Peut-on forcer l’Irak à être libre ? La réponse sunnite

Entre la tentation sunnite de la Tour de Babel et la démocratie, peut-on forcer les peuples à être libre ?

Par François de Laboulaye.

Myriam Benraad Irak la revanche de l'histoireMyriam Benraad, chercheuse au CNRS et spécialiste du Moyen Orient, tente d’analyser dans Irak, la revanche de l’Histoire les causes qui ont conduit à l’émergence dans cette région du monde d’un communautarisme sunnite de plus en plus violent dont le dernier avatar est l’État Islamique. Elle part du constat évident que la stratégie américaine déployée lors de la seconde guerre du Golfe, brouillonne et confuse, n’a pas su « gagner les cœurs et les esprits » et aurait braqué une part importante de la population sunnite qui se serait sentie ostracisée. De là à dire que l’État Islamique est le fruit de l’Occident, c’est un pas qu’elle ne franchit heureusement pas, s’attachant dans une première partie de son ouvrage à rappeler les causes proprement historiques et, dans une deuxième partie, les causes nées de l’intervention américaine de 2003 de cet engrenage dont la montée en puissance irrésistible du pseudo-califat en est une des conséquences les plus graves.

Les causes historiques

En 1921, les Britanniques placent l’État Irakien tout juste créé sous la tutelle d’un monarque sunnite : le prince Fayçal, héritier de la dynastie hachémite gardienne des lieux saints de La Mecque et de Médine. Le pays, à majorité chiite est donc dirigé par une minorité sunnite. Toutefois, loin de tout confessionnalisme, le monarque tentera de fédérer un peuple très divers ethniquement et spirituellement autour d’une cause nationale.

À partir de 1963, l’ascension du parti Baas va favoriser indirectement la suprématie sunnite. Le pouvoir central, en effet, va s’employer à briser les revendications kurdes, communistes et surtout dès 1979, en raison de la Révolution Iranienne, les revendications chiites.

La première guerre du Golfe (1991), suivie de l’embargo, va entraîner un sentiment d’humiliation et plonger dans la misère une classe moyenne que l’appartenance au baasisme ne protège plus. Des associations salafistes vont en profiter pour investir le champ social et exercer sur ces populations en manque de repère une véritable magistrature morale. Un communautarisme sunnite anti-gouvernemental et anti-occidental voit le jour qui s’exprime aussi bien dans les prêches que dans les programmes d’études islamiques encouragés par le régime. La réislamisation de la société promue par les autorités se retourne ainsi contre elles.

Les causes propres à l’invasion américaine de 2003 de la communautarisation sunnite

Les forces d’occupation vont appliquer à la lettre la vision néo-conservatrice et orientalisante du gouvernement qu’elles représentent à savoir que l’oppression des chiites par les sunnites est la cause des malheurs de l’Irak. Il faut dès lors libérer les chiites « moins fanatiques ».

Ainsi, les deux décrets de l’Autorité Provisoire de la Coalition, de mai 2003, qui procèdent à la « débaasification » et à la dissolution de l’État, vont priver de leur emploi de nombreux sunnites très représentés parmi les fonctionnaires et les membres du parti Baas. Beaucoup se sentiront personnellement visés à cause de leur religion.

En outre, les nouvelles institutions démocratiques imposées d’en haut qui voient le triomphe des kurdes et des chiites au détriment des sunnites, achèvent de convaincre ces derniers qu’ils n’ont rien à gagner à rentrer dans le rang. Ils cherchent alors d’autres moyens de s’imposer. Certains s’appuient sur l’attentat contre la mosquée chiite de Samarra en 2006 pour négocier leur entrée au gouvernement. D’autres placent leur espoir en Iyad Alawi qui a promis de réintégrer les sunnites dans le jeu démocratique. Mais leurs tentatives restent vaines face au premier ministre chiite Nouri Al-Maliki dont la « dérive dictatoriale » s’explique autant par le goût du pouvoir que la méfiance à l’égard des membres de l’ancien régime.

Les sunnites vont aussi remettre en question leurs représentants. Déçus des opposants historiques au dictateur déchu, peu connus et de mèche avec l’occupant, ils se tournent vers des partis opposés à l’occupation d’abord nationalistes, puis nationalistes-islamiques comme le Parti Islamique ou le Comité des oulémas musulmans, puis  baasistes (le Retour) et baasistes-djihadistes (Armée de Mahomet), et enfin  salafistes. Plus le parti se revendique islamiste, plus il a en aversion non seulement l’occupation américaine, mais aussi la démocratie, la nation, le panarabisme et surtout les chiites. Les deux batailles de Fallouja, « la ville des mosquées » sanctuaire sunnite  d’Irak, en avril 2003 et en novembre 2004 va voir se briser définitivement toute solidarité nationale inter-partisane au nom d’un confessionnalisme exacerbé.

La montée irrésistible d’Al-Qaïda-État islamique (EI)

Au cœur de cette confessionnalisation du conflit, Al-Qaïda devenue par la suite l’État Islamique s’impose par sa haine paranoïaque et auto-entretenue dirigée d’abord contre les chiites : «  Si nous parvenons à pousser [les chiites] à la violence, alors nous pourrons faire prendre conscience aux sunnites du danger qu’ils représentent ».

L’État Islamique va s’imposer aux autres partis sunnites irakiens d’avantage que sa matrice, d’une part parce que ses cadres, à l’inverse d’Al-Qaïda, sont majoritairement Irakiens et d’autre part, parce qu’ils remportent des victoires militaires. Mais l’EI tire surtout sa légitimité du fait que ses membres auraient « recueilli » en premier le Califat,  « [ce] fruit tombé de lui-même dans des mais sûres […] pour qu’il ne finisse pas dans la boue », rêve partagé par bien d’autres partis salafistes. Jouissant de la légitimité de ceux qui ont osé, ils divisent leur adversaires par leur arme la plus efficace : leur propagande, où ils opposent leur intransigeance aux conflits d’intérêts des autres partis, leur universalisme islamique au particularisme national et leur désintéressement à l’opportunisme affairiste des tribus sunnites de l’Al-Anbar qui, alliées des Américains, leur avait déclaré une guerre éphémère en 2006.

Myriam Benraad montre ainsi dans ce livre écrit d’une plume alerte que la question sunnite recouvre des enjeux politiques et spirituels profondément imbriqués. Habitués à la confusion entre le pouvoir et la religion, les sunnites irakiens, à la faveur des événements violents qui ont agité l’Irak, sont assignés à choisir non entre la loi des hommes et la loi de Dieu, mais entre le pouvoir sans la religion et la religion sans le pouvoir, entre vivre repliés sur eux-mêmes ou vivre avec les autres au risque de la remise en question de leurs croyances et de l’exercice nécessaire de la liberté de conscience. Entre la tentation sunnite de la Tour de Babel et la démocratie qui a pour cadre la nation, peut-on forcer les peuples à être libre ? L’Irak semble contredire ce credo des Lumières.

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