Attention au fumier si vous passez vos vacances en France !

fumier-chienlit par mll-(CC BY-NC 2.0)

Plus l’État protège un secteur, plus il l’asphyxie dans la pratique.

Par Damien Theillier

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« Passez-vous vos vacances en France ? »

Le quotidien britannique Daily Mail posait cette question à ses lecteurs. Le journaliste commence son article par une accroche savoureuse :

« Still thinking of heading to France for your holiday ? Horrendous traffic jams, run the gauntlet of migrants, road blockades, wildfire at campsites… and now farmers are spraying manure over cars ! »
(Traduction : « Pensez-vous toujours à prendre vos vacances en France ? Bouchons routiers horrifiques, invasion de clandestins, routes bloquées, incendies de campings… et maintenant les éleveurs aspergent les voitures de fumier  ! »)

L’apocalypse vacancière en quelque sorte.

On pourrait passer en revue tous les défauts que nos amis « rosbifs » nous prêtent. Mais aujourd’hui, concentrons-nous sur les premiers à être sortis de la torpeur de l’été français, à savoir les éleveurs. Oui, ils se plaignent depuis plusieurs semaines du prix d’achat de leurs marchandises… ce qui n’est pas tout à fait faux.

Prenez le cours du lait qui s’est effondré depuis le début de l’année. Aujourd’hui, un litre de lait se vend 27 centimes d’euros alors qu’il coûte 40 à 50 centimes à produire. Cela pose évidemment un problème. À qui la faute ? Voilà le jeu favori de ces derniers jours.

Qui est coupable ?

  • La grande distribution et ses féroces négociations ?
  • Le consommateur qui cherche le prix le moins cher ?
  • Les intermédiaires « qui s’en mettent plein les fouilles » ?

Tout le monde y est passé… sans solution.

Alors, puisqu’il n’y a pas de solution dans le présent, allons la chercher dans le passé.

Benoît Malbranque a résumé la question des prix rémunérateurs pour l’agriculture par les physiocrates (cliquez ici pour y accéder). Par bien des égards, les physiocrates ont fait erreur. Par exemple, prenez la production. Pour eux, seule l’agriculture était productive ; la valeur ajoutée par les artisans ou les marchands ne comptait pas. Mais sur d’autres questions, leurs leçons sont toujours bonnes à entendre.

Soyons concrets.

Pour un physiocrate, quel serait le bon prix d’un litre de lait ?

Pour Quesnay, chef de file des physiocrates, le bon prix d’un litre de lait est « le prix capable de procurer un gain suffisant pour exciter à entretenir ou à augmenter la production ».

Bien. Et que propose Quesnay pour offrir un tel prix ? Rogner sur les marges des distributeurs ? Interdire le lait étranger ? Culpabiliser le consommateur de souhaiter finir ses fins de mois avec un compte bancaire créditeur ? Aucune de ces propositions.

La cause taboue du malheur des agriculteurs

Quesnay considère que la pression fiscale trop forte est la cause du manque de rentabilité des agriculteurs, pression qui devient criante lorsque les cours des matières premières s’effondrent. Dès lors, il est nécessaire de réduire la pression fiscale. Quelle taxe ? Les physiocrates avaient une dent contre l’impôt sur les denrées, aujourd’hui appelé TVA. Celle-ci augmente artificiellement le prix de vente – et réduit par conséquent la quantité achetée par le consommateur, qui a un porte-monnaie
limité.

Mais l’imposition n’est pas la seule coupable. Après tout, nous avons entendu que l’agriculture étrangère serait une menace pour notre agriculture. Le lait allemand, par exemple. Que nenni répondent en chœur les physiocrates. Au contraire. La liberté de commerce du grain fut un des grands combats portés par les physiocrates au 18ème siècle. Mais il incombe à l’État de ne pas créer d’inégalités de traitement dans le commerce par fait du prince, ou favoritisme. C’est un autre problème que nous connaissons.

Les grandes surfaces favorisées… par la protection des petits commerçants !

La grande distribution bénéficie aujourd’hui d’une protection contre la concurrence avec la loi sur les surfaces commerciales visant à protéger les petits commerçants, parait-il. Les producteurs n’ont plus la possibilité de faire jouer la concurrence entre les distributeurs. La situation de statu quo bénéficie mécaniquement à la grande distribution.

Mirabeau l’énonçait simplement : « Protégez, appuyez, assurez, favorisez en tout et partout les marchands ». C’était il y a trois siècles.

Aujourd’hui, l’éleveur peine toujours pour les mêmes causes. Il demande davantage de protectionnisme, plus de subventions. Cela ne fera qu’aggraver la situation. Plus l’État protège un secteur, plus il l’asphyxie dans la pratique.

Les éleveurs français ne sont pas les premiers à être passés par cette étape douloureuse. La Terre du Milieu (Nouvelle-Zélande) est sortie de l’élevage subventionné dans les années 1980. L’élevage néo-zélandais est redevenu rentable.