Tunisie : dessous d’un Nobel pour la paix sociale

mariage homo credits Peetje2 (licence creative commons)

L’attribution du prix Nobel à la Tunisie va-t-il aider à l’apaisement de la société civile ?

Par Farhat Othman.

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De la démocratie à la démoarchie

On sait que la démocratie est en crise en Occident ; aussi, vouloir la transposer en l’état dans les pays du Sud, c’est en aggraver les défauts qui en font une légalité trouée d’illégalités selon une expression restée célèbre.

Aujourd’hui qu’on est passé de la modernité à la postmodernité, il est logique d’entrevoir une postdémocratie. On parle ainsi de plus en plus de démocratie participative et locale faisant la place belle à la société civile et aux initiatives des associations appelées à remplacer les partis dont l’utilité semble désormais saturée.

C’est ce qu’on a pu désigner par le nécessaire passage de la cratie — cet affixe ajouté au demos qu’est le peuple, en faisant le pouvoir du peuple ou la démocratie, un pouvoir institué — à l’archie, la puissance sociétale, ce qui donnerait une démoarchie.

Car le pouvoir institué est partout chahuté, ne tenant guère plus du fait surtout de la perte de confiance dans le contrat social qui est à sa base. Un pacte est de plus en plus nécessaire, se nourrissant d’émotions et de communions qui, ne pouvant se faire institutionnellement, versent dans l’anarchie, cette puissance que génère l’absence d’autorité acceptée.

C’est ce qu’on vérifie tous les jours en Tunisie où l’État n’est désormais plus qu’une illusion à la recherche de sa réalité face à une société consciente de son pouvoir grâce à ses associations fort dynamiques.

Le Nobel au service de la paix sociale

Le Nobel attribué à la Tunisie est une preuve éclatante que la Tunisie est en cours d’expérimenter une forme nouvelle de la démocratie, cette inévitable postdémocratie, manifestant une légitimité sui generis, davantage axée sur le consensus et l’action de la société civile que sur le jeu électoral et les combinaisons partisanes.

Ce fut déjà une telle option qui permit de mettre en échec de manière souple et évolutive la légitimité électorale usée des premières élections libres, entraînant la sortie du pouvoir sans incidents du parti islamiste.

Aujourd’hui que les secondes élections ont eu pour conséquence de figer la scène politique en un immobilisme législatif dangereux face à la situation du pays et la faim de réformes du peuple, il était inévitable de revenir de nouveau à l’action salutaire de la société civile au travers du quartet, érigé en représentant formel des militants associatifs.

Ce quartet, regroupant autour de la puissante centrale syndicale UGTT son concurrent le syndicat patronal UTICA, l’ordre des avocats et la Ligue Tunisienne de Défense des droits de l’Homme, semble avoir été choisi pour le Nobel de la paix dans un effort occidental de peser sur le cours des événements politiques dans le sens de l’activisme sociétal avec pour but la paix sociale.

De fait, c’est bien moins l’œuvre passée du quartet que celle à venir qui paraît lui avoir valu son prix. On croit savoir que le souhait occidental principal est de faire de cette arme un instrument utile pour rendre efficiente une machinerie brinquebalante d’une démocratie balbutiante ; il se serait d’abord manifesté par l’idée de l’institutionnalisation du dialogue national qui a été refusée par les principaux ténors politiques du pays.

C’est donc faire revenir par la fenêtre une telle idée, seule trouvaille susceptible de permettre au pays d’avancer démocratiquement en engageant les réformes nécessaires que le jeu politicien actuel empêche.

Car les élections n’ayant dégagé aucune majorité suffisante, les deux principaux partis au pouvoir se sont retrouvés à se regarder en chiens de faïence, n’osant rien qui soit susceptible de faire bouger les choses, alors que la coupure entre le peuple et les élites est de plus en plus grande, alimentant un terrorisme non seulement physique, mais aussi et surtout mental rampant à grande vitesse.

Aussi pense-t-on que seule une réforme juridique d’envergure, exigée au reste par la société civile, est en mesure de créer le choc psychologique nécessaire de nature à faire bouger les mentalités en abolissant les lois scélérates de la dictature et du protectorat encore en vigueur bien que manifestement antidémocratiques, violant qui plus est la Constitution.

C’est à propos de ce qu’on estime être la réforme révolutionnaire par excellence, celle de l’abolition de l’homophobie en Tunisie, que semble être née l’idée de faire du dialogue national la tête de pont pour cette cause symbolique de l’avancée démocratique, l’acceptation de l’homosexuel étant celle de l’autre, différent absolu, base du vivre-ensemble en toute démocratie.

