Naufrage grec, le grand révélateur

La crise grecque nous sert sur un plateau une typologie comportementale très intéressante.

Comme le disait Jean Baudrillard, c’est à travers ses saillies que l’on en apprend le plus sur une société. Et sans surprise, la crise grecque nous fournit un exemple inespérément riche des courants qui tiraillent nos sociétés européennes et des impostures qui tentent de s’y incruster à tout prix. Par sa gravité et son aspect caricatural, la négociation-marathon autour des plans de sauvetage successifs a même échauffé certains esprits qui se sont empressés, par leurs dérapages verbeux, d’aller bien au delà du point Godwin.

Contrepoints653De fait, cette crise nous sert sur un plateau une typologie comportementale très intéressante. Il faut dire aussi que l’occasion était belle de voir un pays en prise avec le réel, c’est-à-dire le « monde de la finance » pour ceux qui l’exècrent, après avoir abusé de lui pendant des décennies. Oui un pays peut faire faillite, oui ses banques peuvent fermer, oui le niveau de vie peut y sombrer très rapidement jusqu’au chaos. Ce choc, cette collision entre un monde honni dont de nombreux médias et politiques consacrent leur vie à tenter de nier la suprématie, et un pays qui a fait croire si longtemps que cette négation était possible, ce télescopage, donc, ne pouvait être aussi provocant et aussi désagréable aux illusionnistes de tous bords. Il n’est absolument pas étonnant qu’un tel accident ait déclenché une aussi claire partition des attitudes, à l’instar d’une bombe à fragmentation d’une violence inouïe. Alors profitons de la chance qui nous est donnée. Car rares sont les occasions de voir, en temps réel, une idéologie se briser contre le mur dont elle ne cesse de dénigrer la primauté.

Les méchants Allemands

Si ce n’était pas aussi triste, on pourrait en rire. Hélas, cette caricature véhiculée dans de nombreux médias européens, et dans la plupart des médias français d’ailleurs (au premier rang desquels les médias d’État mais pas seulement) est dramatiquement trompeuse. Vu de notre pays, cancre européen, future Grèce à la puissance dix, c’était même affligeant de deviner notre Président tenter de minimiser les exigences faites à ce pays par les bons élèves européens. Mieux vaut ne pas imaginer la motivation profonde de Hollande dans ce geste aussi perfide que dangereux. Car ce n’est pas faire un cadeau à la Grèce que de lui redonner une fois de plus du temps. Trente ans de déchéances et de procrastination ne suffisent donc pas ? Qui donc a pu déjà guérir un drogué tout en n’osant jamais le sevrer ? Peut-on prescrire de la méthadone indéfiniment ?

Dans cette histoire, d’une matière tout à fait symbolique, les Allemands représentent le principe de réalité. Pour paraphraser Freud dans son très intéressant « Malaise dans la culture », ils représentent même le « surmoi » de l’Europe, c’est-à-dire une espèce de promesse de bonheur différé mais légitime, car basé sur la responsabilisation et l’abnégation. Plus symbolique encore, cette promesse serait pour ainsi dire construite sur l’expiation de ses propres fautes, expiation derrière laquelle on pourrait déceler des traces d’une certaine rigueur protestante. Actuellement, il est bien sûr interdit de stigmatiser. Mais ne pas le faire est ridicule et parfaitement contreproductif. Car de toute évidence, le gouvernement grec semble nettement plus énergique pour soutirer de nouveaux aménagements à la troïka que pour tenir le langage de vérité à son peuple. Certes, il est tellement plus facile d’aller quémander devant l’Eurogroupe et les télévisions du monde entier, que d’expliquer à la population grecque qu’il va falloir d’urgence qu’elle se ressaisisse, qu’elle réorganise ses services publics, qu’elle diminue considérablement son train de vie, qu’elle travaille beaucoup plus et qu’elle restructure son économie afin de trouver de nouvelles sources de revenus ! Que fait un ménage lorsqu’il est déclaré en faillite ?

