Philip Seymour Hoffman serait encore vivant si les drogues n’étaient plus prohibées

Philip Seymour Hoffman en 2011 (Crédits : Georges Biard, licence Creative Commons CC BY SA 3.0)

5 phénomènes mortels liés à la prohibition des drogues et qui affectent toujours nos rues aujourd’hui.

Par Johann Hari.

Philip Seymour Hoffman en 2011 (Crédits : Georges Biard, licence Creative Commons CC BY SA 3.0)
Philip Seymour Hoffman en 2011 (Crédits : Georges Biard, licence Creative Commons CC BY SA 3.0)

 

Cela fait un an que Philip Seymour Hoffman est mort, une seringue dans le bras, dans son appartement de New York – et cette année, cela fait un siècle que les drogues ont commencé à être criminalisées. Ces événements sont liés. Si la guerre contre la drogue n’avait jamais existé, il y a une forte probabilité que sa mort n’aurait pas eu lieu, et je crois, après avoir fait des recherches sur ce sujet pendant trois ans pour mon livre Chasing The Scream : The First and Last Days of the War on Drugs, que je peux le prouver.

Je suis conscient que cela semblera révoltant pour de nombreuses personnes d’utiliser la mort d’une célébrité, la perte vraiment horrible et épouvantable d’un acteur réellement génial, afin de soulever plus généralement le sujet de la politique des drogues. Je suis d’accord. Ça l’est. Je préfèrerais ne pas le faire. Mais une chose serait plus déplaisante encore : laisser les innombrables toxicomanes comme Philip Seymour Hoffman mourir d’un nouveau siècle de prohibition des drogues, parce que nous refusons de regarder en face la réalité des politiques relatives aux stupéfiants. Les toxicomanes ont été tellement déshumanisés dans notre culture que de nombreuses personnes réagissent avec indifférence. Philip Seymour Hoffman est un rare exemple d’un toxicomane que nous voyons tous comme pleinement humain et dont nous pleurons la mort. Je crois donc qu’il y a une obligation de parler de lui parce que, si nous ne le faisons pas, nous continuerons de faire quelque chose de terrible.

Trop souvent, nous parlons des lois relatives aux drogues de manière abstraite, nous écoutons les politiciens quand ils justifient la nécessaire exigence de fermeté, et ils parleront sans faire référence à des personnes réelles, ou des endroits où ont été tentées des approches différentes. Ils parlent dans une bulle de pure rhétorique hermétiquement fermée. J’ai voulu savoir ce qui protègerait vraiment les toxicomanes que j’aime, au sein de ma famille, ainsi que mon ex. J’ai donc tâché de regarder la prohibition des drogues d’une manière très différente. J’ai décidé d’aller observer ce que différentes lois sur les drogues font aux gens réels, sur le terrain, en pratique, et j’ai fini par voyager plus de 48.000km, et à travers 8 pays pour étudier toutes les alternatives.

Lors de mes pérégrinations, et en étudiant les meilleures recherches, j’ai découvert 5 effets de la prohibition des drogues expliquant probablement la mort de personnes comme Philip Seymour Hoffman, 5 phénomènes mortels qui affectent toujours nos rues aujourd’hui.

1er effet mortel : les contaminants

Quand on interdit les drogues, les gens injectent dans leur corps des substances chimiques transformées qui les contaminent. Laissez-moi vous expliquer.

Avant que les drogues soient interdites en 1914, elles étaient vendues en pharmacie, ou prescrites par des médecins. Vous vous rendiez à la pharmacie du coin et achetiez des opiacés, ou des produits à base de cocaïne. Parce que les pharmaciens et les médecins étaient légalement réglementés, les produits étaient testés, et ils étaient chimiquement purs. Une étude gouvernementale a prouvé qu’avant que la prohibition soit fermement instaurée, la grande majorité des toxicomanes travaillaient, et n’avaient pas plus que d’autres de risque d’être pauvres .

Quand l’État fédéral a interdit les drogues, celles-ci n’ont pas disparu. Leur production a simplement été transférée vers des gangs criminels armés, ne pouvant pas être inspectés en vue de garantir la qualité de leurs produits. Il n’y a aucune inspection de santé et de sécurité dans leurs laboratoires, ou dans les entrailles des « mules » qui transportent la drogue à l’intérieur des pays. Au contraire, il est garanti que les dealers la couperont avec toutes sortes de contaminants.

Ainsi l’« héroïne » que Philip Seymour Offman achetait contenait très probablement beaucoup de contaminants. Souvent c’est un quelconque produit que quelqu’un dans la chaîne de distribution trouve semblable à la drogue comme des laxatifs, disons, ou de la poudre de talc. Les utilisateurs finissent par ingérer toutes sortes de conneries, y compris de l’anthrax, qui a tué un grand nombre de toxicomanes écossais il n’y a pas si longtemps. Ces substances sont la cause des abcès et des blessures qui affectent terriblement de nombreux héroïnomanes. Cela n’a rien à voir avec l’héroïne en elle-même. Quand vous donnez de l’héroïne à des patients hospitalisés, par exemple, rien de tout cela ne survient. C’est pourquoi l’universitaire Russel Newcombe m’a confié qu’il les appelait « des blessures liées à la guerre contre la drogue ».