Il semble que ce qu’on pourrait qualifier de groupe de pression homosexuel occidental ait été très actif en la matière, au point d’avoir gain de cause auprès du Comité Nobel. Et on s’attend à ce que le quartet s’engage activement dans la réforme juridique indispensable, nécessaire pour la paix sociale en commençant par ce qu’on estime être à raison un symbolique éminent pour la paix sociale : l’abolition de l’homophobie.

Abolir l’homophobie, première mission du quartet

Dernièrement, la ville côtière de La Marsa dans la banlieue nord de Tunis a vécu une première en Tunisie, l’organisation d’un meeting pour l’abolition de l’article 230, base légale de l’homophobie. Le drapeau arc-en-ciel fut alors fièrement arboré par quelques militants en cette ville prisée par la communauté française, et qui joue en quelque sorte le rôle de réduit pour les Tunisiens épris de l’esprit français et des valeurs occidentales.

L’association Shams, du nom du soufi de Tabriz, maître spirituel de Roumi, s’est fait connaître pour la première fois en mai 2015 lors de la journée mondiale de lutte contre l’homophobie provoquant un tollé dans nombre de milieux, non seulement intégristes, mais aussi des démocrates et supposés modérés.

C’est que la fausse idée que l’islam est homophobe est bien répandue dans le pays et anime nombre de gens rétifs à paraître aller à l’encontre d’une religion qui reste dans le cœur de la majorité des Tunisiens.

Il fut alors question d’interdire l’association et une action judiciaire a même été engagée, mais finalement rejetée, la justice confirmant le droit à agir de Shams.

Aussi, a-t-elle engagé récemment une campagne vigoureuse dénonçant le test anal pratiqué couramment en catimini sur les jeunes soupçonnés d’homosexualité pour les condamner en vertu de l’article 230 du Code pénal, cette survivance du temps du protectorat, prévoyant jusqu’à trois ans de prison pour sodomie.

La campagne a suscité une large réprobation et nombre d’organisations se sont exprimées pour l’abolition de l’homophobie en Tunisie, à l’exception notable des principaux partis politiques, y compris ceux considérés comme démocrates, outre la magistrature et le barreau qui fait partie du quartet comme on le sait.

À noter que le prétexte majeur sinon unique à l’abolition de l’homophobie est qu’elle violerait des prescriptions islamiques ; or, des études récentes ont prouvé que l’islam n’était pas homophobe !

Du business de la lutte contre l’homophobie

Shams, si elle n’est pas la seule association à militer pour la légalisation des rapports entre gens de même sexe, est la seule à l’avoir fait d’une manière expresse et frontale. En effet, les autres associations, comme toutes celles au Maghreb, tiennent au plus près à l’objet de l’agrément évoquant d’une manière évasive l’action contre les discriminations.

En cela, Shams a assurément eu du courage. Il ne faut pas moins noter que la cause est porteuse et bénéficie d’un soutien accru de la part d’organisations occidentales qui ne lésinent pas sur les moyens, soutenant, finançant et protégeant l’activité des associations pour peu qu’elles s’abstiennent de parler de religion. Il semble même que cela soit une obligation quoique formulée ou au prétexte de la laïcité.

C’est ici que le bât blesse, car il n’est nulle possibilité d’abolition de l’homophobie en Tunisie — et en terre arabe plus généralement — sans dire que l’islam n’est pas contre ; ce que refusent les soutiens occidentaux des associations maghrébines, les faisant passer par les intégristes auprès des masses comme de purs suppôts de l’Occident.

Un tel lobbying occidental orienté contre la religion n’est pas spécifique à la Tunisie et est vérifiable ailleurs en terre d’islam. C’est une sorte de jeu malsain donnant aux autorités arabes qui tolèrent ce genre d’associations un certain label d’ouverture dont elles se contentent tout en ne cédant en rien quant à l’essentiel : le faux dogme que l’islam serait homophobe.

Cela sert aussi une motivation que n’avouent pas les organisations occidentales consistant à suggérer que l’islam est justement homophobe, et cela pour le moins au nom d’une laïcité outrancièrement anticléricale. Cela sert aussi celles qui ont intérêt pour leur business que l’homophobie ne soit pas abolie de sitôt.

Ainsi, ni Shams, malgré ses courageuses actions, ni aucune autre association n’ont osé à ce jour déroger à cet impératif de garder le silence sur le fait pourtant essentiel pour leur cause, et ce afin de ne pas contrarier la pression qui s’exerce ainsi sur eux. Ce qui ne cache qu’imparfaitement le business de certains sur le dos de l’islam ; ces milieux qui profitent d’une cause faisant tous les jours des victimes.