Rawls : le fantasme de l’État-providence

Bisounours sur un mur à San Francisco (Crédits istolethetv, licence Creative Commons)

Les disciples de John Rawls, le célèbre philosophe progressiste, n’exigent pas de l’État ce qu’ils exigent du marché.

Par Gabriel Lacoste.

Bisounours sur un mur à San Francisco (Crédits istolethetv, licence Creative Commons)
Bisounours sur un mur à San Francisco (Crédits istolethetv, licence Creative Commons)

 

Supposons qu’avant de connaître notre position dans la société, nous frottions tous ensemble une lampe magique. Il en sortirait un État Tout-Puissant, Bon et Omniscient. Celui-ci exaucerait collectivement un de nos vœux. Lequel devrions-nous choisir ? « Corriger toutes les inégalités de revenus qui ne sont pas à l’avantage de tous ! » Donc, le contrôle politique dans les sociétés modernes est légitime… Ce raisonnement absurde résume ma compréhension de J. Rawls. Selon lui, si nous décidions des règles régissant nos institutions en ignorant nos talents, la fortune de nos parents, notre capacité de fournir un effort, notre sexe, notre race et ainsi de suite, nous désirerions que des politiques soient mises en place pour assurer que les plus démunis reçoivent des bénéfices via la taxation, puisque nous risquerions d’être placés dans cette situation. Voilà pourquoi nos social-démocraties sont justes. Il nomme cet argument « le voile d’ignorance ».

La littérature entourant cette réflexion est parsemée de questionnement du style « si un riche opulent est en mesure de sauver une population entière de la famine, l’État est-il autorisé à le lui obliger ? » Posée en ces termes, la théorie de J. Rawls est manifestement séduisante. Répondre « non » frôle la psychopathie. Nombreux sont mes collègues d’étude pour qui ce raisonnement fournissait une base solide à l’État-Providence.

Pourtant, cette manière de penser ne démontre pas, mais présuppose une conception hostile à la réalité économique et une vision enchantée du pouvoir politique. Afin de l’illustrer, déployons la même rhétorique que J. Rawls, mais pour démontrer l’importance d’un marché libre pacifique et prospère :

« Si nous avions à choisir un marché en ignorant tout de nos avantages et de notre position dans la société, lequel choisirions-nous ? Un marché qui est profitable à tous, surtout aux plus démunis. Donc… le meilleur marché est un marché libre, pacifique et prospère. »

Que répondrait un défenseur de l’État-Providence à ce raisonnement ? Probablement que le libre-marché n’est pas à l’avantage des plus démunis, puis que sa prospérité est un vœu pieux qui ne s’accomplit pas par magie. Il nous demanderait d’être réaliste quant à la nature des échanges monétaires et de les regarder tels qu’ils sont plutôt que tels qu’ils devraient être. Ensuite, il nous parlerait des enfants qui travaillent dans des conditions horribles au Bangladesh, de la condition ouvrière au 19ème siècle, du krach boursier de 1929, de leur grand-père qui n’avait pas accès à une assurance santé, des statistiques sur la concentration croissante de la richesse, des manigances des pétrolières pour détruire la planète, etc., etc., etc.

Cette réponse serait a priori pleine de bon sens. Or, voilà le problème. Les disciples de J. Rawls n’exigent pas des États ce qu’ils exigent des marchés. Ils ne traitent pas l’intervention gouvernementale comme une force oppressante hors de notre contrôle soumise à l’arbitraire de volontés individuelles indépendantes de la justice dont nous devrions comprendre la nature de façon réaliste et amorale. Ils s’imaginent que la politique donne les résultats que nous souhaitons publiquement en toute bonne foi, à la manière d’un génie de la lampe nous offrant d’exaucer un vœu gentil devant les caméras. Ensuite, ils présument que les États réels sont le fruit de cette magie. Ils n’imaginent même pas que le sort des dits enfants du Bangladesh, la condition ouvrière de jadis, le krach de 1929, etc., etc. etc. puissent résulter d’une obstruction politique des masses plutôt que d’une liberté économique des élites. Autrement dit, ils ont choisi dès le départ de traiter les États comme une entité inclusive, omnipotente et soumise à notre volonté, puis les marchés comme une réalité extérieure et exclusive qui nous limite.