La même chose a eu lieu avec la prohibition de l’alcool. Lors d’un accident, 500 personnes sont devenues invalides de manière permanente à cause d’un lot d’alcool empoisonné à Wichita dans le Kansas, ce qui n’est pas inhabituel. Les produits interdits deviennent terriblement dangereux.

2e effet mortel : on ne peut connaître la dose

Par la même dynamique, les toxicomanes ne sont pas capables de connaître la quantité de drogue qu’ils ingèrent. Ethan Nadelmann, à la tête de la Drug Policy Alliance, et un des décodeurs les plus clairs de la prohibition des drogues dans le monde, a expliqué : « Les gens font des overdoses parce que [sous le régime de la prohibition] ils ne savent pas si l’héroïne est à 1% ou 40%… Imaginez si à chaque fois que vous achetiez une bouteille de vin, vous ne saviez pas s’il s’agissait d’un alcool à 8 ou 80% [ou] si à chaque fois que vous preniez de l’aspirine, vous ne saviez pas s’il s’agissait de 5 mg ou 500 mg. »

Philip Seymour Hoffman ne pouvait pas avoir une connaissance certaine de ce qu’il prenait, parce qu’aucun utilisateur ne le peut sous un régime de prohibition. Voilà de quoi fortement accentuer le risque d’overdose accidentelle.

3e effet mortel : on écarte les toxicomanes des médecins qui peuvent les aider et on les pousse vers les criminels qui ne le peuvent pas

Dans Chasing The Scream, je raconte l’histoire d’un médecin, le Dr John Marks, qui a fait une découverte remarquable. Il était assigné en 1982 à la ville grise de Widness dans le nord de l’Angleterre. En s’installant dans son nouveau cabinet, il a été ébahi, et choqué, de découvrir que de l’héroïne était prescrite gratuitement, via l’État, à une douzaine de ses patients, grâce à une vieille règlementation, oubliée depuis les années 1920. John les a examiné.

Mais ce qu’il a constaté l’a surpris. Ces patients ne ressemblaient en rien aux toxicomanes accros à l’héroïne qu’il avait vu auparavant. Ils avaient un travail. Ils menaient des vies normales. Ils n’avaient ni abcès ni blessures. Ils étaient pleinement fonctionnels. Après examen plus détaillé, il a commencé à s’apercevoir que beaucoup, pas tous bien sûr, mais beaucoup des dégâts  associés à l’héroïne étaient causés, non par la drogue elle-même, mais par la décision de l’interdire.

Il a tellement été impressionné qu’il a décidé d’étendre massivement le programme à 450 personnes. Les résultats ont été saisissants. L’Inspecteur de la police locale, Mike Loftus, a raconté à un journal local : « vous pouviez voir les toxicomanes se transformer sous vos propres yeux… Ils arrivaient dans des conditions déplorables, volant quotidiennement pour payer leurs drogues illégales ; et ils sont devenus, pour la plupart, des honnêtes gens très aimables et raisonnables. » Le programme de John a connu tant de succès qu’il a débuté une tournée internationale pour promouvoir ses résultats, jusqu’aux États-Unis. Soudainement, une pression diplomatique massive a été déployée sur le gouvernement du Royaume-Uni pour stopper cette expérience. La clinique de John a été transférée à des évangélistes chrétiens qui ont mis fin au programme d’héroïne.

Pendant toute la période où le Dr Marks prescrivait, de 1982 à 1995, il n’y a jamais eu de décès liés à la drogue parmi ses patients. Mais après que le programme soit fermé, des 450 patients auxquels Marks prescrivait, 20 sont décédés pendant les six mois qui ont suivi, et 41 sont morts dans les 2 ans. La plupart perdaient des membres et contractaient des maladies potentiellement mortelles. Le taux de décès pour les toxicomanes est repassé au taux sous le régime de prohibition, de 10 à 20%, similaire à la variole.

Rapprochez ces chiffres au cas de Philip Seymour Hoffman et vous comprenez comment la prohibition des drogues a rendu sa mort considérablement plus probable. Je me suis rendu dans une clinique spécialisée de prescription d’héroïne à Genève, où il n’y a eu aucun mort parmi leurs patients, après 10 ans d’existence de l’établissement. Certains pensent que la richesse de Philip Seymour Hoffman lui permettait l’accès au meilleur des traitements. Mais l’un des traitements les plus efficaces, la prescription sécurisée de drogue de qualité, en attendant que le patient reprenne sa vie en mains, est un crime sérieux aux États-Unis. M. Hoffman ne pouvait pas y accéder parce que personne ne le peut.

