Critique-t-on bien le camp du Bien ?

Le gouvernement balaie les critiques. Il a de mauvaises méthodes et de mauvais résultats, mais a-t-il tort pour autant ?

Quand le gouvernement se bat pour le Bien, il a du mal à tolérer la critique : aller contre le Bien, c’est faire le mal, et on n’écoute pas le mal. Mais ne pas écouter la critique, c’est se priver de ses bénéfices.

La critique de l’action gouvernementale est écartée d’un revers de la main, balayée sans autre forme de procès. Les détracteurs sont ignorants ou mal intentionnés, fondamentalement pessimistes ou idéologiquement néfastes. Les opposants à la réforme des collèges de Najat Vallaud-Belkacem n’ont pas tous pris la peine de lire le texte et aucun n’en a pas compris l’essence. Les adversaires de Christine Taubira sont tous racistes. Manuel Valls dénonce le French-bashing, seule raison apparente de déplorer l’état de la France. Ils représentent le camp du Bien ; leurs adversaires ne peuvent être que le camp du mal, camp d’ailleurs composé d’idiots  incapables de comprendre dès aujourd’hui leur bonheur d’avoir François Hollande pour Président.

On s’apercevra à la fin du quinquennat que c’est un homme qui a protégé les Français, y compris d’eux-mêmes. – Jean-Christophe Cambadélis à l’occasion des trois ans de mandat de François Hollande

Aucune critique n’est possible : ces gens font le bien, même si on ne s’en aperçoit pas ; ils nous protègent, y compris de nous-mêmes. Mais d’ailleurs, font-ils vraiment le Bien ? À en croire les chiffres du chômage et de la croissance, les résultats ne sont pas au rendez-vous. D’après les sondages, les Français n’ont pas confiance dans leurs dirigeants. Et le comportement des élus est loin d’être irréprochable.

On apprend par exemple dans Closer que Julie Gayet, sans statut officiel, a pratiquement installé les bureaux de sa société de production à l’Élysée et bénéficie de services offerts par la République. Elle succède ainsi à Valérie Trierweiler, première dame sans l’être vraiment (pour rappel, la déclaration de patrimoine de François Hollande oubliait de mentionner sa concubine), qui bénéficiait elle aussi de bureaux et d’un personnel dédié. On découvre également que Sylvie Andrieux, condamnée à de la prison ferme pour détournement de fonds (rien que ça), siège encore à l’Assemblée et vote les lois. Apparemment, acheter des voix avec l’argent du contribuable n’est pas assez scandaleux pour empêcher de « représenter le peuple ».

Les politiciens ne se comportent pas bien et s’il fallait en juger par les résultats (et comment en juger autrement ?) ne font pas bien le Bien. Mais alors, que font-ils ? Le contraire de ce qu’ils devraient faire. Le gouvernement lutte en vain contre les discriminations et les inégalités, contre le chômage, et pour faire revenir la croissance. Ce n’est pas son rôle, et pour assumer le rôle qu’il pense être le sien, il va à l’encontre de sa réelle mission.

Article 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.

Pour remplir les missions dont ils se sont eux-mêmes investis, ils bafouent les fondements de la légitimité qu’ils perdent par la même occasion. Les résultats à l’aune desquels on doit juger le gouvernement ne sont pas les chiffres du chômage ou de la croissance, mais le degré de liberté, propriété et sûreté dont jouissent les citoyens – et là, le bilan du gouvernement est pire encore. On peut penser à Maryvonne, 83 ans : la loi est du côté de ceux qui squattent sa maison et, sans son fils pour l’héberger, elle serait à la rue. Ou à la loi sur le renseignement, récemment votée, qui légalise la surveillance massive des citoyens, au mépris de la vie privée et de la présomption d’innocence. Alors que nous commémorions hier la fin de la seconde guerre mondiale et célébrons entre autres le courage de ceux qui ont résisté à l’oppression et qui ont su distinguer le légitime du légal, demandons-nous quelles chances les résistants auraient eues si toutes leurs communications avaient été analysées par le renseignement d’alors. Bien sûr, personne ne pense que le gouvernement actuel est comparable aux nazis ou à Vichy. Mais le gouvernement d’alors ne pensait-il pas lui-même faire le bien ? De tels outils ne sont pas dangereux seulement entre de mauvaises mains.

Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. – Lord Acton

Que tous ceux qui veulent faire le Bien se rassurent : les buts que nous poursuivons ne sont pas en conflit les uns avec les autres. Les stratégies que nous employons pour les atteindre, elles, le sont. Pour être légitime, l’État doit garantir les droits naturels des citoyens, qui visent à permettre à chaque individu de déployer les stratégies de son choix pour atteindre les buts qu’il se fixe.

Aujourd’hui, l’État perçoit pour lui-même un rôle différent : celui de fixer les buts des citoyens et d’influer sur les stratégies qu’ils emploient. Et de ce point de vue, le gouvernement a raison de rejeter la plupart des critiques qui lui sont faites : elles n’ont aucune pertinence, puisqu’elles portent sur les choix qui sont faits et leurs résultats et non sur le fait que ce n’est tout simplement pas son rôle.

Avons-nous sincèrement pensé qu’il pouvait lutter contre le chômage alors qu’il ne crée pas d’emplois1, ramener la croissance alors qu’il ne crée pas de richesses ? Avons nous-sincèrement cru que quelques lois et de longs discours élimineraient le racisme, les discriminations et les préjugés ? Qu’un vote nous rendrait plus tolérants ? Qu’un fonctionnaire dans un bureau saurait mieux anticiper les évolutions de l’économie et du monde que tous ceux qui les vivent au quotidien ?

Pour une société harmonieuse, l’État doit veiller à ce que les individus disposent d’un cadre propice pour se fixer les bons objectifs et trouver les bons moyens de les atteindre. Par chance, ce cadre existe, et c’est le droit naturel, théorisé depuis plusieurs siècles. Rendons aux citoyens leur liberté et leur responsabilité. N’ayons pas peur : personne ne mourra de faim, les enfants ne seront pas à la rue et illettrés, les handicapés ne seront pas laissés à l’abandon. Beaucoup remettent aujourd’hui en cause les dérives, l’inefficience et l’inefficacité de l’État-providence, mais rares sont ceux qui remettent en cause le bien fondé des buts qu’il poursuit. C’est la stratégie qui est remise en cause, pas l’objectif. Le moyen, pas la fin. A-t-on réellement besoin d’un État pour nous obliger à être généreux, pour nous dire comment gérer nos vies, pour nous forcer à aider ceux qui sont dans le besoin ?

Je vous donnerai tout, à condition que vous admettiez que je ne vous dois rien.

Pour rendre la critique constructive, nous devons la rendre pertinente, et cela revient aujourd’hui à réorienter son action vers un but légitime : la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Il y a fort à faire, et pas de temps à perdre : l’histoire et l’actualité montrent qu’un État qui s’écarte de ses missions légitimes (i.e. régaliennes) tend à s’en écarter de plus en plus. Jusqu’à s’écrouler.

  1. Les emplois publics ou aidés sont financés par la richesse créée par le privé ; tous les emplois sont financés par le privé, qui ne les aurait certes pas tous créés. Il en aurait créé d’autres, en plus grand nombre.