Vers une métropolisation soutenable

Un essai sur la métropolisation, cette traduction spatiale de la mondialisation.

Par Jean Sénié.

La metropolisation cynthia ghorra gobinDepuis le 1 janvier 2015, en application de la loi du 27 janvier 2014 (loi de Modernisation de l’Action Publique Territoriale et d’Affirmation des Métropoles, dite « loi MAPTAM »), les agglomérations de Bordeaux, Brest, Grenoble, Lille, Montpellier, Nantes, Rennes, Rouen, Strasbourg et Toulouse ont le statut de métropoles.

Au même moment, la métropole de Lyon, grâce à une initiative de son maire Gérard Colomb, s’étend sur tout le département du Rhône. Enfin, la loi MAPTAM prévoit aussi la création de deux métropoles au statut particulier, qui entreront en fonction le 1er janvier 2016, les métropoles du Grand Paris et d’Aix-Marseille. Ces changements suscitent plusieurs commentaires. Tout d’abord, ils montrent qu’en France, le concept de métropolisation est entendu, sinon exclusivement tout au moins en partie, selon une logique institutionnelle, c’est-à-dire que la métropolisation est perçue comme nécessitant, appelant ou induisant l’intervention de l’État. Ensuite, la métropolisation est conçue comme un nouvel échelon administratif du territoire national. Enfin, cette « modernisation territoriale » passe par un nouveau rapport à l’urbain. Rappelons à cet effet que la métropolisation est la traduction spatiale de la mondialisation.

Ces différents points ne vont pas sans poser des problèmes. Sans faire appel à la nostalgie alarmée d’un Jean-François Gravier dénonçant « le désert français », il faut néanmoins constater que s’est installé dans le débat public l’idée que la France se diviserait. Cette division s’opérerait, de manière schématique, en deux, avec d’un côté la France des métropoles et de l’autre la « France périphérique » évoquée par Christophe Guilluy1. Dans cette conception du territoire français, il y aurait les gagnants de la mondialisation et les perdants, ces derniers trop loin des espaces métropolitains, qui n’ont ou ne perçoivent que les désavantages de ce phénomène. C’est contre cette vision d’un « clash entre les métropolitains et les non-métropolitains » que s’inscrit le dernier livre de la géographe Cynthia Ghorra-Gobin, spécialiste des questions liées à l’urbanisation, à la métropolisation et à la mondialisation2.

Le point de départ de sa réflexion est le suivant : « la question métropolitaine est loin de se limiter à un simple clash entre métropolitains et non-métropolitains »3. Opposer les deux tient soit du biais idéologique soit d’une conception sinon erronée en tout cas réductrice de la métropole. Procédant à une étude comparée des dynamiques de métropolisation aux États-Unis et en France, et des deux traditions géographiques afférentes, la géographe propose de revenir sur le concept de métropolisation grâce à un travail de redéfinition des termes4. Elle entend en ressaisir les effets spatiaux, économiques et politiques.

La comparaison des travaux analysant le phénomène de métropolisation aux États-Unis et en France inspire une première réflexion. En France, la métropolisation est insérée dans le phénomène de la décentralisation, notamment à travers ce que l’on appelle l’Acte III de la décentralisation. Cette caractéristique montre le poids que l’État joue dans la constitution de métropoles et dans son articulation avec les autres espaces, qu’ils soient infra-métropolitains ou inter-métropolitains. Aux États-Unis, la métropolisation n’est pas conçue selon une logique institutionnelle mais comme une « révolution » qui, au-delà des changements économiques et spatiaux, implique un bouleversement des modes de vie. Pour le dire autrement, on n’habite pas de la même manière dans une métropole et dans une ville laissée en dehors des flux de la mondialisation. Cynthia Ghorra-Gobain, de manière convaincante, n’oppose pas ces deux traditions géographiques. On peut néanmoins se faire la remarque que la tradition française, animée par ses conceptions idéologiques, privilégie le rôle d’un État centralisateur, absent aux États-Unis.

Pourtant, il serait artificiel de vouloir absolument opposer les deux traditions. En réalité, elles aboutissent à un résultat convergent. Ce dernier consiste en la création d’un nouvel espace, interface du global, c’est-à-dire des flux – matériels et immatériels – mondiaux, et du local. C’est donc une configuration géographique inédite qui a fait son apparition. Elle nécessite d’être pensée non plus dans un rapport de subordination à l’État, qu’il soit central ou fédéral, mais dans une logique que la géographe qualifie de « rééchelonnement ». Elle explique que « la nature des liens entre l’État et les métropoles s’inscrit désormais dans un schéma horizontal, puisque l’État reconnaît les villes comme partenaires »5. Même si les mesures concrètes appliquant ce nouveau paradigme sont encore floues, la réflexion en demeure stimulante.

Il s’agit surtout de sortir de l’opposition stérile, pour ou contre la métropolisation. D’une part, le phénomène étant à l’œuvre, autant le comprendre dans toute sa complexité et en saisir toutes les possibilités. D’autre part, plutôt que de voir dans les métropoles un nouvel échelon territorial qui regrouperait les privilégiés, il faut constater que demeurent de graves disparités socio-spatiales internes aux métropoles. La situation est d’autant plus problématique que ces espaces sont les moteurs de la croissance. Ils rendent possible la redistribution de richesse à l’échelle infra-métropolitaine mais aussi à l’échelle du territoire. Il faut alors penser à faire fructifier l’« avantage métropolitain » plutôt que de le condamner6. Au final, le livre rappelle de manière argumentée que la métropolisation est une traduction spatiale de la mondialisation. Elle est une adaptation qu’il s’agit d’accompagner par de nouvelles formes politiques et urbaines. Ainsi, plutôt que d’en voir une traduction des malheurs contemporains, elle offre une série d’opportunités qu’il faut concrétiser.

Sur le web

  1. Guilluy Christophe, Fractures françaises, Paris, Bourin Éditeur, 2010 (rééd. Paris, Flammarion, 2013) ; Id., « Les métropoles et la France périphérique. Une nouvelle géographie sociale et politique », dans Le Débat, vol. 4, no 166, Paris, Gallimard,  2011 ; Id., La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014.
  2. Ghorra-Gobain Cynthia, Dictionnaire critique de la mondialisation, Paris, Armand Colin, 2012 (2ème édition).
  3. Id., La métropolisation en question, Paris, PUF, 2015, p. 11.
  4. Ibid.
  5. Id., La métropolisation en question, Paris, PUF, 2015, p. 97.
  6. Sur l’expression « avantage métropolitain voir, HALBERT Ludovic, L’avantage métropolitain, Paris, PUF, 2010. Sur la tendance à la critique de la métropolisation comme symbolique de la métropolisation voir, https://cybergeo.revues.org/26636.
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