Et la lumière démocratique fut…

NYC - Metropolitan Museum of Art: Washington Crossing the Delaware credits Wally Gobetz licence (CC BY-NC-ND 2.0)), via Flickr.

La révérence envers les « pères fondateurs » de la démocratie est-elle méritée ?

Par Gabriel Lacoste.

NYC - Metropolitan Museum of Art: Washington Crossing the Delaware credits Wally Gobetz licence  (CC BY-NC-ND 2.0)), via Flickr.
NYC – Metropolitan Museum of Art: Washington Crossing the Delaware credits Wally Gobetz licence (CC BY-NC-ND 2.0)), via Flickr.

J’ai partagé dernièrement une de mes réflexions critiques autour des premiers combats pour la démocratie au Bas-Canada dans Le Québécois Libre, puis elles ont été représentées ici. Ce fut l’occasion pour moi d’expérimenter une franche hostilité de la part de sympathisants libéraux sur un point qui m’apparaît d’importance.

Lorsqu’il est question d’histoire, j’ai observé une tendance chez les opposants de l’État moderne à se référer avec dévotion à un âge d’or de la politique où les vraies valeurs de liberté étaient à l’ordre du jour. Aux États-Unis, ce courant de pensée s’exprime à travers des expressions comme « les Pères fondateurs » et une utilisation religieuse de la Constitution, équivalent moderne de l’arche d’alliance fournie par Dieu à Moïse sur le Mont Sinaï. En France, les révolutionnaires d’avant la Terreur, ainsi que les philosophes des lumières sont également célébrés comme des héros du libéralisme. Au Québec, nous regardons la révolte des patriotes de 1838 sensiblement de la même manière. Ensuite, tous ces gens conviennent que la monarchie était un système bien pire que la démocratie lorsqu’il était question de protéger la propriété.

Ce schéma me pose problème. Pourquoi ? Parce qu’il contient l’algorithme au cœur de l’étatisme. Il pose qu’avant l’État moderne, tout était chaos et noirceur. Ensuite, il fait intervenir un miracle digne d’un récit biblique mettant en scène des intellectuels et des politiciens comme héros. Voltaire a eu l’idée de la démocratie, les parlementaires de 1789 l’ont incarné et, paf, la lumière fut ! De façon plutôt étrange, les tueries effectuées au nom de cette logique sont regardées avec respect ou excusées par ceux-là même qui invoquent des droits sacrés de l’individu.

Ce narratif est incohérent. L’État serait censé être une institution foncièrement dysfonctionnelle, mais serait la cause ex-nihilo de ce qui nous est le plus cher : la liberté individuelle. Pourtant, si la politique était si déterminante alors pour combattre la tyrannie du pouvoir pourquoi ne l’est-elle plus aujourd’hui pour réaliser le reste de nos vœux les plus profonds ? Les sociaux-démocrates sont plus logiques. Ils ne s’arrêtent pas au premier miracle avant de devenir politiquement terre-à-terre. Ils fabulent du début à la fin de façon extrêmement consistante.
Sans être expert en histoire, j’arrive à m’imaginer comment la liberté a pu s’être développée sans un plan quinquennal venant d’un centre de commandement élu.

Premièrement, l’évolution des mœurs et du commerce s’est effectuée de façon parallèle et non subséquente aux changements politiques. C’est dans l’angle mort des dirigeants que des héros inconnus ont bâti des réseaux d’échanges, de transports, de productions et de communication de plus en plus sophistiqués. Les groupes qui s’attribuent ces bienfaits en assemblée ne sont que des usurpateurs qui savent se placer en avant de la parade lorsqu’elle s’est déjà mise en marche.

Deuxièmement, ce sont ces innovations qui sont à l’origine de nos libertés et non des transformations révolutionnaires au niveau supérieur de l’organisation sociale. Celles-ci exercent un rôle au mieux supportant, au pire parasitique, mais jamais central. Par exemple, c’est la diffusion de plus en plus croissante d’une presse écrite qui a favorisé la libre-expression et non l’incorporation de son principe dans une charte. De la même manière, c’est l’essor de l’industrie automobile qui a permis aux individus de socialiser en dehors du cadre rigide fixé dans la paroisse et donc de les émanciper des curés.

Troisièmement, l’histoire est multidirectionnelle. Un préjugé commun pose que si l’humanité progresse, elle le fait partout. Or, il est possible qu’à peu près tout ce que nous faisons soit meilleur qu’au 17ème siècle, sauf la politique, qui, elle, régresse sans cesse vers des modes de pensée de plus en plus juvéniles. Dans ce cas, les vertus de la démocratie résultent d’une confusion injustifiée avec celles d’autres pans de la société civile.

Quatrièmement, les périodes supposément sombres de notre passé l’étaient probablement moins que nous le pensons et, lorsqu’elles l’étaient, c’étaient pour d’autres raisons que celles qui nous viennent spontanément à l’esprit. En fait, l’idéalisation de la démocratie est effectuée par un effet de gestalt. C’est en mettant une emphase asymétrique sur les traits hideux des périodes précédentes dans un jeu de figure / fond que sa fondation nous apparaît héroïque et centrale.

