va faire de l’usine de Noisiel, où toutes les opérations vont être mécanisées, cet établissement modèle visité par Tresca et Duchesne en 1868, Turgan en 1870, et en 1878 par une délégation du Congrès d’hygiène. Pour des raisons publicitaires, il a toujours eu soin de laisser librement visiter son usine, pratique bien peu courante dans le monde industriel, soucieux de préserver les secrets de fabrication.

Les visiteurs de 1869 font l’éloge de

« cette belle usine, placée sur la Marne, au milieu d’une eau vive courante, est tellement bien entretenue, si parfaitement ventilée dans toutes ses parties [… ] On fabrique surtout une qualité de chocolat qui est toujours la même. Il est d’un bon goût très digestif ; mais on n’y fait pas entrer ces aromates recherchés qui augmentent le prix des premiers, sans rien ajouter à leurs propriétés alimentaires. »

Usine de Noisel-Pixoeil(CC BY-NC-ND 2.0)
Usine de Noisel-Pixoeil(CC BY-NC-ND 2.0)

Le travail est continu avec des équipes de jour et de nuit pour que les appareils soient toujours en activité. La fabrication de chocolats est multipliée par 6 entre 1850 et 1867. Il réalise dès lors le ¼ de la production française de chocolat1.

L’architecte Jules Saulnier remplace l’ancien moulin par un bâtiment de trois travées de fer et de briques vernissées. En 1878 l’usine est considérée comme la grande fabrique de chocolats du monde. Menier emploie plus de 800 ouvriers.

Le traité de 1860 favorise la démocratisation du chocolat, avec la diminution des droits de douanes sur les sucres et cacaos qui entraîne aussitôt une augmentation de la consommation. Comme le note Turgan, à l’exception des départements frontaliers de l’Espagne et d’une partie de la Provence, « il est encore à l’état de bonbon rare pour toute la France centrale ». Il présente pourtant de grandes qualités, nutritives, un « arôme agréable » : « peu encombrant, propre, lentement altérable… et très facilement divisible » et Turgan de conclure : « son avenir est infini ». La démocratisation du chocolat, dont Menier est la cheville ouvrière, ne peut que plaire à l’Empereur. À 35 ans, Menier est fait chevalier de la légion d’honneur. En 1870, en raison de l’importance du marché anglais, et pour échapper aux droits sur le sucre et le cacao, une usine est construite à Londres.

En 1879, il associe ses trois fils à l’affaire tout en poursuivant la modernisation. Il engage un excellent hydraulicien, Louis-Dominique Girard, pour mettre au point une machine capable de fabriquer du froid artificiellement : les moules des tablettes de chocolat sont ainsi maintenus à la température de 12°.

Comme son beau-père travaille dans le caoutchouc, Émile crée l’usine de Grenelle qui emploie 250 ouvriers et fabrique de la gutta-percha, gomme destinée à l’isolation de câbles électriques : il pose ainsi le premier câble sous-marin en France reliant le Calvados à la Seine-Inférieure. Il s’efforce également de populariser la pulvérisation des engrais.

Signe de sa réussite : il achète le « petit château » situé en face de l’usine en 1854. Il agrandit la propriété en 1879. Il fait également construire un hôtel particulier à Paris, avenue Van Dyck.

Une politique paternaliste se met en place qui est jugée digne d’être mentionnée à l’Exposition de 1867. Dans les années 1860, Menier a créé des écoles primaires pour les enfants des ouvriers, une caisse d’épargne et une coopérative de consommation (boucherie, épicerie, mercerie, etc.). L’usine étant isolée, Menier, pour attirer la main d’œuvre, devait offrir des salaires relativement élevés mais aussi se préoccuper du logement de son personnel.

Les ouvriers sont d’abord logés à côté de l’usine et prennent leurs repas dans deux salles communes : une pour les célibataires qui se voient offrir un repas, l’autre pour les ouvriers mariés et ceux qui ont apporté leur repas qui est réchauffé sur place. Pour ne pas interrompre le travail, la moitié des ouvriers prend d’abord son repas puis l’autre moitié une heure après. Menier a constitué une bibliothèque pour fournir des livres aux ouvriers et la salle de réunion sert aussi de salle de classe pour des cours d’adulte.

En 1874, la construction de la cité ouvrière s’inspire des modèles anglais de Leeds et Bradford. On y rencontre un « confort et un luxe » inhabituels pour l’époque. Les maisons comportent deux logements sur deux niveaux et sont entourées d’un jardin. « En leur assurant des facilités de logement, l’existence à bon marché, l’éducation et un avenir presque certain pour leurs enfants » il donne à ses ouvriers « des garanties de sécurité qui manquent trop souvent à l’ouvrier. Aussi ne redoute-t-il pas les grèves. »2

En 1876 à l’occasion d’une grande fête qui réunit les ouvriers et de nombreuses notabilités, une petite fille lit un message de remerciement pour la fondation de l’école : « vous nous avez tout donné jusqu’au papier, aux plumes, aux crayons. »