4e effet mortel : l’isolement des toxicomanes, que l’on ne voit pas faire une overdose

Quand l’usage d’une drogue est un crime et que vous pouvez finir en prison, vous la consommerez seul, en secret. Si vous êtes seul et que vous commencez à faire une overdose, personne n’est là pour vous réanimer. Il y a une alternative. À Vancouver, je suis allé à InSite, la salle d’injection en sécurité qui a ouvert il y a plus de dix ans. On dirait un salon de coiffure, sauf que les petites cabines offrent des seringues plutôt que des ciseaux. Vous pouvez vous shooter, avec des seringues propres fournies, et il y a des soignants pour veiller sur vous. Si vous faites une overdose, on vous aide. Personne n’y est jamais mort. Depuis dix ans que la salle existe, dans le quartier où elle est basée, l’espérance de vie moyenne s’est accrue de dix ans, et les overdoses sont en baisse de 80%.

Certains pourraient penser que Philip Seymour Hoffman ne serait jamais allé à un tel endroit, car une célébrité s’y ferait remarquer. On dit qu’il est allé à Narcotics Anonymous, où il n’aurait pas été plus discret.

5e effet mortel : si vous commencez à faire une overdose et que vous êtes avec des amis, ils auront peur d’appeler les services d’urgence, car ils pourraient être arrêtés

Aux États-Unis, si vous vous droguez avec une personne et qu’elle commence à faire une overdose, si vous appelez une ambulance, la police arrivera aussi et elle peut vous arrêter. Elizabeth Owensune ancienne utilisatrice de drogues bien connue qui fait de l’activisme sur ce sujet m’a expliqué que les gens n’appellent pas pour obtenir de l’aide « parce que vous ne voulez pas finir en prison. Vous êtes inculpé pour possession et ensuite on constate la mort. On vous accusera de meurtre… Si vous avez des enfants vous pouvez les perdre. Personne ne veut être enfermé dans une cage comme un animal… Vous n’appelez pas les secours. »

Cela veut dire que les gens utilisent des méthodes grossières pour réanimer les victimes d’overdose ; par exemple, il y a des croyances populaires (et fausses) telle que celle qui consiste à croire que mettre de la glace sur une personne qui fait une overdose la réanimera. Et à chaque instant que vous repoussez l’intervention des secours, cette personne se rapproche de la mort. On ne sait pas si Philip Seymour Hoffman était seul, ou en présence d’une personne, trop terrifiée pour appeler de l’aide, quand il a commencé à faire une overdose. Si cela a été le cas, cela n’aurait pas été inhabituel.

Elizabeth Owens a mené une campagne dans l’État de New-York pour introduire ce qu’on a appelé « la Loi du Bon Samaritain », une garantie que si vous êtes en présence d’une personne qui fait une overdose et que vous appelez les secours, vous ne serez pas arrêté. Cette loi est passée dans l’État de New-York,  mais presque personne ne le sait, et donc les éventuels témoins, demeurent terrifiés à l’idée de solliciter de l’aide.

*

Chacun de ces effets mortels a rendu la mort de Philip Seymour Hoffman plus plausible. Mis bout à bout, vous pouvez maintenant comprendre comment ils augmentent radicalement le risque de mourir. La guerre contre la drogue interdit quelque chose de dangereux, et le rend encore plus dangereux.

Il est important de ne pas être candide à ce propos : il n’y a aucune solution garantissant de bons résultats. Même si nous avions les lois sur les drogues les plus compassionnelles au monde, il y aurait toujours des personnes qui seraient tuées par ces drogues. Il existe un danger inhérent dans ces substances, comme avec l’alcool, que les meilleures politiques peuvent massivement réduire, mais pas éliminer entièrement. Voilà pourquoi je ne ferai que dire que Philip Seymour Hoffman aurait probablement survécu si nous mettions fin à la prohibition, mais ce n’est pas certain. Aller plus loin serait malhonnête. Ce que nous pouvons dire avec certitude c’est que nous avons un système qui accentue grandement tous les risques associés à l’utilisation de drogues.

La prochaine fois que vous entendez quelqu’un parler de la guerre contre la drogue, ne le laissez pas être abstrait. Demandez lui en quels endroits réels l’approche qu’il promeut a été suivie, et avec quel résultat ? Je l’ai vu de mes propres yeux, à la dernière étape de mon long voyage. Au Portugal il y a près de 15 ans, le gouvernement a décriminalisé toutes les drogues et transféré tout l’argent dépensé à pénaliser les toxicomanes vers la prévention. Résultat ? L’injection de drogue est en baisse de 50%. Toutes les études montrent que le nombre de morts par overdose et VIH parmi les toxicomanes a été coupé.

J’ai vu le futur. J’ai vu que ça marche. Philip Seymour Hoffman méritait de le voir aussi.

Aujourd’hui après un siècle de prohibition des drogues nous avons un choix à faire. On peut attendre la prochaine mort, et encore la prochaine mort, et la prochaine mort après ça ; ou on peut décider de laisser les toxicomanes vivre. À nous de choisir.

  • Johann Hari est l’auteur de ‘Chasing The Scream: The First and Last Days of the War on Drugs’ publié par Bloomsbury (disponible en version papier, sur ebook ou audibook). Pour plus d’informations, voir ici.


Article publié initialement en anglais par le Huffington Post le 30.01.2015. Traduit et publié en français par Contrepoints avec l’aimable autorisation de l’auteur.