Caramba, encore raté ! Non, le gratuit n’est pas la fin du capitalisme

L’économie du partage ne signifie en rien la fin de la propriété.

Par Philippe Silberzahn.

bandido credits Jordan (CC BY-NC-ND 2.0)

Il faut reconnaître une chose aux marxistes : ils ne lâchent pas facilement. Et surtout ils sont optimistes. Chaque développement du système capitaliste est pour eux la marque évidente de sa fin. Ils se trompent à chaque fois, mais ils ne perdent jamais espoir. Et en effet, l’espoir renaît depuis 2008 et surtout depuis le développement du tout gratuit et de l’économie du partage qui, devinez quoi… eh oui, marquent la fin du système capitaliste.

Or le gratuit n’a rien de nouveau. La télévision française est gratuite depuis sa naissance. Il a fallu attendre 1984 avec Canal+ pour qu’une chaîne devienne payante. Mais surtout, gratuit, cela n’existe pas. Dans la plupart des cas, « gratuit », ça veut dire que quelqu’un paie un service, pour qu’un autre puisse être gratuit. Là encore, c’est un système vieux comme le monde de différencier l’utilisateur d’un service de celui qui le paie. Nous le vérifions chaque fois que nous allons chez le médecin. Pour nous, il est « gratuit », mais en fait il est payé par la Sécurité sociale et notre mutuelle, et pour partie par nos cotisations. La télévision est « gratuite » mais nous payons tout de même une redevance. Le rond-point dans votre commune est « gratuit » mais il est payé par vos impôts. Il en va de même pour Google. Faire une recherche sur Google est gratuit. Mais cette gratuité est rendue possible parce que Google, à partir de ces recherches, peut vendre de la publicité à des annonceurs qui paient, eux, monnaie sonnante et trébuchante. Nous ne sommes donc pas du tout dans une économie du tout gratuit, mais dans un classique modèle où les utilisateurs d’un service A financent en le payant la gratuité d’un service B.

En outre, la gratuité de certains services n’est possible que parce que ceux qui les produisent ont des coûts fixes, et un coût marginal nul (le coût marginal ou variable d’une recherche Google est nul et pourtant on estime à partir des coûts fixes qu’elle consomme l’équivalent d’une ampoule de 60W pendant 17 secondes). Ces coûts fixes sont le reflet d’un investissement en capital extrêmement élevé. Ainsi, pour offrir son moteur de recherche, Google mobilise environ 1.000.000 serveurs dans au moins 12 centres d’hébergement et consomme plus de 600 mégawatts. Si ça ce n’est pas de la concentration de capital pour créer un flux de revenu, l’essence-même du principe capitaliste, je ne sais pas ce que c’est.

Quant à l’économie du partage, elle suggère que l’utilisation est plus importante que la possession. Peut-être. Mais même en admettant cela, j’ai beaucoup de mal à comprendre en quoi cela signe la fin du capitalisme. Économie du partage ou pas, avant de partager avec d’autres il faut posséder. Certains possèdent, puis partagent avec d’autres qui ne possèdent pas. Au Moyen-Âge, on faisait cela avec le four à pain. Ce partage est monétisé, que ce soit sur BlaBlaCar ou avec AirBnB. Donc si l’on résume : un individu possède un actif, et le partage avec d’autres contre rémunération pour en amortir la possession. En bref, il le mutualise. Là encore, la pratique existe depuis toujours. Les chinois font cela tous les jours avec leurs usines et les transporteurs routiers avec leur camion, pour ne prendre que deux exemples triviaux.

Bien-sûr, on dira : « Ah mais comme il y a partage, les gens achèteront moins de voitures. C’est donc bien la fin des fabricants de voitures. » Je prends quelques instants pour essuyer mes larmes, et me permets de rappeler un grand classique de la pensée économique : l’argent ainsi économisé permettra aux utilisateurs de BlaBlaCar, ô Bastiat, d’acheter quelque chose d’autre : des jeux vidéo, des tableaux de maître, des leçons de guitare, que sais-je, ce qui développera l’économie. Le parc de voiture sera mieux utilisé, le système aura gagné en productivité, ce qui est, faut-il le rappeler, l’essence-même du progrès capitaliste, à savoir produire plus avec moins par la mutualisation des moyens de production. Trois cents ans au moins que cela dure.

Revenons à cette question de possession des moyens de production car elle est doublement intéressante. L’axiome de base du marxisme repose sur la possession des moyens de production par les travailleurs. On voit mal en quoi, si l’utilisation devient plus importante que la possession, cela ne signifie pas plutôt la mort du marxisme que celle du capitalisme, qui, lui, sait allègrement combiner les avantages de la possession sans utilisation, et de l’utilisation sans possession.

D’ailleurs, Walter Lippman faisait remarquer dans son ouvrage La Cité libre que l’importance donnée par les marxistes à la possession des moyens de production était incompréhensible : la théorie de l’agence a montré depuis longtemps que l’on peut posséder un actif et ne pas être en mesure d’en décider l’utilisation dans la mesure où le possesseur (le capitaliste) doit faire appel à un agent (un manager) pour le gérer. La possession est donc au final relativement peu importante dans le système capitaliste. Ce qui compte pour un actif dans le système capitaliste n’est pas la possession, mais les services que l’on peut créer à partir de cet actif. Les distinctions entre possesseur et utilisateur étant ensuite réglées par des flux financiers (intérêts, dividendes, loyers, etc.)

Bon. Donc encore raté, mais ce n’est pas grave, il y aura sûrement bientôt une évolution du système capitaliste, et peut-être même une crise, qui sait, qui redonnera espoir aux marxistes. Courage !

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