Or, a priori, les « injustices sociales » sont peut-être des constructions politiques que les échanges économiques corrigent. Les marchés expriment peut-être adéquatement nos souhaits, y compris celui de mobiliser les pauvres dans des activités productives mutuellement bénéfiques. Les grandes corporations d’affaires ne jouissant pas de privilèges légaux majeurs sont peut-être « élues » via nos choix de consommation. Les chefs syndicaux et parlementaires, ainsi que les foules d’activistes médiatisées ne sont peut-être que des usurpateurs. Si nous sommes aussi vulnérables depuis des millénaires, c’est peut-être parce que les autorités inhibent régulièrement le potentiel commercial des masses via des taxes et des règlements utiles à des élites. Avant de conclure à la légitimité des États-providences, il est utile de concevoir ces hypothèses. Or, mes collègues d’étude n’ont même pas franchi cette étape, prisonniers du jargon marxiste.

Lorsque J. Rawls nous demande d’imaginer l’État idéal sous un voile d’ignorance, il manifeste ce préjugé naïf. Il s’imagine que les serviteurs de la « démocratie » n’attendent qu’un critère de justice pour agir, sachant comment le mettre en pratique, guidés par une boule de cristal. Sous le couvert de ce jeu de l’esprit, les philosophes finissent par croire que l’État réel est là pour corriger miraculeusement les failles de la société plutôt que de les étendre.

Or, ceux qui gravitent autour de cette institution sont des êtres humains comme les autres, puis leur moralité et leur compréhension ne s’anoblissent pas intégrées dans une foule d’opinions certifiées collectives (par une élite journalistique et académique). Les enseignants en philosophie peuvent le découvrir simplement en se regardant plus attentivement dans le miroir. Au Québec, leur classe est un passage obligé (payé à même des taxes) pour tous les emplois techniques et professionnels. Selon nos maîtres en sagesse, cette infraction à la liberté économique de leurs élèves et des contribuables constitue une stratégie utile pour favoriser la mobilité sociale, permettre aux plus démunis de tirer les bénéfices de la coopération sociale, rendre les citoyens également capables de participer à la communauté et ainsi de suite. Ils sont convaincus d’appliquer au quotidien la théorie de J. Rawls (l’accès à leurs lumières étant bien évidemment la chose dont personne ne voudrait être privée sous un « voile d’ignorance »).

Pourtant, s’ils se montraient moins conciliants envers eux-mêmes, ils découvriraient qu’ils bloquent l’entrée des élèves désavantagés sur le marché du travail à chaque fois qu’ils les mettent en échec, puis qu’ils les accablent d’exigences non-désirées, en en poussant plusieurs vers la sortie. Ils le font en s’appropriant des droits sur les esprits d’adultes dont ils ne sont pas les parents, violant les règles élémentaires du respect. Dans le contexte, la meilleure manière d’aider les pauvres serait de retirer à cette élite académique le pouvoir d’obstruction économique qu’elle exerce sur les masses. Seulement, ces mêmes professeurs sont des êtres humains comme les autres. Ils veulent vivre de ce qu’ils aiment, puis ils s’imaginent le monde en conséquence.
Qu’accomplit la théorie de J. Rawls ? Elle permet à ces gens en position d’autorité de discourir sur l’institution qui leur attribue de force une place et un rôle confortables dans la société. C’est là que la maxime « connais-toi toi-même » de Socrate prend un sens radicalement différent de ce qu’ils nous enseignent. Ironiquement, nous découvrons ainsi qu’ils ne sont pas les philosophes amoureux de la vérité, mais les sophistes payés pour faire l’éloge du pouvoir. De Platon à J. Rawls, cette comédie perdure.