Le martyre en islam suppose la vie et non la mort !

Tombe Haruniyeh où est enterré Ghazali, principale figure de l'islam soufiste

Servir la cause de l'Islam, c'est vivre pour témoigner.

Par Farhat Othman.

Tombe Haruniyeh où est enterré Ghazali, principale figure de l'islam soufiste (Crédits Zereshk, licence Creative Commons)
Tombe Haruniyeh où est enterré Ghazali, principale figure de l’islam soufiste

Si l’Islam est en haut de l’affiche aujourd’hui, c’est que son éthique est au plus bas de sa propre échelle axiologique, étant violée non seulement pas ses adversaires se réclamant de l’Islam pour lui faire du tort, mais aussi de ses propres adeptes qui font une lecture incorrecte de ses valeurs.

Nous l’avons déjà dit dans d’autres articles, la seule lecture authentique valable à nos yeux est celle qui a été l’œuvre du soufisme, une foi paisible plus proche des mœurs populaires au Maghreb, libertaires et hédonistes, que des manifestations antidémocratiques de l’Islam officiel supposé modéré tout autant que des excès de l’Islam rigoriste de l’Orient.

Un tel Islam est moins issu de la foi originale et originelle islamique, soufie donc, que d’une tradition judéo-chrétienne qui s’y est infiltrée et s’y maintient encore alors qu’elle a été abandonnée en son berceau même, l’Occident l’ayant répudiée à la faveur de la sécularisation et grâce à sa démocratisation.

Nous le démontrons ici avec cette fausseté majeure qu’est le concept du martyre dont on fait un usage abusif auprès de jeunes ne connaissant même pas leur religion, ne se doutant surtout pas qu’en se sacrifiant, ils n’agissent nullement en martyres au vu de la saine lecture des préceptes de l’Islam.

Seul est licite le jihad maximal, effort sur soi

Le martyre est devenu chez les marchands du temple se disant musulmans un commerce bien lucratif. Ce qui est dramatique, c’est qu’il relève aussi du crime du fait des ravages qu’un tel commerce éhonté fait auprès d’une jeunesse éperdue, dont on fait de la chair à canon, sacrifiée sur l’autel non de la religion, mais de l’idéologie de la haine et de l’exclusion de son prochain.

On exploite, en effet, l’innocence de ces jeunes et leur sentiment patriotique en leur laissant croire qu’en se tuant pour la cause de l’Islam, ils le servent alors qu’ils ne font que se suicider du point de vue du pur Islam.

En cela, la tromperie est la même que pour le jihad, qui est un petit effort s’étant fait par les armes à un moment donné de l’histoire de l’Islam et qui a pris fin tout comme la hijra, l’émigration.

Aujourd’hui, seul reste licite le jihad akbar, l’effort majeur sur soi, ses pulsions et ses instincts, afin de donner l’exemple de la piété parfaite commençant par ne faire du tort à personne.

On sait d’ailleurs l’importance de l’exemple à donner en Islam, le prophète étant censé être venu parfaire les vertus morales et prêcher la paix et la sérénité dans les cœurs.

Le martyre en islam est le témoignage

S’agissant du martyre, chahada en arabe, son sens aussi bien linguistique que chez les premiers jurisconsultes musulmans est le témoignage et la déposition, d’où cette belle expression chez Avicenne : « La vérité de tout cela est établie par le raisonnement spéculatif et par le témoignage de la Loi religieuse. » Textuellement, la chahada est l’information fiable qui est le produit du témoin oculaire ; elle suppose donc la présence et la visualisation. D’où le sens de chahid qui a donné le martyr et qui n’est que celui qui fait acte de présence et qui témoigne. D’ailleurs, en ce sens précis, c’est même un des noms de Dieu.

Tardivement, les jurisconsultes de l’Islam, influencés par la tradition judéo-chrétienne, ont introduit le sens du martyr dont abusent désormais les va-t-en-guerre de l’Islam intégriste, qui ne font ainsi que développer la notion de guerre sainte inconnue pourtant en Islam.

Doit-on rappeler ici qu’Ibn Khaldoun avait bien spécifié que la quasi-totalité des jurisconsultes musulmans était d’origine étrangère, ayant donc un imaginaire influencé par la tradition judaïque forte en Arabie à l’avènement de l’Islam ?

