Anti-Piketty : Piketty et Marx (3)

Les riches s’enrichissent-ils plus vite que le reste de la population ?

Par Mathieu Bédard.
Un article de l’Institut économique de Montréal

Thomas Piketty credits News blu.org (CC BY-SA 2.0)Dans ma chronique précédente sur le livre collectif Anti-Piketty : vive le Capital au XXIe siècle, je me suis concentré sur les données statistiques de Thomas Piketty, qui sont censées être la plus grande qualité de sa thèse. On a vu que celles-ci ont été trafiquées. Cette troisième et dernière chronique sera dédiée à la théorie même de Thomas Piketty, à savoir l’idée que les riches s’enrichissent plus vite que le reste de la population.

Ce n’est pas une exagération que de dire que Thomas Piketty réutilise les vieilles théories maintes fois discréditées de Karl Marx. Il ne s’agit pas ici de ressusciter la peur du communisme du XXe siècle, mais d’avoir une discussion honnête sur les allusions théoriques et les liens théoriques que Thomas Piketty établit lui-même.

En effet, non seulement le titre de la thèse de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, renvoie directement au Capital de Karl Marx, mais sa thèse en est la continuation directe. La stratégie de Thomas Piketty est, comme Marx, de trouver de grandes lois générales du capitalisme. L’Anti-Piketty nous rappelle que la première loi générale de Marx était que les revenus du travail diminueraient progressivement dans la société, au profit des revenus du capital. Cette grande loi du capitalisme est essentiellement identique à la thèse centrale de Piketty, à savoir que le capital croît toujours plus rapidement que le reste des revenus de la société.

Dans l’Angleterre de l’époque où Marx écrivait, les changements politiques et les interventions publiques se sont bousculés. La démocratisation de 1832, l’avènement de l’inspection professionnelle des usines, l’abrogation des taxes douanières et l’abolition de lois injustes sur le travail, cite l’Anti-Piketty, ont à la fois nourri l’augmentation des salaires et l’évolution technologique. À son tour, l’évolution technologique rapide et son adoption généralisée, la révolution industrielle, a poussé les salaires à la hausse. Marx fut contredit par les événements et les faits avant même que l’encre du Capital soit sèche.

Les raisons de cet échec intellectuel de Karl Marx sont les mêmes que celles pour lesquelles la thèse de Piketty convainc peu : les deux penseurs ne s’intéressent pas aux changements de la société et à l’évolution technologique.

Tout porte à croire que nous vivons actuellement une époque de changements importants et d’innovations techniques importantes. Internet, le pétrole et le gaz de schiste, la mondialisation des échanges et les libertés économiques croissantes en Inde et ailleurs sont autant d’indications que, comme pour Marx, une révolution technologique et institutionnelle va infirmer les prédictions de Thomas Piketty. Tout porte à croire que nous sommes à l’aube d’une époque où on doit être optimiste à propos de l’avenir, n’en déplaise à Thomas Piketty.

Cela n’a pas empêché Marx de devenir l’influence principale du communisme au vingtième siècle, avec ses goulags, sa grande famine et ses cent millions de morts. Il est courant, aujourd’hui, de prétendre que le communisme fut une perversion de la vision de Marx. Cette affirmation, aussi banale puisse-t-elle nous paraître, ne se retrouve toutefois pas chez les écrits des soviétologues. Au contraire, selon ces derniers l’influence profonde de Marx sur la théorie et la pratique communistes est facile à déceler.

Fort heureusement, Thomas Piketty n’a pas encore l’influence de Marx. Ses recommandations, soit une taxe de 80 % sur les revenus supérieurs à 500 000 $, et une taxe de 5 % à 10 % pour les patrimoines d’un milliard de dollars, sont aussi extrêmes qu’anti-économiques. On tuerait l’investissement et la croissance qui ont permis aux revenus réels d’augmenter de 2000 % ces 200 dernières années. On n’améliorerait pas la situation des pauvres, bien au contraire.

La thèse de Thomas Piketty est somme toute une vieille boisson, le marxisme, présentée dans une nouvelle bouteille redessinée. Une nouvelle bouteille ne rend pas le breuvage moins indigeste. Et comme Marx l’a écrit, lorsque les choses se répètent, c’est la première fois une tragédie, la seconde fois une farce. L’Anti-Piketty est un outil précieux pour garder son calme devant les propos alarmistes sur les inégalités de revenu, et de le faire de façon informée.

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