Les inégalités reculent en France : erreur de Piketty, vérité de Tocqueville

Thomas Piketty (Crédits : PS du Loiret, licence Creative Commons)

Contrairement à ce que soutient Thomas Piketty, les inégalités baissent en France !

Par Christophe de Voogd.
Un article de Trop Libre

Thomas Piketty (Crédits : PS du Loiret, licence Creative Commons)
Thomas Piketty (Crédits : PS du Loiret, licence Creative Commons)

La récente enquête de l’INSEE sur le recul des inégalités en France en 2013 après un statu quo en 2012 en a surpris plus d’un : n’était-il pas acquis, doxa pikettienne oblige, que celles-ci « explosaient » ?

Discours dominant qui, passé un moment de trouble, a vite retrouvé sa vitesse de croisière, tant il constitue le dogme irremplaçable du logiciel de la politique française, et pas seulement à gauche. « Commençons par écarter tous les faits », disait Rousseau, (il est vrai dans un tout autre contexte), maxime suivie scrupuleusement sur tous les sujets : fiscalité, déficits, croissance, chômage, migrations, etc.

Sur la question précise des inégalités, le rapport de l’INSEE vient donc corriger les conclusions du best-seller de Thomas Piketty, dont les résultats factuels sont justifiées pour les États-Unis et la Grande-Bretagne, à condition de rappeler que les fortunes et les hauts revenus y changent souvent de mains et que les inégalités n’y sont donc pas rigides : les riches ne sont pas durablement les mêmes. Mais résultats qui, de toute façon, ne concernent guère le cas français : malgré les affirmations de l’économiste, pour qui « la montée des inégalités en France est plus limitée, mais elle existe. Les hauts revenus ont bien davantage bénéficié de la croissance que les revenus moyens ou modestes »1.

On s’y perd un peu puisque les 30 glorieuses sont justement pour Piketty (c’est sa thèse centrale) une période de réduction des inégalités.

Sans doute les inégalités ont elles augmenté chez nous (mais nullement explosé !) dans les années 2008-2011, mais essentiellement sous l’effet du chômage, source première des inégalités comme le soulignent toutes les études de l’INSEE, de l’OCDE et Piketty lui-même.

Remarquons d’ailleurs que l’on concède du bout des lèvres, la France serait dans la moyenne de l’OCDE en termes d’inégalités. Voilà qui limite déjà la portée des cris alarmistes sur l’explosion de celles-ci. Mais surtout, c’est inexact, notre pays est en dessous de la moyenne OCDE : coefficient de Gini de 0,293 contre 0,317 et seulement 20ème rang sur 34 dans l’échelle de l’inégalité des revenus. Curieuse moyenne  !

Dès lors la question s’inverse : comment expliquer cette contradiction flagrante entre les faits et le discours tenu ? Comment, alors que nous sommes plutôt vertueux en la matière, rendre compte de cette obsession française de l’inégalité ?

Elle ne peut s’expliquer que par le fameux paradoxe de Tocqueville : plus les inégalités baissent, plus les inégalités subsistantes sont intolérables :

« La haine que les hommes portent au privilège s’augmente à mesure que les privilèges deviennent plus rares et moins grands, de telle sorte qu’on dirait que les passions démocratiques s’enflamment davantage dans le temps même où elles trouvent le moins d’aliments. J’ai déjà donné la raison de ce phénomène. Il n’y a pas de si grande inégalité qui blesse les regards lorsque toutes les conditions sont inégales ; tandis que la plus petite dissemblance paraît choquante au sein de l’uniformité générale ».

Mais Tocqueville va plus loin : il analyse l’origine de cette passion paradoxale et en démonte la dangereuse instrumentalisation politique.

Contrairement à une lecture courante, Tocqueville n’est nullement hostile à l’égalité ; celle-ci va souvent de pair avec la liberté et représente l’autre face de l’aspiration humaine à la reconnaissance : « Il y a […] une passion mâle et légitime pour l’égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands. ». Ce qu’il dénonce, c’est « l’envie », la jalousie devant la réussite d’autrui et le désir d’en accaparer les fruits ou, faute de mieux, de les voir confisqués par la puissance publique : «… il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté 2». 

Le premier type de passion égalitaire, que l’on pourrait appeler l’égalité-défi, pousse au dépassement de soi, à l’effort pour atteindre le niveau convoité ; le second, l’égalité-envie, incite à la condamnation des riches et au nivellement par le bas. Et, constate Tocqueville, dans le jeu de miroir qu’il pratique en permanence entre les deux pays, tandis que l’égalité-défi domine aux États-Unis, l’égalité-envie l’emporte en France. Traduction contemporaine : si son voisin a une belle voiture, l’Américain fera tout pour avoir la même ; le Français demandera, lui, qu’on taxe massivement cet insolent signe extérieur de richesse…

Voilà dès lors une ressource politique bien puissante, notamment pour la conquête du pouvoir. Jouer sur cette passion égalitaire se révèle souvent efficace : en témoigne la réussite de François Hollande, dont l’idée de faire « payer les riches » et notamment la proposition de taxation à 75% a autant plu à l’électorat qu’elle a déconcerté les économistes, y compris de gauche.

Davantage, nous prévient encore Tocqueville, si elle n’est pas contrebalancée par le goût de la liberté, l’envie égalitaire ne manquera pas de concourir au renforcement fatal du pouvoir d’État

« Cette haine immortelle, et de plus en plus allumée, qui anime les peuples démocratiques contre les moindres privilèges, favorise singulièrement la concentration graduelle de tous les droits politiques dans les mains du seul représentant de l’État… L’homme des siècles démocratiques n’obéit qu’avec une extrême répugnance à son voisin qui est son égal ; il refuse de reconnaître à celui-ci des lumières supérieures aux siennes ; il se défie de sa justice et voit avec jalousie son pouvoir ; il le craint et le méprise ; il aime à lui faire sentir à chaque instant la commune dépendance où ils sont tous les deux du même maître. Toute puissance centrale qui suit ces instincts naturels aime l’égalité et la favorise ; car l’égalité facilite singulièrement l’action d’une semblable puissance, l’étend et l’assure. On peut dire également que tout gouvernement central adore l’uniformité ; l’uniformité lui évite l’examen d’une infinité de détails dont il devrait s’occuper, s’il fallait faire la règle pour les hommes, au lieu de faire passer indistinctement tous les hommes sous la même règle. Ainsi, le gouvernement aime ce que les citoyens aiment, et il hait naturellement ce qu’ils haïssent. Cette communauté de sentiments qui, chez les nations démocratiques, unit continuellement dans une même pensée chaque individu et le souverain, établit entre eux une secrète et permanente sympathie. On pardonne au gouvernement ses fautes en faveur de ses goûts, la confiance publique ne l’abandonne qu’avec peine au milieu de ses excès ou de ses erreurs, et elle revient à lui dès qu’il la rappelle. Les peuples démocratiques haïssent souvent les dépositaires du pouvoir central ; mais ils aiment toujours ce pouvoir lui-même.3 »

Uniformité croissante de la société stimulée par l’État ; méfiance entre les citoyens ; haine populaire des responsables politiques mais adoration du pouvoir lui-même… Tocqueville, notre contemporain !

Sur le web

  1. Entretien avec F. Lenglet, France TV info, 20 mars 2015.
  2. Démocratie en Amérique, I, I, 3.
  3. Démocratie en Amérique, II, IV, 3.