Piketty au piquet : interview de Frédéric Georges-Tudo

Thomas Piketty (Crédits : Parti Socialiste du Loiret, licence CC-BY-NC 2.0), via Flickr.

Interview de l’auteur de Piketty au piquet !, qui nous livre son analyse du phénomène médiatique Thomas Piketty et du sérieux de ses analyses.

Interview de l’auteur de Piketty au piquet !, qui nous livre son analyse du phénomène médiatique Thomas Piketty et du sérieux de ses analyses.

Piketty au Piquet (Crédits Editions du Moment, tous droits réservés)Contrepoints : Comment expliquez-vous que Thomas Piketty ait acquis un tel statut de superstar aux États-Unis ?

Frédéric Georges-Tudo : Il est exact qu’on ne s’attendait pas à tant d’éloges venant des Américains, qui nous ont habitué à davantage d’ouverture d’esprit sur le mérite individuel… À force d’entendre les étatistes responsables de la crise financière de 2008 leur répéter que tout était de la faute de Wall Street, nombre d’entre eux ont sans doute fini par prendre ce mensonge pour une vérité. Demeure toutefois une question : pourquoi Piketty plutôt qu’un autre ?

La raison essentielle tient au timing parfait : affaibli par une politique qui aura échoué à laisser une réelle trace dans l’histoire, Barack Obama tente actuellement un baroud d’honneur basé sur la lutte contre les inégalités. Dans ces conditions, Le Capital au XXIe siècle méritait bien un énorme coup de pouce des lobbies démocrates dans la presse ou l’enseignement. Classique dans n’importe quelle médiacratie occidentale, la suite peut se résumer ainsi : plus vous êtes invité à la télé, plus l’on parle de vous, plus l’on parle de vous, plus vous êtes invité à la télé. Semaine après semaine, la vague a grossi jusqu’à se transformer en tsunami mediatico-politique. Pour autant, attention à ne pas non plus surestimer l’ampleur d’un phénomène qui concerne avant tout les milieux intellectuels de la cote Est.

Ce qui frappe à la lecture de votre livre, c’est le décalage entre les éloges médiatiques reçus par le Capital au XXIème siècle et les grandes réserves de la plupart de ses confrères économistes…

Il est clair que derrière le vernis statistique utilisé à profusion par Piketty se cache une approche bien plus politique qu’économique… Tout son discours tourne autour de l’idée de victimes et de coupables. À l’aide d’une enquête approfondie en partie basée sur les travaux d’éminents économistes du monde entier, le propos de Piketty, au piquet ! est précisément de démontrer trois points clés :

  1. son procédé est fallacieux,
  2. sa théorie est en grande partie erronée,
  3. ses préconisations fiscales seraient désastreuses pour la prospérité de la planète.

Le Capital au XXème siècle sert donc un projet politique que vous décrivez longuement dans la dernière partie de votre livre. Peut-on le résumer à une forme revisitée du marxisme ?

Selon certains observateurs, le pikettysme s’apparente à une forme édulcorée du marxisme original. Pas si sûr… À bien y réfléchir, le corpus idéologique de Piketty est beaucoup plus vicieux que celui de son aîné. Le premier appelait à se débarrasser des capitalistes qu’il jugeait inutiles et nuisibles, le second les encourage au contraire à poursuivre leur œuvre afin d’augmenter substantiellement les montants à extorquer. Il ne manque d’ailleurs jamais une occasion de rappeler son attachement à l’économie de marché. Les créateurs de richesse sont ainsi sommés de faire preuve d’esprit d’entreprise, de sens du courage et de goût du risque afin de reverser toujours plus à l’humanité entière. Avec lui, il devient inutile d’anéantir le rendement du capital en exterminant les capitalistes, comme l’ont fait les dictateurs du XXe siècle. Il suffit désormais de tout leur confisquer après coup, par le biais de lois démocratiques.

Quoiqu’il en soit, l’authenticité marxiste de Thomas Piketty est assurément une question passionnante… au sein du microcosme marxiste. Pour tous les autres, ce débat paraîtra bien stérile et il m’a donc semblé inutile d’y consacrer une exégèse.

Et quid de son obsession égalitariste ? Comment l’interprétez-vous ?

Bien qu’elle soit omniprésente dans son ouvrage, on en arrive à se demander si elle n’est pas finalement qu’une façade. Comment expliquer sinon son manque total de compassion pour les populations du tiers-monde ? Lorsque l’on se choisit la lutte contre les inégalités comme sacerdoce, l’écart Nord-Sud devrait constituer une priorité absolue. Or, Thomas Piketty n’y consacre pas une ligne. Remarquez, un tel désintérêt pour la pauvreté lointaine et extrême n’a rien d’une exception au « pays des droits de l’homme ». Parmi nos compatriotes réclamant plus de justice sociale à cor et à cri, l’immense majorité fait preuve de la même générosité à géométrie variable. Oui au partage équitable tant que j’en suis le bénéficiaire. Point trop n’en faut lorsque c’est à mon tour de mettre la main au porte-monnaie…

En tout cas, le peu d’intérêt de Piketty pour la vraie misère humaine se situe dans la droite ligne de toutes les expériences d’extrême gauche. Aucune déviance n’apparaît par rapport à l’objectif initial de cette idéologie : encore et toujours, le plan consiste à transférer la totalité des richesses produites par les individus vers une entité abstraite nommée État. Cela bien sûr afin de lui permettre d’exercer tous les pouvoirs. Certes, l’économiste préconise d’y aller « en douceur » à l’aide d’un pillage progressif – quoique ultrarapide – par l’impôt. Pas de grand soir, cette fois, mais toujours la même coercition en préambule au totalitarisme.

Cependant, attention à ne pas s’arrêter à la dimension financière de cette « spoliation légale ». À l’instar de ses homologues américains (Krugman, Stiglitz, Galbraith, etc.), l’économiste hexagonal vise avant tout la capture du pouvoir pour lui et les siens. Or, quel moyen plus infaillible que celui consistant à s’arroger le droit de gérer 80% à 90% de la richesse créée, au nom d’une fiction appelée intérêt général ?

  • Frédéric Georges-Tudo, Piketty au piquet, Éditions du Moment, février 2015, 219 pages.


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