Pourquoi je n’investirai pas

Pourquoi les entreprises refusent-elles de jouer le jeu de la croissance et d’embaucher, en dépit des mesures gouvernementales en faveur de l’investissement.

Jacques Clouteau

euro-finance-investissement (public domain)

Article extrait du mensuel « Cool ma Gazelle tu Trimes », le magazine de la Solidarité Nationale. On relate dans cet article une discussion entre d’une part Jean-Vladimir Fourachaud, professeur d’économie, c’est-à-dire un économiste professionnel, enseignant l’économie depuis 25 ans, donc doté incontestablement d’une longue expérience de l’économie, et d’autre part Antoine Dupain, chef d’entreprise réticent à investir, en dépit des multiples ouvertures et facilités que lui offre le Pacte de Compétitivité. Que nos fidèles lecteurs n’hésitent pas à intervenir dans ce débat.

Jean-Vladimir Fourachaud — Bonjour monsieur Dupain, depuis quelques mois, notre gouvernement a pris ses responsabilités et propose désormais aux entreprises d’immenses facilités pour investir et jouer le jeu de la croissance. Or les entreprises ne répondent pas et refusent d’embaucher, en dépit des milliards d’euros qu’elles ont reçus.

Antoine Dupain — Bonjour monsieur Fourachaud, merci d’accepter de débattre avec moi, vous êtes bien courageux car j’ai l’intention de vous pulvériser. Mais auparavant, j’aimerais que nous fixions quelques points d’accord au cours de cette discussion. Premièrement je souhaiterais que nous parlions la langue française, que chaque mot ait pour nous deux le même sens, et que le lecteur comprenne bien ce sens.

Jean-Vladimir Fourachaud — ? ?

Antoine Dupain — Déjà, dès votre première phrase, vous semblez errer oralement entre des concepts flous. En effet vous affirmez « le gouvernement propose aux entreprises » et « les entreprises ne répondent pas ». Ces simples mots contiennent en eux l’étendue de votre ignorance. Vous êtes-vous déjà placé devant les murs d’une entreprise, cher monsieur Fourachaud, et avez-vous essayé de leur parler à haute voix ? Et ce faisant, les murs en question vous ont-ils répondu ? Non bien sûr, sauf après une cuite carabinée… Une entreprise, monsieur l’économiste, c’est avant toute chose un homme, qui un jour, par désir d’indépendance, sur une bonne idée, décide de rompre tout lien de subordination avec qui que ce soit, et va créer son propre emploi. Alors par respect, ne parlez pas à une entreprise, mais parlez plutôt au chef d’entreprise, il vous en saura gré. Ensuite, je ne sais dans quelles boîtes à chiffres vous êtes allé chercher les milliards que vous évoquez. Pour ma part, le CICE m’a permis de déduire 2.000 € de mon bénéfice sur l’exercice 2013. D’une part il aurait été beaucoup plus simple de ne pas me faire payer cette somme en charges, plutôt que de la payer puis la déduire ensuite, et d’autre part que voulez-vous que je fasse comme embauche avec 2.000 € sur un an ?

Jean-Vladimir Fourachaud — Certes, monsieur Dupain, mais n’ergotons pas sur les mots, et répondez plutôt à ma question : vous êtes patron, vous avez évoqué avant l’interview une très bonne idée que vous avez eue, alors pourquoi n’investissez-vous pas ?

Antoine Dupain — Effectivement j’ai mis au point ces derniers mois une invention qui pourrait révolutionner mon secteur d’activité, et rapporter beaucoup d’argent. Mais dites-moi, monsieur l’économiste, pourquoi vous, qui semblez être un spécialiste de cette discipline, vous qui manipulez les concepts économiques depuis 25 ans, et vu les ponts d’or que le gouvernement semble lancer, pourquoi n’investissez-vous pas ? Votre revenu, compte tenu des nombreux jours de grève où vous réclamez une amélioration de votre pouvoir d’achat, ne doit pas être mirobolant. C’est donc le moment de franchir le pas, et de mettre en pratique les théories que vous professez.

Jean-Vladimir Fourachaud — N’inversons pas les rôles, voulez-vous, je ne suis pas patron et je ne souhaite surtout pas le devenir. J’enseigne l’économie, c’est tout.

Antoine Dupain — Ah, vous « enseignez l’économie, c’est tout ». Donc vous ne la pratiquez pas. Alors que moi, monsieur l’économiste, je la pratique à chaque minute de chaque jour, avec mille problèmes à régler, et je ne trouve aucune solution à ces problèmes dans aucun de vos livres d’économie. Or donc ouvrez grand vos oreilles, je vais vous en donner, moi, une leçon d’économie ! Sachez tout d’abord que ma petite entreprise compte huit collaborateurs. Avec moi, nous sommes donc neuf personnes en tout dans la structure. Si je pompe dans mes économies et lance ma nouvelle idée, je serais obligé d’embaucher du monde et nous serons alors plus de dix personnes. Ce qui veut dire qu’il me faudra satisfaire aux nouvelles obligations légales sitôt qu’on dépasse ce seuil.

Jean-Vladimir Fourachaud — Certes, mais ces obligations ne sont quand même pas une montagne que vous ne sauriez franchir…

Antoine Dupain — Monsieur l’économiste donneur de leçons, si une fois dans votre misérable existence vous aviez tenu les rênes d’une entreprise, vous sauriez que ces obligations légales pour embaucher un onzième salarié viennent s’ajouter à toutes les couches précédentes qu’il me faut déjà gérer. Sachez aussi que je suis seul pour les gérer, puisque ma structure est trop petite pour permettre l’embauche d’un directeur administratif. Et sachez enfin que je ne me suis pas mis à mon compte un jour pour remplir des paperasses sans signification et payer des gens pour les lire et les classer…

Jean-Vladimir Fourachaud — Si je résume, vous êtes en train d’inventer toutes sortes d’excuses pour ne pas investir, et donc ne pas remplir le rôle social qui est le vôtre.