Un activiste républicain, libéral et de gauche

Dès la chute de l’Empire, il semble attiré par la politique, se présentant comme républicain mais sans succès aux élections de février 1871 en Seine-et-Marne puis à l’élection partielle de la Seine en juillet. Il est néanmoins élu maire de Noisiel puis conseiller général. Il se présente comme « un des rares patrons qui ont trouvé le secret de rendre les ouvriers heureux ». Il se réclame du libéralisme anglais, se comparant à Richard Cobden et se réclamant de Gladstone. Il affirme des convictions laïques et surtout propose de réformer la fiscalité injuste pour les classes laborieuses et néfaste pour l’activité économique. Son grand projet, inspiré des idées d’Émile de Girardin, est un impôt unique sur le capital fixe qui remplacerait les impôts sur la consommation et les « 4 vieilles » contributions directes. La république doit être « réformatrice car sa grande force est d’être accessible à tous les progrès. »

Il publie un certain nombre d’ouvrages que certains attribuent à la plume d’Yves Guyot, son secrétaire particulier. Il fait campagne en 1874 pour la suppression des multiples taxes indirectes et lance une pétition qui connaît un certain succès dans les milieux négociants et industriels. La Société d’Économie politique, où siègent les derniers représentants de l’école libérale française, ne le considère pas comme un esprit sérieux, lui reprochant de ne pas être un véritable économiste, alors même qu’il est élu au Cobden Club. Cela étonne un journaliste du Manchester Guardian : « C’est une des singularités les plus étranges des Français de n’admettre jamais la compétence de la même personne dans deux branches différentes. » La Société finira par l’admettre dans ses rangs et reconnaître en lui « un de ses meilleurs soldats » : la nouvelle génération était beaucoup plus sensible, semble-t-il, à son ardeur et à sa générosité que la « vieille garde ».

Ses ambitions politiques étonnent : « De quoi se mêle-t-il ? Qu’il reste à faire son chocolat ! » Et les conservateurs, sur ce plan là étonnamment proche des marxistes, ne peuvent admettre qu’un industriel richissime siège à l’extrême gauche de la Chambre et s’intéresse sincèrement aux ouvriers. À la tribune de la chambre le 9 décembre 1876, il est sans cesse interrompu par le bonapartiste Paul de Cassagnac qui crie : « Cacao ! Cacao ! » Mais très habilement, Ménier répond sous les applaudissements de la gauche :

« oui, je suis fabricant de chocolat… j’ai quatre fils que j’élève pour qu’il soient fabricants de chocolat, et qu’ils ne fassent pas autre chose. Je ne rougis pas de travailler, et, pas plus que moi, mes enfants n’en rougissent. »

De nouvelles formes d’action politique

Il crée une revue La Réforme économique (1875), dont la rédaction est confiée à Yves Guyot, puis rachète un quotidien, Le Bien Public, qu’il rebaptise le Voltaire. Il a le souci de nouer des liens avec les leaders républicains, notamment Gambetta, et fait de son hôtel particulier du Parc Monceau un lieu de rendez-vous des républicains. Quand il est élu en février 1876 député de Meaux, son adversaire, député sortant, furieux de sa défaite dénonce le « faiseur de réclames » et se plaint que « le niveau de la moralité publique de notre pays est tombé bien bas, puisqu’il ne s’élève pas au-dessus de la poche des acheteurs. »

Il se fâche provisoirement avec Gambetta, qui propose un projet d’impôt sur le revenu, et qui se voit traiter d’ « économiste de carton » par Menier. Mais au moment de la crise du 16 mai 1877 provoquée par Mac-Mahon, il finance le comité de propagande destiné à la réélection des 363. Il est lui-même confortablement réélu en octobre 1877.

Il participe aux organisations favorables au libre-échange tout comme à la ligue de l’enseignement et l’Union démocratique de propagande anticléricale. Devant l’insuccès de ses propositions parlementaires, il fonde en 1879 la Ligue permanente pour la défense des intérêts des contribuables et des consommateurs auxquels adhèrent des figures libérales comme Frédéric Passy ou Gustave de Molinari.

« C’est parce que les intérêts des consommateurs et des contribuables sont les intérêts de tout le monde, qu’on les néglige : personne ne prend leur défense ; on les abandonne, parce que chacun ne voit que son intérêt immédiat. »

Il invente ainsi une autre forme d’action politique visant à peser sur le débat public.

À son décès, ce patron paternaliste est pleuré par ses ouvriers. Lepelletier évoque « sa bonne figure un peu rougeaude, son nez aux ailes grasses, ses yeux clairs et vifs et ses joues demi-pleines qu’encadraient si placidement des favoris de notaire de campagne. » En 1898, un monument à sa gloire est inauguré place Émile Menier.

Sources :

  • Nicolas Delalande, « Émile-Justin Menier, un chocolatier en République » in Politix 2008/4 n° 84, p. 9-33
  • Julien Turgan, Les grandes usines, 1870, t. 7, p. 97-128
  • Exposition universelle de 1878, Congrès international d’hygiène, Paris 1880

Retrouvez d’autres portraits d’entrepreneurs ici.

 

  1. Bulletin de la société de l’encouragement pour l’industrie nationale, 68e année, XVI, janvier 1869, p. 321-335
  2. Exposition universelle de 1878, Congrès international d’hygiène 1878, p. 463-464