Origine sociale et genre en écoles d’ingénieurs

Polytechnique_1er_carre_Bastille_Day_2008Marie-Lan Nguyen(CC BY 2.5)

Moins de filles en écoles d’ingénieur : faut-il instaurer une discrimination positive ?

Par Thierry Berthier

polytechnique université paris saclay(CC BY-SA 2.0)
polytechnique université paris saclay(CC BY-SA 2.0)

Le Contrôle Général Économique et Financier (CGEFi) vient de remettre un rapport fort intéressant intitulé Revue des dépenses des écoles publiques d’ingénieurs. Le document de 140 pages contient un important corpus statistique accompagné de propositions et préconisations visant à améliorer la gestion des établissements et à mutualiser certaines compétences.

Le chapitre IV du rapport (page 35) « Diversité des étudiants par genre et par origine socio-professionnelle » mérite une lecture attentive et quelques réflexions complémentaires…

Du déséquilibre de genre

En introduction, les rapporteurs s’appuient sur un constat sans surprise : « les écoles d’ingénieurs de la revue de dépense ne connaissent qu’une diversité limitée, qu’elle soit évaluée selon le sexe ou les origines sociales ». La revue de dépense s’est concentrée sur une soixantaine d’écoles publiques (soit environ 90 000 élèves) représentatives de l’ensemble des écoles d’ingénieurs. Sur ce groupe d’étude, le taux de féminisation des effectifs totaux scolarisés est de 30,2 % en 2014 sans évolution significative sur la période. La faiblesse de la représentation féminine est encore plus marquée si l’on ne considère que les seuls effectifs d’élèves ingénieurs (hors Masters et Doctorats) avec un taux de 27,2 % en 2014.

Le second constat révèle une très forte polarité entre les écoles des sciences du vivant et chimiques d’un côté et les écoles à forte composante d’ingénierie mécanique de l’autre. Les écoles de l’ensemble Agro ont un taux de féminisation de 61 %, les écoles du groupe chimie ont un taux de féminisation de 57 % alors que celles du groupe ENI plongent à 14% . On retrouve clairement cette polarisation dans les départements d’IUT qui affichent le même déséquilibre dans le premier cycle universitaire technologique. Les filles préfèrent la biologie et la chimie à la mécanique du solide. Les INSA ont un taux de féminisation de 35 %, les INP de 32 %, l’ENSAE de 27 %, l’École de Mines 28 %, Télécom Paris à égalité avec les écoles Centrales avec un taux de 23 %. Les rapporteurs de la revue ont cherché à comprendre cette polarisation en questionnant leurs interlocuteurs au sein des écoles sondées. Selon eux, le déséquilibre serait plus de nature anthropologique que sociologique ou culturel : les filles seraient attirées par le vivant, les garçons par le mécanique . Les thèses de discrimination consciente envers les femmes sont très peu évoquées par les interlocuteurs des rapporteurs et semblent peu convaincantes pour expliquer cette polarité.

signalétique-Annabe2008(CC BY-NC-ND 2.0)
signalétique-Annabe2008(CC BY-NC-ND 2.0)

Plus préoccupant, les plus faibles résultats en matière de féminisation se retrouvent aux deux extrémités de l’échelle de renommée des écoles. L’École polytechnique affiche par exemple un taux de féminisation de 18 %. Le taux global (avec Masters et Doctorats) s’élève à 29 % pour Mines Paris Tech et 20 % pour les seuls élèves ingénieurs des Mines. L’ENPC affiche un taux de 20 %, la lanterne rouge revient aux Arts et Métiers avec un petit 14 %. Pour compléter les données du rapport, j’ai mené un rapide décompte des admissibles filles en filière MP (Mathématiques-Physique) à l’ENS Paris (Ulm) sur le concours 2015. Il n’y avait cette année que 11 filles sur 142 élèves admissibles au concours et seulement 2 filles admises sur les 40 de la liste principale…Lorsque le niveau en mathématiques devient prépondérant, le taux de féminisation s’effondre. Plusieurs études sociologiques sur les concours d’entrée ont montré que s’il y avait discrimination, elle serait positive. Le cas du concours aux ENS a été étudié et a révélé un évitement net des options mathématiques et physique par les femmes mais avec des sur-résultats à l’oral pour celles qui les ont choisis. Le faible niveau de féminisation est également présent dans le groupe des écoles ENI avec un taux de 14 %.

