Élections au Royaume Uni : erreur des instituts de sondage ou versatilité de l’opinion ?

David Cameron (Crédits : Number 10, licence CC BY-NC-ND 2.0)

La large victoire de David Cameron a été une surprise pour les médias. Les instituts de sondage se sont lourdement trompés.

Par Claude Robert.

David Cameron (Crédits : Number 10, licence CC BY-NC-ND 2.0)
David Cameron (Crédits : Number 10, licence CC BY-NC-ND 2.0)

Rares sont les erreurs aussi manifestes des prévisions de vote que celles avérées jeudi lors des élections au Royaume Uni. Les sondages annonçaient la veille même des scores historiquement serrés entre conservateurs et travaillistes. Le lendemain, les urnes révélaient une victoire écrasante, et tout aussi historique, du parti de David Cameron. Le plus étonnant est de constater que l’ensemble des instituts de sondage a commis la même erreur en anticipant non seulement une absence de majorité absolue, mais des scores à peu près égaux entre les deux principales formations britanniques.

L’image des instituts de sondage n’avait pas besoin de cela. Les quolibets ont fusé très rapidement, les médias parlant d’erreur monumentale, le maire de Londres y allant de ses formules humoristiques : « Les instituts de sondage devraient commencer par se sonder. » Pourtant, il n’est pas certain que de telles critiques soient méritées. Pourquoi ?

Parce que les sondages ne sont pas des pythies qui tentent de deviner le futur. Leur objectif est somme toute assez modeste et consiste au contraire à mesurer l’état de l’opinion à un instant donné. Les méthodes utilisées pour les échantillonnages ne visent d’ailleurs qu’à rationaliser la collecte des informations. Il serait en effet stupide de vouloir interroger la totalité des électeurs pour avoir une idée fiable de ce qu’ils pensent faire dans l’isoloir. Grâce aux méthodes statistiques basées sur la loi normale (ou loi de Gauss), il est tout à fait possible d’obtenir une photographie fidèle en n’interrogeant qu’une partie représentative d’un ensemble. À moins d’outrepasser ces règles de calculs d’échantillon, d’estimation de degré de précision et d’intervalles de confiance, ce que ne peuvent décemment pas faire les instituts de sondages, de telles surprises sont inquiétantes et doivent être impérativement analysées.

Il existe parfois des biais que les instituts doivent connaître sous peine de ne pas obtenir de résultats fiables. Une fois ces biais connus, ceux-ci peuvent faire l’objet de « redressements ». Les cas les plus connus de ces dernières années en Europe concernaient les scores du Front National en France et de Silvio Berlusconi en Italie. Les sondages avaient considérablement sous-estimé leurs résultats respectifs. Dans les deux cas, le biais avait une même origine. Que ce soit en Italie ou en France, la pression médiatique était tellement forte contre Berlusconi et la famille Le Pen que seuls les électeurs courageux osaient affronter le jugement des enquêteurs et avouer leur véritable choix. Un pourcentage non négligeable d’entre eux préférait adapter leurs réponses et sauver les apparences au moment de l’interview. Ce phénomène « de rationalisation » est un biais classique en matière de sociologie et se retrouve chaque fois que les réponses à un questionnaire peuvent donner lieu à une réprobation. Connaître la part des répondants qui a travesti ses réponses pour sauver la face permet de corriger les sondages et d’obtenir des résultats beaucoup plus fiables. De même que chaque questionnaire doit faire l’objet d’un test afin de vérifier qu’il est bien compris, et qu’il ne génère pas en lui-même des réponses de circonstance .

Dans certaines investigations encore plus délicates, le biais peut toucher la totalité des répondants. Il s’agit alors de ce que l’on appelle, en sciences humaines, le « syndrome du test » : le seul fait de poser la question induit des réponses biaisées. Soit parce que le sujet est trop personnel, soit parce qu’il est moralement tabou, etc.

Or ni les enjeux de l’élection au Royaume Uni, ni même les candidats ou les partis en lice, ne semblaient de nature à déclencher ne serait-ce que des réponses de « rationalisation ». Aucun candidat n’était en effet ostracisé par les médias, aucun parti ne sentait le soufre. Que s’est-il donc passé ?

Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce phénomène :

  • Le seul fait d’avoir sur-communiqué sur le risque d’absence de majorité a probablement alerté l’opinion publique. Celle-ci s’est alors adaptée à ce risque. Il ne faut jamais oublier que l’opinion publique n’existe pas en soi. C’est la somme des jugements collectés à un instant donné, ni plus ni moins.
  • L’un des candidats, David Cameron, dont c’était le rôle, semble avoir beaucoup capitalisé sur ce risque au tout dernier moment, ce qui a pu aider à retourner une part significative de l’électorat.
  • Une partie de l’opinion publique ne prend pas au sérieux les instituts de sondage, et se joue d’eux en répondant n’importe quoi aux questions. Ce problème constitue d’ailleurs un risque majeur pour les instituts car leur métier serait rendu beaucoup plus difficile.
  • Une partie de l’opinion a simplement changé d’avis le jour du vote, pour une raison que l’on ne connaît pas.
  • Les instituts de sondages se sont tous trompés dans leur échantillonnage ou dans la façon de rédiger le questionnaire. Mais peut-on vraiment l’imaginer ?

Pour la crédibilité des instituts de sondage, il est bien évidemment impératif d’analyser ce qui s’est produit et de lever le doute. Le jour où les instituts ne seront plus pris au sérieux, ils ne pourront plus faire leur job.


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