La troïka de la décroissance

Quand on considère les sommes prêtées à la Grèce, et le peu de réformes effectuées par ce pays, on comprend mieux pourquoi la troïka se trouve critiquée de la sorte. La grande faute de l’Europe aura été d’attendre qu’il soit trop tard, alors qu’elle avait la possibilité de prendre des mesures très tôt. Mais que l’on ne l’accuse pas d’avoir mis au tapis son économie. Dans quel état serait ce pays s’il n’avait pas profité de ses aides ? Cette haine qui déferle à l’encontre des puissants (l’Europe, le FMI, les Banques) et de leurs représentants est aussi irraisonnée que l’empathie qui entoure ce pays incapable de se reprendre en main, tout juste bon pour voter de nouveau pour des illusionnistes. Soyons francs : mettre son destin entre les mains d’ex-communistes qui ont fait miroiter « la fin de la rigueur » et le « rejet du plan exigé par les créanciers » n’était pas très malin. Déclamer une semaine après le référendum « Tsipras nous a trompés » n’est pas brillant non plus. Dans le politiquement correct actuel, il ne faut jamais stigmatiser. Mais tirer à boulets rouges sur les riches et les dominants est particulièrement recommandé. C’est pourtant la Grèce qui a failli, sa population et son élite. Faudrait-il la récompenser ?

Plus intéressant encore est le fait que ce clivage qui apparaît entre ce que l’on pourrait appeler d’un côté les « pro-méthadone » et de l’autre côté les « pro-sevrage » recoupe assez parfaitement la partition française entre étatistes et libéraux. Ainsi en est-il des économistes comme Stiglitz par exemple, qui tonnent quotidiennement contre le sadisme de la troïka. Ainsi en est-il également de l’opinion publique, comme le montre très clairement un récent sondage effectué pour Atlantico. Celui-ci fait apparaître que les pro-sevrage sont les plus nombreux chez les sympathisants républicains, tandis qu’ils sont nettement partagés chez les sympathisants socialistes, avec parmi ces derniers, le même clivage entre les tenants du tout-État et ceux plus favorables à la libre-entreprise. Au final, il est tout de même surprenant de découvrir qu’une majorité de Français se dessine en faveur de la position allemande. Ce que ne laissait absolument pas augurer la façon dont les médias français ont couvert le sujet.

Un long chemin attend le libéralisme

Tous ces éléments apparus à l’aune de la crise grecque appellent les commentaires suivants :

  • L’Europe est accommodante, elle a choisi de conserver la Grèce en son sein, ce qui est une décision avant tout politique qui ne manque certes pas de noblesse. La raison économique aurait peut-être prôné une mise à l’écart provisoire de l’Europe, afin de donner de l’air à court terme à la Grèce du point de vue de sa monnaie. Elle aurait sans doute également prôné une mise sous tutelle de certaines activités qui déterminent directement la bonne réalisation des plans de restauration de la compétitivité. Sans doute que la tradition européenne n’est pas encore mûre pour de telles audaces. Mais l’Europe apprend. Et ne se laisse pas faire. Elle semble même en mesure de muscler son dispositif de gouvernance.
  • Le libéralisme n’a pas la cote. La rigueur, le principe de réalité, la résilience, la responsabilité, toutes ces notions n’ont pas le vent en poupe. Le politiquement correct actuel, qui pousse à détester les riches et les puissants, et à ne jamais accabler les « losers » et les tricheurs, n’est pas vraiment un allié. Il ne faut pas compter sur lui pour accélérer la mise en place de ce qui justement pourrait garantir une véritable gouvernance démocratique et transparente des pays européens.

Aucune entreprise ne peut survivre sans maîtriser ses risques, sans contrôler ses activités, sans implémenter des mesures correctrices. Il est impossible qu’il n’en soit pas de même pour une communauté de pays.


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