L’étude cherche ensuite à expliquer le déséquilibre de genre au sein des écoles d’ingénieurs. Selon les auteurs, il faut puiser dans l’interprétation sociologique et évoquer une stratégie d’évitement :

« Une explication plausible, de nature sociologique, est celle d’une stratégie consciente d’évitement des options les plus compétitives des classes préparatoires, même de la part des nombreuses jeunes filles ayant eu d’excellents résultats au baccalauréat S. Leur comportement refléterait une forte préoccupation envers un contexte anxiogène jugé inhérent à ces classes préparatoires. Le point essentiel est en tout état de cause de noter que les causes profondes de cette situation insatisfaisante s’enracinent moins dans les grandes écoles d’ingénieurs elles-mêmes qu’en amont. Des « filtres » de spécialisation fonctionnent au long de l’enseignement secondaire pour les filles mais l’étape essentielle paraît être celle des classes préparatoires. Au final, l’important gisement des compétences des jeunes femmes est nettement sous-utilisé. La revue se limitera à ce constat, les pistes de réforme envisageables dépassant de très loin les termes de référence de sa mission. Elle ne peut qu’appeler les tutelles à ouvrir un chantier commun à travers un groupe de travail piloté par le MENESR puisque le domaine touche aux différents ordres de l’enseignement. Le pragmatisme et le réalisme sont évidemment indispensables au succès de l’exercice ».

Du déséquilibre d’origine sociale

Selon l’étude, le constat d’inégalité est encore plus accentué lorsqu’il s’agit de l’origine socio-professionnelle des familles des élèves. La proportion d’élèves dont la famille est classée dans les PCS 5 et 6 INSEE (ouvriers et employés) s’élève en 2014 à 13 % de l’effectif total des écoles du groupe d’étude, avec une progression de 0,5 % par rapport à 2011. Lorsque le rapport se penche sur la proportion d’élèves issus de milieu ouvrier en fonction du niveau de renommée de l’école, les chiffres montrent clairement que plus le niveau d’excellence est élevé et moins ces élèves sont présents au sein de l’école.

Aux deux extrémités, on retrouve d’un côté les ENI qui sont les plus « ouvrières » du groupe d’étude avec un taux de 29,1 % de fils et de filles d’ouvriers et employés et de l’autre côté, l’École polytechnique avec au taux de 1 % de catégories PCS5 et 6 soit 36 élèves en 2014 pour un effectif total de 2870. Les Écoles Centrales se situent à 7,2 %, Les Mines à 7,4 %, Télécom Paris à 6,4 %. Les plus prestigieux établissements semblent inaccessibles aux élèves issus du milieu ouvrier.  Les Universités technologiques (UTC, UTT) parviennent à intégrer 19 % des ces élèves et se situent avec ce score dans la ligne des IUT en premier cycle. Le taux moyen des élèves boursiers en écoles d’ingénieurs s’élevait à 22,8 % en 2014 avec là encore de fortes disparités en fonction du niveau d’excellence de l’école. L’École polytechnique s’est engagée en faveur de l’ouverture sociale avec son programme « égalité des chances ». Doté de 500 000 euros, ce programme a aidé depuis sa création près de 200 élèves. Le taux de boursiers à l’X s’élève à 6 % mais reste peu significatif en raison du statut militaire des élèves qui perçoivent une solde durant leur scolarité. Comme pour les inégalités de genre, les auteurs du rapport s’interrogent sur les causes de ce déséquilibre de classes :

« Le diagnostic d’une tension structurelle entre l’excellence académique la plus haute et l’ouverture sociale la plus large ne peut être évité. Cette tension entre deux objectifs majeurs des politiques publiques ne peut, à l’évidence, être supprimée instantanément par une formule simple. Les grandes écoles d’ingénieurs, institutions d’aval recrutant sur la base de l’excellence académique à travers une sélection rigoureuse, ne peuvent certainement pas être tenues pour seules responsables d’une situation de profonde inégalité des chances. L’étape des classes préparatoires représente bien sûr une phase importante de filtre pour celles d’entre elles qui recrutent selon cette filière. Mais, plus massivement encore que dans le cas du genre, les filtres de sélection négative jouent tout au long de l’enseignement secondaire. La faiblesse (3,7% des effectifs) du nombre d’étudiants des écoles titulaires d’un baccalauréat technologique ou professionnel témoigne d’une sous-représentation structurelle des filières alternatives de l’enseignement secondaire. Les mécanismes de « seconde chance » que représentent pour ce type de bacheliers les filières d’apprentissage ou d’intégration sur titre fonctionnent peu pour les écoles d’ingénieurs généralistes. Ils ne sont significatifs que pour trois groupes : les ENI avec 10%, les écoles de génie mécanique (autres écoles programme 150) et les universités technologiques, ces deux derniers autour de 7% de présence.

