Migrants : laissons-les entrer !

p-MKD0111 credits International Federation of Red Cross and Red Crescent Societies (CC BY-NC-ND 2.0)

Les États européens ont-ils le droit d’empêcher les réfugiés syriens d’arriver en Europe ?

Par Juan Ramon Rallo, depuis l’Espagne.

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Imaginez qu’une famille espagnole s’en aille avec ses enfants en vacances en Syrie et que la guerre civile éclate dans le pays alors qu’elle profite de cette période de loisirs. Compte tenu du risque grave pour sa sécurité et celle de ses enfants, le couple achète de manière anticipée des billets d’avion retour, mais une fois à l’aéroport, il découvre que les autorités espagnoles ont retiré leurs passeports ;  par conséquent, la famille est obligée de rester sur le sol syrien ou, tout au plus, à errer comme des apatrides dans les zones frontalières entre la Jordanie, le Liban et la Turquie.

Je ne doute pas qu’une telle situation provoquerait l’indignation générale des Espagnols au point de forcer non seulement la démission soudaine du ministre des Affaires étrangères, mais aussi la chute en bloc du gouvernement. On imagine mal que nous pourrions être enfermés avec nos enfants dans l’enfer de la guerre ou, au mieux, dans les zones environnantes qui sont pauvres. Et pourtant, voilà l’horreur à laquelle nous, les Européens, nous condamnons non pas une famille mais des millions, lorsque nous refusons l’accès au sol européen aux réfugiés de la guerre civile en Syrie.

Peut-être que les deux situations ne sont pas comparables, que les Espagnols sur le sol syrien ont le droit de retourner en Europe, tandis que les Syriens ne l’ont pas. Toutefois, plus qu’un droit individuel nous parlons d’une concession discrétionnaire de la part d’un État, car ce sont les États qui ont la compétence de reconnaître, de moduler ou d’éliminer la circulation des personnes entre les pays ; par exemple en suspendant le traité de Schengen, la libre-circulation entre pays européens serait sévèrement restreinte.

Par conséquent, nous pourrions peut-être soulever la question depuis une autre perspective : au lieu de s’interroger sur le droit des Syriens à entrer en Europe, pourquoi ne pas nous demander si les États européens ont le droit de les empêcher de venir s’y réfugier ? En fin de compte, si l’éventualité d’une famille espagnole piégée par la guerre civile en Syrie semble une perspective horrible, comment ne pas imaginer qu’une présomption en faveur de la libre circulation des personnes puisse être suspendue seulement en présence de raisons hautement impérieuses ?

À cet égard, l’argument principal utilisé contre l’entrée de réfugiés syriens est l’impossibilité pour l’Europe d’absorber les 3,6 millions de personnes qui attendent d’entrer sur le Vieux Continent. Il semble clair que cette prétendue incapacité d’absorption ne peut être ni démographique, ni non plus un problème d’espace. L’Union européenne compte 508 millions d’habitants, par conséquent 3,6 millions de réfugiés ne représentent que 0,7% de sa population.

Pour mettre les choses en perspective, en 2014, la population des États-Unis a augmenté de 2,3 millions de personnes, soit 0,72%. En outre, la densité de population de l’UE est de 117,4 hab/km2, donc si tous les réfugiés syriens venaient en Europe nous passerions à 118,3 hab/km2 : sachant que la densité de population au Danemark actuellement est de 128,1 hab/km2, et en Allemagne de 230.

Ainsi, contrairement à ce que chacun peut dire, cette impossibilité d’absorber ce flux ne peut pas être démographique, mais en dernier lieu économique. L’Europe est-elle capable de supporter économiquement parlant 3,6 millions de personnes supplémentaires ? L’Espagne peut-elle assumer sa part qui équivaudrait à 330.000 nouveaux habitants ? La question est très symptomatique de certaines économies européennes qui déplorent souvent les effets dépressifs du déclin démographique, déplorent également le manque d’opportunités d’investissement qui stimuleraient la croissance et une solide restructuration financière. Une augmentation de la population de cette ampleur devrait donc être considérée comme une occasion d’accroître l’investissement intérieur et, par la même occasion, notre niveau de production global (en fait, ce genre d’opportunités a été le moteur de la croissance dans les pays émergents au cours des dernières décennies).

Pourquoi, cependant, ce qui devrait être considéré comme une opportunité économique est vu comme un fardeau intolérable qui devrait condamner des millions de personnes aux troubles de la guerre et de la pauvreté ? Essentiellement parce que nous avons créé en Europe un système économique où les pauvres sont incapables de prospérer sauf à être dépendants de notre gigantesque État-providence ; nos réglementations sur le travail, l’énergie ou le commerce empêchent les travailleurs les moins productifs de trouver un emploi dans l’économie formelle ou constituent un obstacle à une création simplifiée de leurs propres entreprises ; et notre système fiscal est un fardeau qui empêche ceux qui ont un emploi de développer leur vie de manière autonome.

Notre modèle (anti)social en Europe pousse de nombreux européens à rejeter les immigrés, ici des réfugiés de la guerre, considérés comme des parasites venant nous priver de ce qui nous appartient, « nos » services publics financés par « nos » impôts ou « nos » emplois surprotégés mais si rares à trouver, alors qu’en fait, ce sont des gens qui viennent pour trouver, premièrement, de la protection face à la guerre, et deuxièmement, un lieu où prospérer en famille.

Il n’y a pas de raisons économiques solides justifiant de construire des murs pour « protéger » l’Europe de « l’invasion » des immigrés, y compris les réfugiés de la guerre. Et si l’État-providence et l’hyper-réglementation en constituent la principale raison, alors l’État-providence et l’hyper-réglementation sont en trop, mais pas les immigrés.


Traduction Contrepoints de « Dejemos entrar a los refugiados de la guerra civil siria »

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