Nonobstant, même du point de vue religieux, le sens originel de témoignage reste, puisqu’on n’a fait que chercher des explications à une telle extension pour celui qui meurt en guerre pour la cause de l’islam.

Ainsi a-t-on dit que ce serait du fait que Dieu et ses anges témoignent d’une telle mort honorable ou que le mort sera appelé en témoin au jour du Jugement dernier ou encore parce qu’il tombe sur la terre qui a témoin pour autre nom ou enfin que le mort est toujours vivant, étant présent auprès de Dieu.

Servir la cause de l’Islam, c’est vivre pour témoigner

On le voit donc, c’est toujours le sens de témoignage et de présence pour témoigner qui est à la base de la définition du martyr(e), et ce même en termes exclusivement de jurisprudence religieuse. Ce qui démontre bien que le martyre en Islam vrai est la vie et non la mort, et que celui qui se sacrifie et croit mourir pour l’Islam ne fait que fuir ses responsabilités supposant qu’il demeure en vie pour témoigner.

Tout se passe comme avec un procès où le témoin décisif s’absente préférant se faire justice lui-même ; il perd de la sorte son droit et se fait non seulement du tort à lui-même, perdant son statut d’ayant-droit, mais aussi à la cause ainsi pervertie en devenant agresseur.

C’est ce que font les jihadistes, supposés martyrs qui ne s’adonnant qu’à un effort minimal, périmé qui plus est, et qui meurent sur les faux champs de bataille, délaissant les vrais qui sont ceux du débat et du témoignage. Ils délaissent aussi l’effort maximal, consistant à donner l’exemple insigne, seul en mesure de redonner à l’Islam ses lettres de noblesse de foi gagnant les cœurs par la libre adhésion et la conviction et non la violence et la terreur.

Notons pour finir que toutes les occurrences dans le Coran du terme martyr(e) sont venues avec le sens précité. Il en va de même pour la Sunna authentique, celle consignée dans les deux recueils majeurs de Boukhari et Mouslem.

Ainsi le dernier ne comporte aucun hadith se rapportant au martyr(e), alors que le premier en cite un seul où il est dit que les martyrs sont cinq : celui qui meurt de la peste ou d’un mal de ventre ou noyé ou sous les décombres ou pour la cause de Dieu.

Ainsi, selon ce dire, aucune différence n’est à faire entre mourir pour la cause de Dieu et mourir du fait des quatre autres causes si banales. Ce qui atteste bien que le vrai martyr pour Dieu est celui qui défend sa cause en demeurant en vie, soutenant attaques et critiques verbales dont fait sa religion, en y répondant du tac au tac par l’argumentation et la preuve irréfutable.

C’est d’ailleurs pour cela que le Livre saint de l’Islam se nomme Coran, soit la récitation, et que le miracle majeur du prophète est le témoignage éloquent qu’est ce message divin, summum d’éloquence.

La vérité oubliée aujourd’hui par les musulmans est que le service de la cause de l’Islam est bien la parole, qui peut être d’autant plus fatale qu’une arme qu’elle est éloquente, une parole de vérité.

Dieu n’est-il pas la Vérité ?

C’est ainsi que le nomme le soufisme, le premier à avoir compris que la cause de l’Islam se défend par l’exemple insigne de la piété, quitte à relever du total dépouillement, propice au témoignage par une présence continue pour être le juste de voix et de voie incarnant l’exemple à donner que commandent les valeurs de l’islam.

C’est cela le vrai martyre que récompense Dieu au paradis et non la mort sur les champs des causes perdues, ce qui revient au vrai à une fuite du combat véritable de la vie.

En effet, en islam, il n’y a pas de cité de Dieu sur terre, juste une cité des hommes qui y sont soumis à l’épreuve et le devoir de s’y purifier par l’effort sur soi et l’exemple à donner.

C’est ainsi que l’on est un vrai martyr en Islam, surtout pas réduit à n’être qu’un terroriste s’en prenant aux innocents, semant le mal sur terre au lieu d’y faire fleurir le bien.