Modifier notre perception de la monarchie est utile à cet effet. La version classique pose que les rois agissaient de façon arbitraire au gré de leurs humeurs. Les intrigues de cour, les foules en colère et les assassinats sommaires d’opposants constituent le corpus de représentation que nous en avons, la plupart du temps via des drames télévisuels.

Or, nous en interprétons mal la signification. Que les gens se rebellaient contre les rois et non contre les démocraties est un signe qui parle en faveur de la monarchie. Comment ? En montrant que les mécanismes électoraux éteignent les réactions d’autodéfense des masses en stimulant chez elles des attitudes fusionnelles avec le pouvoir. Elles finissent par croire que les commandes des autorités viennent d’elles, puis que la résistance est un acte d’hostilité envers la communauté. En d’autres termes, la démocratie fut un meilleur système de relation publique et d’endoctrinement que la monarchie. C’est pour cela que le roi d’Angleterre affrontait des foules armées contre une taxe insignifiante sur le thé, alors que l’État français en 2015 peut taxer près de 50 % du PIB dans l’indifférence généralisée. Or, ce sont les systèmes inefficaces à endoctriner les gens qui sont les plus aptes à protéger la liberté et non le contraire. Voilà un point majeur pour la monarchie et contre la démocratie. Ensuite, oui, des choses terribles se produisaient avant 1789, mais elles n’ont jamais cessé ensuite, au contraire. Parfois, elles nous sont simplement mieux présentées. La guerre, la conscription et le bombardement massif de civils à l’étranger en sont les exemples les plus frappants.

Cinquièmement, la monarchie est faussement rangée du côté du totalitarisme, qui est postérieur à la démocratie. Sous un angle, la démocratie est plus proche du communisme, de l’intégrisme religieux et du nazisme que les anciens régimes. Comment ? En vertu du rapport identitaire entre les dirigeants et les dirigés. Sous une monarchie, le peuple comprenait clairement que le roi faisait partie d’un groupe autre que le sien, puis qu’il lui était dans une position de subordination. Dans les régimes politiques modernes, cette dissociation est absente. Au contraire, de puissants instruments de propagande ont été créés pour stimuler un rapport fusionnel quasi-mystique avec les autorités, les élections en étant un parmi d’autres. Du point de vue de la liberté, ce changement est une décadence et non un progrès.

Les libéraux classiques du 17ème et 18ème siècle sont responsables de cette méprise. En théorisant l’existence d’un contrat social et en spéculant sur les vertus d’un système de représentation de la volonté populaire autre que marchand, ils ont donné aux hommes avides de pouvoir des instruments de persuasion plus puissants envers les masses, puis celles-ci en ont été les dupes.

À quoi sert une telle réflexion ?

Non pas à revenir à la monarchie, mais à attaquer l’idéalisation de l’État moderne dans sa racine intellectuelle : un jeu de figure / fond à l’intérieur duquel un passé diabolique est transsubstantié par un héroïsme institutionnel miraculeux désigné sous le vocable enchanteur de « démocratie ». À mon avis, ce sont les marchés qui ont graduellement et discrètement étendu nos sphères de libertés tout au long de l’histoire, puis la politique n’aura été largement qu’un théâtre de plus en plus coûteux pour nous convaincre d’autre chose.

De façon plus importante, nous devrions tasser les hommes de pouvoir et les intellectuels du devant la scène historique, puis y introduire des héros plus compatibles avec nos idéaux : les marchands, les explorateurs, les inventeurs, les contrebandiers, les banquiers, les entrepreneurs ou tout simplement la majorité silencieuse qui consomme et qui travaille. Une manière de le faire est de déposséder les premiers du flambeau sacré de la liberté pour le redonner aux seconds. Les élans de dévotion envers les « Pères fondateurs », la philosophie des lumières ou la charte de 1789 ne m’apparaissent pas judicieuse à cet égard.

Je suis inspiré, en réalité, par l’anarchisme. L’idéal, selon moi, est aucun monopole sur la violence, puis un marché à l’intérieur duquel les gens s’achètent des assurances contre les crimes tout en protégeant les plus vulnérables via le don. Cependant, je ne peux pas prétendre savoir ce à quoi ressemblerait un tel monde. Je ne peux qu’en rêver. Oui, la démocratie est peut-être une nécessité. Si j’avais une baguette magique, j’aurais peur de la faire disparaître d’un seul coup. Par contre, je ne vois aucune utilité à légitimer un tel pouvoir en diffusant des fables optimistes et généreuses à son endroit, même minimalistes. Le doute radical à son endroit est une arme et je refuse de la laisser tomber. Au pire, que va-t-il se passer ? Ce n’est pas comme si le sort de l’Occident était pendu à mon esprit, puis que je risquais de semer le chaos autour de moi suite à mon refus de prêter serment d’allégeance à nos parlements élus et à leurs idoles du passé.