Royaume-uni : feu sur les drogues légales !

David Cameron - Credits : Number 10 via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

La prohibition annoncée des drogues légales par Cameron va-t-elle améliorer les problèmes de santé publique ? Certainement pas !

Par Édouard H.

David Cameron - Credits : Number 10 via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)
David Cameron – Credits : Number 10 via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Au Royaume-Uni une loi annoncée par la Reine dans un discours la semaine dernière vise à nuire à la production de drogues légales, « legal highs » en anglais, qui étaient jusqu’à présent vendues dans des headshops ou dans la rue.

Plutôt que d’interdire une à une ces drogues à mesure qu’elles sortent sur le marché, cette loi propose d’interdire ex-ante l’ensemble de ces substances à l’aide d’une définition extrêmement large. En effet, cette loi propose 7 ans de prison pour toute personne impliquée dans la production et la distribution de « toute substance faite pour la consommation humaine capable de produire un effet psychoactif ».

Très rapidement, des voix se sont levées. En premier lieu, il s’agit d’étudier les raisons invoquées. Une loi liberticide avec une définition aussi large se devait d’avoir une justification de poids, qui fasse si possible appel aux émotions afin d’échapper à tout débat rationnel. Cette justification est venue du think tank de droite Centre for Social Justice, qui a répété à travers différents passages dans les médias que les drogues légales avaient causé 97 morts au Royaume Uni en 2012. Cependant, comme l’explique très bien un article de Vice, la grande majorité de ces 97 morts étaient en réalité liée à des drogues déjà illégales.

Au-delà des justifications, l’essentiel des critiques s’est porté sur les effets à venir de ce projet de loi. Un des plus fervents opposants se trouve être le Professeur David Nutt, un neuropsychopharmacologiste qui étudie les effets des drogues sur le cerveau, ancien haut conseiller du gouvernement britannique relatif aux drogues et aujourd’hui à la tête de la chaire Edmond J. Safra de neuropsychopharmacologie à l’Imperial College à Londres. Il a exprimé son fort mécontentement, qualifiant la loi dans le Guardian de « désastreuse ». « Elle va mettre fin à  la recherche sur le cerveau dans ce pays », explique-t-il, et menace d’être « destructrice de la recherche sur la maladie de Parkinson et sur les médicaments qui luttent contre l’addiction à la cigarette ».

Mike Penning, ministre d’État au Home Office, a précisé que la loi ne nuirait pas à la recherche légitime. « Si je veux travailler sur un nouveau traitement pour la maladie de Parkinson basé sur des produits chimiques similaires au Benzo Fury (ancienne drogue légale), alors ça me prendra un an pour obtenir une licence », lui répond le Professeur David Nutt. « C’est ridicule, non nécessaire, et ça causera plus de tort car plus les drogues se trouvent sur le marché noir, plus elles causent du tort. On a interdit l’héroïne et elle tue 1200 personnes chaque année ».

James Rucker, professeur de psychiatrie au King’s College London, appuie cette critique. Il explique au Guardian que le gouvernement répète les erreurs du passé avec cette loi qui nuirait lourdement à la recherche sur le cerveau. « Elle est centrée sur l’erreur auto-alimentée qui consiste à définir légalement une drogue comme n’ayant aucun usage médical accepté. C’est ce qui s’est passé avec les drogues psychédéliques. (…) Aucun bénéfice ne viendra de cette approche. Elle fait obstacle à la recherche et il est peu probable que nous soyons capables de découvrir lesquelles de ces nouvelles substances psychoactives pourraient avoir des bénéfices médicaux. »

« La définition de ce qui est considéré comme psychoactif est si large que ça en devient inapplicable » explique quant à elle Stefanie Jones, Manager à la Drug Policy Alliance, à Rolling Stones. « Cela démontre un désintérêt complet pour la dangerosité ou non des nouvelles substances psychoactives ».

En effet, la loi interdit la production ou distribution de toute substance psychoactive, à moins qu’on lui accorde une exception comme ce sera le cas pour le tabac, l’alcool ou les médicaments. Cette loi définit comme substance psychoactive un produit« qui est capable de produire un effet psychoactif chez son consommateur ». Psychoactif est défini comme « un stimulant ou tranquillisant du système nerveux central de la personne, affectant son fonctionnement mental ou état émotionnel ». Comment prend-on une substance psychoactive ? « Une personne consomme ce produit si elle absorbe ou autorise son absorption, ou des fumées produites par elle, d’une quelconque manière que ce soit ».

Comme l’explique Ian Drunt, une telle définition pourrait permettre d’interdire un très grand nombre de produits, bien au-delà des drogues légales visées. « Le cerveau fait partie du système nerveux central et il est le siège des émotions. Ainsi toute chose que vous introduisez dans votre corps et qui change votre état émotionnel ou intellectuel satisfait cette définition. »

Parmi les produits qui pourraient être visés par cette loi, Ian Drunt mentionne l’encens : « les hippies et les prêtres, qui l’utilisent chez eux et dans leurs églises savent qu’il est supposé stimuler certaines émotions, parmi lesquelles le plaisir ». Les fleurs, dont l’odeur rend les gens heureux, pourraient aussi être visées. Les parfums sont produits dans le but explicite de provoquer émotion et attirance, et seraient concernés par cette loi si elle était appliquée à la lettre.
Fondamentalement, cette loi ne pose pas la question des raisons du succès de ces nouvelles substances psychoactives. Elle pose toujours plus d’interdits aux effets induits par la prohibition des drogues elle-même ! En effet, pourquoi prendre des produits nouveaux et obscurs, dont on connaît peu la composition, les risques ou les dosages quand des alternatives existent qui sont largement connues et dont les effets et risques ont été documentés depuis des décennies ?  Simplement parce que les premières sont légales tandis que les dernières ne le sont pas.

Plutôt qu’une nouvelle loi liberticide aux conséquences potentiellement absurdes, sans fondement scientifique, et qui ne fait que répondre aux peurs irrationnelles exacerbées par la droite conservatrice britannique, une solution face aux nouvelles substances psychoactives serait ainsi de permettre un marché légal de drogues telles que le cannabis et la MDMA, dont les risques relativement peu élevés sont connus de la communauté scientifique. J’écrivais sur la légalisation souhaitable de l’ecstasy en janvier dernier sur Contrepoints.

Une politique rationnelle des drogues qui mettrait fin au cercle vicieux de leur prohibition serait en cohérence avec les propos passés de David Cameron. « Je demande au gouvernement Travailliste de ne pas retourner au financement et la guerre contre les drogues », plaidait-il en 2002. « On a déjà essayé et nous savons tous que ça ne fonctionne pas ». En 2005, il déclarait avec raison que « les politiciens essaient de faire appel au plus petit dénominateur commun avec des postures de politiques dures, en demandant répression après répression. Cela fait des décennies que la politique anti drogues échoue. »

De nombreux libéraux français s’étaient félicités de la nomination de David Cameron le mois dernier. À la lumière de cette mise en œuvre d’une nouvelle politique liberticide alors même que les échecs de la prohibition des drogues sont chaque jour plus évidents, il semble approprié de faire preuve d’un plus grand scepticisme vis-à-vis du résident actuel du 10 Downing Street.