Quoi qu’il en soit de l’analyse des raisons sous-jacentes, lesquelles dépassent le cadre de cette revue, le constat d’ensemble d’une portée limitée des dispositifs palliatifs de type « cordée de la réussite » ou encore « la main à la pâte » ne peut être évité. Ces initiatives doivent être saluées car elles témoignent du fait que de nombreux responsables d’école sont conscients du problème et s’en inquiètent suffisamment pour tenter d’y pallier de manière imaginative. Certains responsables déplorent avec une conviction indiscutable qu’au final un gisement important de jeunes dotés d’un réel fort potentiel soit laissé de côté. Mais aussi louables soient-ils, ces dispositifs ne sont pas à l’échelle des mécanismes de sélection négative à l’œuvre.

Il apparaît nécessaire dans ce contexte d’utiliser des leviers qui existent dans toutes les écoles mais qui sont souvent sollicités de manière quantitativement insuffisante pour avoir un impact significatif.

Les procédures de recrutement sur titres représentent des mécanismes utilisés de manière souvent trop parcimonieuse, voire malthusienne. Leur élargissement signifiera d’abord un exercice de diversification académique mais le cas des universités technologiques montre qu’une diversité académique accrue génère de la diversité socio-professionnelle. Il serait par ailleurs judicieux de revoir cette dénomination, pour lutter contre l’impression d’une opposition entre la filière noble des recrutements à travers les classes préparatoires et une filière moins prestigieuse. Dans les faits, l’admission sur titres ou dossiers est particulièrement sélective. Les écoles qui recrutent à travers des écoles préparatoires intégrées, comme les INP, les INSA ou les écoles de Mécanique, ont des résultats de diversité souvent meilleurs que les autres. La dimension de « seconde chance » de cette filière est incontestable. Étudier l’élargissement de cette option est nécessaire».

Forts de ce constat, les rapporteurs rédigent une proposition : « Proposition N°10 Définir une stratégie commune des tutelles visant l’augmentation des admissions sur titre pour les élèves ingénieurs et examinant l’évolution du rôle des classes préparatoires intégrées. »

Maintenir l’équité et l’excellence

Si l’état des lieux dressé par le CGEFi paraît incontestable, cette proposition N°10 mérite la critique. Elle répond à une problématique complexe par un raccourci simpliste qui, s’il était mis en œuvre , introduirait de fortes inégalités d’accès aux écoles d’ingénieurs.

À quoi servirait en effet la voie difficile et sélective de la classe préparatoire face à une entrée simplifiée par admission sur titre ou par prépa intégrée souvent bien moins contraignante et moins exigeante qu’une CPGE classique ? L’admission sur titre constitue toujours un artifice déloyal par rapport au concours qui place tous les candidats sur la même ligne de départ. Ce type de raccourci à discrimination positive a été largement adopté par Sciences Po Paris sous l’impulsion de Richard Descoings. Il ne me paraît pas adaptable aux écoles d’ingénieurs sans briser l’équité générale.

Les inégalités de genre et d’origine sociale ne naissent pas en classe préparatoire mais bien plus tôt, dès le collège et parfois dès l’école élémentaire. C’est donc au niveau du collège et du lycée qu’il faut travailler. Il faut casser les inhibitions des jeunes filles face aux sciences dures, mathématiques et physiques qui provoquent l’autocensure lors de l’orientation post bac. Il faut certainement revoir le contenu des programmes d’enseignement au collège car c’est bien là que les blocages psychologiques et cognitifs se forment. La réponse doit se construire dans la durée en évitant les pièges simplistes ou idéologiques. L’égalitarisme forcé conduit irrémédiablement à la baisse du niveau des élèves et à un nivellement par le bas. C’est là un principe systémique qui ne doit jamais être perdu de vue.