La dette et le déficit de bon sens

Mur de la dette (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints, licence Creative Commons)

La vraie leçon de la Grèce, c’est que le pire déficit est le déficit de bon sens.

Les politiciens ne manquent pas d’arguments pour voler au secours de la Grèce. Mais ce qui est vrai pour la dette grecque l’est aussi pour la dette française, et il est urgent d’en tirer les leçons.

La dette grecque est trop élevée : elle représente 1,77 fois le PIB (2014), soit plus qu’au début de la crise grecque – malgré les restructurations et plans d’aide. Parce que le PIB, lui, s’est effondré : entre 2009 et 2014, il a chuté d’un tiers. Et il arriverait exactement la même chose à la France, peut-être pire, à cause du mode de calcul de la richesse créée.

En France, la dépense publique représente 57% du PIB. C’est énorme, et ça fausse complètement les chiffres. Il est impossible de déterminer la vraie création de richesse de la dépense publique, mais il est certain qu’elle est surestimée. La valeur est subjective. Pour calculer le PIB, on additionne les valeurs ajoutées du secteur privé, et on y ajoute le montant de la dépense publique, en estimant qu’elle crée autant de valeur. C’est une hypothèse très forte : l’État finance des activités structurellement non rentables. Si on utilise comme référence la création d’emploi, alors il faut réévaluer à la baisse la dépense publique par un facteur de 1,5 : un emploi public créé détruit en moyenne 1,5 emploi privé.

Même si on considère que le PIB est un calcul fiable, la France ferait face à un problème majeur : elle serait obligée de réduire les dépenses pour faire face à des intérêts plus élevés, voire équilibrer son budget si plus personne ne veut lui prêter. Or, si la dépense publique est automatiquement comptabilisée comme une création de richesse équivalente, toute baisse de la dépense publique fera mathématiquement chuter le PIB, et augmentera le poids relatif de la dette1.

Pourtant, il est urgent de réduire la dépense publique. L’exemple grec montre à quel point il est difficile de réduire la dépense publique en période de crise. C’est pourtant nécessaire pour payer des intérêts plus élevés2 et, à terme, rembourser la dette. Plus la crise s’aggrave, plus les intérêts augmentent ; pour éviter la crise ou la rendre moins douloureuse, il faut réduire la dépense publique coûte que coûte. Ne pas la réduire maintenant, c’est se voir contraint de la réduire dans les moments les plus difficiles. Mais plutôt que de grands sacrifices demain, cela demande un peu de courage aujourd’hui.

Mur de la dette (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints, licence Creative Commons)
Mur de la dette (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints, licence Creative Commons)

Il faut rembourser la dette, et il faut pour cela réduire la dépense publique. Le problème, c’est qu’entre l’État grec et ses créanciers, il y a le peuple grec – ou plutôt, sous l’État grec. C’est le peuple qui subit la dette, c’est le peuple qui fait des sacrifices. Et il serait donc injuste que les Grecs portent un poids aussi lourd. Si le sort du citoyen grec préoccupe autant nos politiciens, il serait temps de se préoccuper de celui des citoyens français, et réduire la dette et les déficits.

C’est l’État qui dépense, mais ce sont les citoyens qui remboursent. S’il est injuste que les Grecs subissent les conséquences de la mauvaise gestion et de la malhonnêteté des responsables grecs, il est tout aussi injuste de continuer à hypothéquer la richesse future des citoyens de tous les pays pour éviter aux politiciens de faire de petites concessions.

L’État dépense ; les citoyens remboursent, mais n’en bénéficient pas. Pas tous, pas autant, pas de la même façon. Certains sont contributeurs nets de l’État, d’autres sont bénéficiaires nets, et compte tenu de ses dépenses de fonctionnement les citoyens bénéficient collectivement de moins que ce qu’ils ont payé3. L’État dépense certes au nom des citoyens, mais de façon tout à fait arbitraire. Faut-il baisser les salaires des fonctionnaires, les remboursements de soins, le budget consacré à l’éducation, les minimas sociaux, supprimer les régimes spéciaux, augmenter la TVA ? C’est le genre d’arbitrages qu’il faudra faire, qu’il faudrait faire dès aujourd’hui. On pourrait bien sûr commencer par réduire les indemnités des élus, les aides à la presse, supprimer les niches fiscales des journalistes et faire en sorte que les trains qu’on achète soient compatibles avec les rames, les voies et les quais – ce n’est qu’une question de priorités.

Quoi qu’il en soit, si les politiciens ont découvert l’injustice qui consiste à demander aux citoyens de rembourser la dette de l’État, il serait temps qu’ils découvrent que la France n’est de ce point de vue en rien différente de la Grèce. Et réduisent la dépense publique pour cesser d’accumuler des dettes dont on voit assez mal ce qu’elles nous rapportent, mais très bien ce qu’elles nous coûtent.

La vraie leçon de la Grèce, c’est que le pire déficit est le déficit de bon sens. À chaque fois qu’un parlementaire européen demande aux dirigeants grecs des réformes concrètes et de grande ampleur, il devrait se demander s’il a œuvré de son mieux pour que son pays prenne lui aussi toutes les mesures possibles pour réduire la dépense publique. À chaque fois qu’un élu dénonce les sacrifices du peuple grec, qu’il se demande s’il fait tout son possible pour les épargner au peuple français en ramenant le budget à l’équilibre.

Ce n’est pas après s’être endetté qu’il faut réduire la dépense publique, mais avant. Qu’est-ce qui est passé par la tête des premiers parlementaires qui ont voté un budget en déficit, et qu’est-ce qui a pris les parlementaires des quarante années suivantes qui en ont fait autant ? L’endettement public est un cercle vicieux : la dette ajoute des intérêts aux dépenses et éloigne d’autant le point d’équilibre. Sa réduction devrait être la première priorité de tout dirigeant responsable.

S’il est si difficile de réduire le montant de la dépense publique, peut-être faut-il en réduire l’assiette. C’est ce que l’on fait pour les impôts : on augmente le nombre de ménages qui paient plutôt que le montant par ménage. Il faut réduire le périmètre de la dépense publique, ou que sur le même périmètre on apprenne à faire avec moins. Sans doute les deux à la fois, sérieusement et sans relâche.

Il est certain que plus de dette représente plus de sacrifices futurs. C’est inévitable. Même si nous ne remboursons jamais, nous paierons toujours des intérêts4. La question n’est donc pas « Pouvons-nous nous permettre de réduire la dépense publique dans le contexte actuel » mais « Pouvons-nous nous permettre d’attendre ? » Les budgets en déficit ne sont pas des budgets de résistance contre la crise, ce sont des budgets de capitulation face à celle qui vient. Par manque de bon sens, nous allons dans le mauvais sens.

  1. À l’inverse, si on emprunte le montant du PIB précédent pour tout dépenser, le PIB double, le taux de croissance est de 100%. C’est bien la preuve que le PIB est une ânerie économique, et c’est aussi la raison pour laquelle réduire le déficit semble si difficile à nos dirigeants qui peuvent ainsi se targuer de booster la croissance.
  2. Les taux d’intérêt sur la dette grecque sont artificiellement bas. Si ce n’était pas le cas – et ce ne le serait peut-être pas pour la France – elle serait dans une situation bien plus difficile.
  3. Ou paieront demain.
  4. À moins de faire défaut. C’est une option.