Médecine : la France sous la botte de Bruxelles

défense médecine (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Les règles édictées par Bruxelles poussent le système français à la ruine.

Par Bernard Kron.

défense médecine  (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)La Grande Bretagne a servi d’exemple pour la loi santé avec le P4P (payement à la performance) en créant le « National Health Service » en 2004, mais elle revient actuellement en arrière.

Ses « general practitioners » (GP), l’équivalent de nos médecins généralistes, recevaient chaque mois une « carotte » pouvant majorer de 25% leurs revenus.

Le coût du dispositif, supérieur à un milliard d’euros par an, est contesté car selon les chercheurs, le P4P peut encourager les mauvaises pratiques. Selon un article du British Medical Journal, certains médecins anglais trichent pour arrondir leurs fins de mois. D’autres délaissent les actes qui ne donnent pas un supplément de rémunération. Les médecins pénalisés par de mauvais scores ou qui se décourageraient pourraient baisser les bras car cette mise sous tension ne motive pas les professionnels. Le gouvernement de Tony Blair a dû faire face à cette déliquescence : échec total ! Les délais pour une intervention n’ont pas été diminués.

Une nouvelle idée a succédé à cet échec : « pourquoi ne pas donner au patient le pouvoir de choisir son médecin, son hôpital ou son opérateur le plus performant ? » C’est ce modèle que le premier ministre David Cameron a renforcé avec, à la clé, l’objectif d’une réduction des coûts de 20 milliards. La France avec la Loi Santé va dans un sens opposé.

En Suède, le système est tout autre ; il est certes public mais régionalisé, avec un taux d’hôpitaux le plus faible de l’OCDE. L’accessibilité aux soins reste cependant médiocre car en Suède, on est bien soigné si on arrive à rencontrer un médecin. Le recours aux urgences a augmenté en dépit de l’augmentation du nombre des centres médicaux.

Aux Pays-Bas, la solution a été plus radicale avec la privatisation de l’assurance maladie. L’assurance est obligatoire, il n’y a pas de sélection et l’assurance est gratuite pour les enfants. Toutefois une franchise a été instaurée pour limiter les abus.

Au Canada, une couverture universelle publique a été instaurée par étapes successives. Les soins sont gratuits mais il faut être inscrit sur la liste d’un médecin qui sert de filtre. Il n’y a pas de co-paiement, pas de franchise, pas de système privé, sauf pour les soins dentaires. Ceux-ci ne sont pas pris en charge car ils sont le domaine exclusif des assureurs privés. La régulation se fait par l’offre car il y a peu de médecins et peu de lits d’hôpitaux, la réduction des lits ayant été draconienne dans les années 1990. Des infirmières cliniciennes participent aux soins car il manque nombre de médecins généralistes, peu attirés par les régions isolées malgré des salaires de 250.000$ (Cf. le film La Grande séduction).

Aux États-Unis, le Medical Care a entraîné une levée de boucliers. Quelques 45 millions de personnes sont pourtant sans assurance maladie ou mal assurées. À l’étranger, les citoyens américains sont souvent confrontés à de longues attentes avant d’obtenir un rendez-vous de spécialiste ou d’accéder à une intervention chirurgicale élective. Même les Américains ayant des revenus supérieurs à la moyenne considèrent qu’il est plus difficile que pour leurs homologues étrangers d’obtenir des soins de nuits ou de week-end. Les États-Unis se classent bons derniers sur presque toutes les mesures d’équité dans la qualité des soins donnés aux citoyens les plus riches et les plus pauvres. Le taux d’erreurs médicales des médecins et des hôpitaux américains est supérieur à celui de leurs homologues des autres pays industrialisés. De plus, l’obésité morbide relève d’un formidable phénomène épidémique. A contrario, les centres hauts de gamme y dominent le pavé mondial par leur technicité et leurs équipements. L’Obamacare a essayé de pallier ces difficultés mais il s’avère être une véritable catastrophe.

En Europe, la situation diffère. La France va à l’encontre de la politique européenne concernant ses médecins. Cette politique européenne est un modèle de mort économique car les salaires et la fiscalité sont trop différents dans les pays ayant subi le rideau de fer ce qui attire nombre de leurs médecins vers l’Hexagone. Cela pèse sur la médecine et rend, pour les pays du Sud, l’accès au soin de plus en plus difficile car nombre de leurs médecins viennent chez en France.

Comment concevoir que nos enfants doivent subir une hyper sélection en première année de médecine alors que nos frontières s’ouvrent largement aux médecins étrangers, attirés par notre niveau de vie ?

La baisse des dépenses publiques est insuffisante : les vraies réformes ne sont pas faites, les économies sont à la marge, tandis que l’on continue d’augmenter les impôts. Le marché transatlantique en négociation avec les États-Unis risquerait, s’il aboutissait, d’aggraver encore cette situation. Cela prouve que vouloir faire l’Europe de la santé est un leurre. L’exception française permet à l’État de ne pas respecter les décisions européennes quand cela l’arrange, comme accepter la fin du monopole de la Sécurité sociale.

La France a imposé au cursus médical le modèle européen avec la réforme du LMD (Licence, Master, Doctorat). Le diplôme de docteur en médecine passait ainsi à bac+8 dès 2006 avec l’internat de spécialité nécessaire pour être médecin généraliste. Nos théoriciens de la santé nous mènent au bord du précipice.

Une question peut-être iconoclaste doit être posée : « ne faudrait-il pas (peut-être) supprimer purement et simplement l’ENA et l’École des Hautes Études en Santé Publique (EHESP) pour sortir de cette crise qui anémie le corps social et menace l’avenir ? »

En effet, leurs conseillers hantent les ministères et continuent d’être leurs mauvais génies. La situation n’a pas cessé d’empirer avec les ministres successifs de la Santé, Xavier Bertrand, Roseline Bachelot, Nora Berra et Marisol Touraine. Faudra-t-il être « réactionnaire » en réformant les 35 heures qui tuent l’Hôpital et en revenant au système des concours qui étaient l’exception Française ?


Bernard Kron est l’auteur de Chirurgie : chronique d’une mort programmée, paru aux éditions de L’Harmattan.