Tsipras : le Mitterrand grec ?

Affiche de campagne de François Mitterrand en 1981 credits Parti socialiste via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0))

Le revirement d’Alexis Tsipras n’est pas sans rappeler celui de François Mitterrand en 1983.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Affiche de campagne de François Mitterrand en 1981 credits Parti socialiste via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0))
Affiche de campagne de François Mitterrand en 1981 credits Parti socialiste via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0))

 

Et si la capitulation du Premier ministre grec Alexis Tsipras devant ses partenaires européens, le matin du 13 juillet, avait été choisie par lui, bien qu’à contrecœur ?

L’hypothèse paraît invraisemblable. Et pourtant, une telle hypothèse est la seule à même d’expliquer la série de décisions disparates, contradictoires, prises par Tsipras en quelque deux semaines. En effet, le 26 juin il refuse de donner suite à un projet de réformes négocié avec les créanciers de la Grèce ; ensuite il convoque un référendum pour le 5 juillet, appelant à voter non à ces réformes ; et finalement le 12 juillet il accepte un programme, imposé par ses partenaires européens, bien plus contraignant que celui que, conformément à ses recommandations, les Grecs venaient de refuser.

À en juger par les concessions accordées par Tsipras après le référendum, la victoire du non n’a servi nullement à renforcer sa position vis-à-vis des créanciers de la Grèce, bien au contraire.

Toutefois, le fait de s’être engagé à fond en faveur du non lui aura permis d’atteindre un but d’une toute autre nature : consolider sa popularité et, par ce biais, s’émanciper de la tutelle de son parti (Syriza).

Pour saisir combien une telle tutelle était devenue étouffante, il convient de rappeler les circonstances dans lesquelles Tsipras avait décidé de consulter ses concitoyens par le biais d’un référendum, à la suite d’une réunion tenue le 26 juin à Bruxelles entre lui et les chefs des trois institutions représentant les créanciers de la Grèce : Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international.

Après plusieurs heures de tractations, et alors qu’un accord semblait ficelé, Tsipras – rapporte le journal londonien Financial Times – est sorti de la salle de réunion pour s’entretenir avec des conseillers de son parti, revenant avec de nouvelles propositions et des modifications au projet d’accord. Exaspérés par cette énième pirouette du Premier ministre grec, les chefs des institutions ont arrêté la négociation. Quelques heures plus tard, de retour dans son pays, Tsipras annonçait à la télévision la tenue du fameux référendum.

Les atermoiements d’Alexis Tsipras lors de la réunion du 26 juin à Bruxelles ont vraisemblablement été dus aux pressions de ses conseillers ; il a craint d’être désavoué par son parti en cas d’acceptation du programme qu’il venait de négocier.

L’heure était arrivée pour lui de se démarquer de son parti. Car six mois d’exercice du pouvoir ont dû l’amener à réaliser que ni lui ni son pays ne gagneraient rien à poursuivre dans la voie de la confrontation avec les créanciers. Une confrontation qui, par les incertitudes et les contraintes qu’elle créait, était à la source de la chute vertigineuse des rentrées fiscales, de la fuite des capitaux, de la situation de quasi faillite des banques grecques, et par voie de conséquence, de la paralysie économique du pays. Il fallait donc changer de cap.

Mais comment y parvenir ? Prendre l’initiative de proposer des réformes contraires aux promesses électorales ? Impossible, le parti ne l’aurait jamais accepté. Il lui restait à essayer de donner l’impression qu’un changement de cap était devenu inéluctable même si lui ne le souhaitait pas, comme le montrerait son ralliement au non.

Après le référendum et la victoire du non, Tsipras n’était plus seulement le candidat présenté par Syriza, un parti ayant recueilli 36,5% aux élections parlementaires de janvier, mais aussi, et surtout, le Premier ministre qui avait mis tout son poids dans la balance en faveur du non, lequel avait été soutenu par 61,5% des Grecs. Après pareille victoire personnelle, Tsipras pouvait voler de ses propres ailes.

Il pouvait désormais capituler, acceptant les conditions imposées par les partenaires européens de la Grèce, et invoquer auprès de son opinion (comme il le fera effectivement dans une interview à la télévision d’État le lendemain de l’accord) qu’il agissait de la sorte pour éviter un désastre au pays. Étant donné son capital de sympathie, il pouvait parier que les Grecs allaient estimer que si leur Premier ministre, farouche partisan du non, accepte finalement un programme draconien, c’est qu’aucune autre issue n’était possible. Pari gagné d’ailleurs, car selon un sondage, 72% des Grecs jugent l’accord nécessaire.

La meilleure preuve que cette capitulation a été choisie par Tsipras réside dans le fait, qu’autour de la date du référendum, son ancien ministre des Finances, Yanis Varoufakis, lui avait préparé un « triptyque » d’actions visant à faire peur aux créanciers de la Grèce, et ce dans le but d’obtenir un meilleur accord. Mais Tsipras a opté pour la voix de la conciliation avec ses partenaires de la zone euro et a préféré demander la démission de son ministre des Finances.

Le revirement d’Alexis Tsipras évoque celui d’un certain François Mitterrand en 1983, lorsque le Président français, constatant les effets désastreux de la politique de relance qu’il avait appliquée depuis sa victoire électorale en 1981, choisit de tourner le dos à ses promesses électorales.

Il changea alors de Premier ministre (comme Alexis Tsipras s’est débarrassé de son ministre des Finances) et s’engagea dans le fameux tournant de la rigueur et de la discipline monétaire (comme aujourd’hui Tsipras entamant le tournant des réformes structurelles et de la discipline fiscale).

Ce genre de volte-face n’efface pas, hélas, les dommages considérables que l’économie de tout pays concerné finit par subir à cause de la mise en œuvre de promesses électorales dénuées de fondement. On le vit en France avec Mitterrand ; on le voit en Grèce avec Tsipras.