L’École est finie ou le « désespoir progressiste » illustré

Ecole-Musée national de l'Education(CC BY-NC-ND 2.0)

La nostalgie pour le modèle éducatif républicain ne nous aidera pas à relever les défis de l'école du XXIe siècle.

Par Vincent Feré.

Ecole-Musée national de l'Education(CC BY-NC-ND 2.0)
Ecole-Musée national de l’Education(CC BY-NC-ND 2.0)

Dans un essai récent, Ce pays qui aime les idées, l’historien d’Oxford Sudhir Hazareesingh souligne combien les Français se complaisent dans le « désespoir progressiste ». On voudrait s’en convaincre d’ailleurs qu’il suffirait de lire l’ouvrage de Jacques Julliard, L’École est finie. L’historien de gauche y décrit, après d’autres, sa nostalgie d’un monde révolu, celui de l’école de Jules Ferry, porteuse de valeurs et lieu d’apprentissage de l’excellence, de la laïcité et de l’esprit de résistance. S’il procède d’une contestation parfois bienvenue du pédagogisme dans l’Éducation nationale, le livre de Julliard succombe pourtant à la mythologie républicaine et son programme ne suffira pas à relever les défis de l’école du XXIème siècle.

Le pédagogisme en accusation

La cible de Julliard ce sont les inamovibles « pédagogistes » de la rue de Grenelle qui auraient dénaturé l’enseignement, en « mettant l’élève au centre du système éducatif », pour reprendre la formule de Claude Allègre.  Le discours est connu : le savoir étant partout, les élèves n’ont qu’à construire le leur par eux-mêmes ; point n’est besoin d’un enseignant pour le transmettre et, fantasme de tous les décideurs publics, ordinateurs et tablettes aidant, plus besoin de professeurs du tout ! Peu importe après tout que Julliard préfère la pédagogie verticale à l’horizontale, son ouvrage contient de belles pages sur le miracle de l’enseignement, fruit de la rencontre entre l’élève et le professeur, entre celui qui sait et celui qui apprend. Et Julliard de moquer les scientifiques de l’éducation qui n’aiment guère cette dimension charismatique du bon professeur, dont le savoir-faire ne se laisse pas facilement mettre sous la forme de ces innombrables circulaires dont ils sont les auteurs. On pourrait du reste ajouter à ce propos que les « pédagogistes » ont  tendance à sous-estimer l’importance de l’enseignant dans la réussite des élèves car ils font volontiers leurs les analyses des sociologues pour qui celle-ci est surtout dépendante de facteurs… sociaux : les effectifs par classe et la mixité sociale. « Pédagogistes » et sociologues se rejoignent donc pour minorer le rôle de l’humain dans les performances de l’école. Pourtant le mixage social est loin d’être le seul critère de réussite scolaire et une note récente du Centre d’analyse stratégique relevait que « l’ampleur » de l’ « effet enseignant » était supérieure à celle de l’« effet établissement ». Donnons donc acte à Julliard que le salut de l’école viendra sans doute davantage des pédagogues que des « pédagogistes ».

La mythologie républicaine à l’œuvre

On suit beaucoup moins Jacques Julliard en revanche quand il soutient que l’école doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être à ses yeux : le lieu de l’« excellence républicaine ». Car, contrairement à ce qu’il affirme, l’« excellence républicaine » a toujours été « la sélection élitiste de quelques-uns » et pas « la promotion des possibilités de chacun ». Dès l’origine, même l’enseignement agricole, dans une nation pourtant paysanne, a été laissé aux mains du privé. Quant aux enfants d’ouvriers, les mal-aimés de la République, passé le certificat d’études, il ne leur restait qu’à se former auprès d’un patron. En vérité, depuis l’époque révolutionnaire, la France s’est surtout préoccupée de sélectionner ses élites sur la base d’un enseignement théorique et elle l’a fait aux dépens de la réussite de tous. L’élitisme en France se porte d’ailleurs toujours très bien : les grandes écoles n’ont jamais été aussi sélectives, y compris en termes d’origine sociale de leurs élèves. En revanche, la France, depuis trente ans, n’a pas réglé le problème des 150 000 exclus du système, les moins bien dotés socialement, qui en sortent chaque année sans aucun diplôme ! Au passage n’y aurait-il pas là un oubli de la valeur d’égalité qui alimente la défiance des Français à l’égard des institutions ?

Que Julliard se lamente sur les évolutions de l’école c’est naturellement son droit mais ces évolutions ont cherché à bâtir un enseignement pour tous. Elles ont échoué mais leur échec ne signifie pas pour autant qu’il faille en revenir à l’école de Jules Ferry mythifiée par Jacques Julliard. C’est d’une restructuration complète dont l’école a besoin si elle veut être à même de relever les défis du XXI ème siècle, ceux de la société de la connaissance et de l’adaptation permanente, tout en étant fidèle aux valeurs du vivre ensemble.

Le double défi de l’école du XXIème siècle

Le défi majeur de l’école du XXIème siècle, c’est de proposer à chacun des parcours individualisés de réussite, ce qui suppose de diversifier, enfin, les filières d’excellence et de les élargir en direction des domaines technologiques et professionnels. Ce qui suppose aussi de relever le défi de l’individualisation de l’enseignement – il ne l’a été pour l’instant que dans les mots et presque par antiphrase : l’accompagnement personnalisé au lycée avec des groupes de 35 élèves parfois ! – En somme, il s’agit pour l’école du XXIème siècle de réussir là où, quoi qu’en dise Jacques Julliard, l’école de Jules Ferry a échoué ! Il faut du reste savoir tirer les leçons de l’histoire : n’en déplaise aux réactionnaires de tous bords, ce défi ne pourra être relevé que dans un système largement décentralisé, dans le cadre de structures autonomes. Il faut donc en finir avec le jacobinisme de l’école de Jules Ferry.

Mais, et c’est l’autre leçon de l’Histoire, la France attend aussi de son école qu’elle soit le creuset de la nation. Cela passe par la transmission d’un certain nombre de valeurs – le livre de Julliard y insiste justement – qui sont celles de la vie en commun dans un pays comme la France et un ensemble comme l’Europe, forts d’un long et riche passé. L’école a ainsi une mission éducative qui est l’apprentissage de la citoyenneté et de la vie en société.  Mais il faut alors empêcher que l’école ne soit, comme aujourd’hui, en contradiction avec les principes du pacte républicain. Autrement dit, autonomie et décentralisation doivent faire l’objet d’une régulation. Car si elle ne conduit qu’à la mise en concurrence des établissements, la réforme aura manqué son but qui est notamment de corriger l’existence d’un système désormais à deux vitesses. Il faut donc poser le principe de la régionalisation régulée par l’État qui est le garant de la valeur nationale, ou européenne, des diplômes et assure une péréquation dans les dotations financières entre régions riches et pauvres ; l’État qui affirme également le principe de l’égalité des chances et fixe un cadre national de références et d’objectifs en termes de savoirs et de compétences, étant entendu que ce cadre ne doit pas être arrêté par les seuls personnels de l’Éducation Nationale, tout en laissant aux acteurs sur le terrain le soin de prendre les initiatives adaptées au contexte social, économique, culturel afin d’atteindre les dits objectifs ; l’État enfin qui organise en aval leur évaluation.

Non, l’école n’est pas finie ! Il incombe aux politiques de mobiliser la société toute entière autour de celle du XXIème siècle, sans renier le passé mais en tournant le dos, enfin, au « désespoir progressiste ».

Sur le web

Lire sur Contrepoints notre dossier éducation