Antoine Dupain — Vous êtes tout bonnement sidérant de suffisance, monsieur Fourachaud. Et surtout vous êtes tellement calé dans vos certitudes que vous jugez inutile de m’écouter. À part répéter benoîtement les invocations de notre ministre de l’Économie, trouvez-moi une seule bonne raison pour que, comme vous le répétez à satiété, « j’investisse ». Et pourquoi aurais-je soudainement un « rôle social » ? Nous ne sommes pas au théâtre, monsieur l’économiste, je ne joue pas un rôle, je souhaite simplement voir mon entreprise prospérer et mettre ma famille à l’abri du besoin.

Jean-Vladimir Fourachaud — Mais enfin vous êtes chef d’entreprise, et ce faisant vous devez garantir à la société, à l’État, qui a permis que votre entreprise se crée, un juste retour des choses, et à vos employés, qui vous ont fait confiance, un revenu pérenne.

Antoine Dupain — Décidément, monsieur l’économiste, nous ne vivons pas sur la même planète… Il est évident qu’avec vos horaires de professeur d’économie, vous avez largement le temps d’imaginer un monde idéal dans lequel les uns sont contraints d’investir leurs deniers en permanence pour assurer aux autres tranquillité et sécurité. Mais dans le monde où je vis chaque jour, monsieur, ça ne se passe pas comme ça… Je travaille déjà plus de douze heures par jour, j’ai aussi une famille, j’aimerais également bénéficier d’autant de temps libre que vous en avez. Et comme la nuit, il m’arrive de réfléchir, je me demande sérieusement s’il est intelligent de développer mon idée dans la conjoncture actuelle de notre pays. Voici une semaine j’ai fait le calcul de ce qui va se passer pour moi – pardonnez mon égoïsme – si j’investis dans mon projet.

  • Première conséquence : mes économies vont disparaître, avec le risque que je ne les revoie jamais. Ça, évidement, ça ne risque pas de vous arriver…
  • Seconde conséquence : je devrais organiser dans ma petite entreprise l’élection d’un délégué du personnel, comme si j’avais besoin d’un tel intermédiaire pour discuter avec mes collaborateurs. Et ce délégué aura le droit de quitter son poste de travail pour aller se former au combat social. En clair, je devrais payer quelqu’un pour qu’il vienne m’emmerder ensuite… Et si mon entreprise connaît une phase difficile et que je suis à sec de trésorerie, il sera quasiment impossible de licencier cet individu…
  • Troisième conséquence : ce développement va me prendre beaucoup de temps sur ma vie personnelle, déjà bien remplie comme je vous l’ai expliqué.
  • Quatrième conséquence, financière celle-là : après tout le travail de mise en place, après l’investissement de mes économies, après l’embauche de collaborateurs, quel sera le complément de revenu qui me restera ? Eh bien j’ai fait le calcul, cher monsieur qui enseigne l’économie, et j’arrive au chiffre faramineux de 500 euros chaque mois. Une fois mon impôt payé, je gagnerais en sus par mois 250 euros à peine. Je résume donc, puisqu’il semble qu’aucun économiste n’a jamais pensé à ces chiffres-là : le gouvernement me bassine pour que j’investisse mon épargne, puis, quand je l’aurais fait, les caisses que vous dites sociales vont me prendre une bonne moitié du bénéfice dégagé , ensuite l’État se servira et enfin, si tout s’est bien passé, il m’en restera une portion congrue…

Pour résumer, tout ce risque financier et tout ce travail pour 250 petits euros supplémentaires. À ce rythme-là, combien d’années me faudra-t-il pour reconstituer mes économies ? Alors voilà ma question : pourquoi investirais-je ? Trouvez-moi maintenant une seule bonne raison logique, irréfutable…

Jean-Vladimir Fourachaud — Vous avez raison de souligner votre égoïsme, en fait vous voulez travailler uniquement pour vous, et vous ne voulez rien partager, ni contribuer aux frais de la nation par l’impôt et les charges sociales. À cause de gens comme vous, le pays compte des millions de chômeurs et nos caisses de sécurité sociale sont vides.

Antoine Dupain — J’entends bien, monsieur l’économiste, et je mesure l’étendue de ma culpabilité. En quelque sorte, votre système politique me spolie déjà d’une grande partie ce que je gagne, et je devrais investir le reste pour me faire encore plus escroquer. Et si je ne le fais pas, je deviens responsable de la catastrophe économique du pays. Dites-moi, monsieur Fourachaud, me prendriez-vous par hasard pour un imbécile, ou bien votre nounou vous a-t-elle bercé trop près du mur de la chambre ?

Jean-Vladimir Fourachaud — Je prétends que oui, si vous êtes chef d’entreprise, vous êtes responsable de l’état de l’économie. Et si cette situation ne vous convient pas, vous n’avez qu’à redevenir salarié, et laisser de vrais patrons prendre votre place.

Antoine Dupain — Je vais faire mieux, monsieur le professeur, je vais vous proposer une place dans mon entreprise, celle de chef de projet, et vous allez m’aider à mener cette tâche à son terme. Donc si vous le voulez bien, vous aller démissionner de votre poste d’enseignant et entrer enfin dans la vraie vie, dans la vraie économie. Et votre rémunération sera indexée sur les ventes de notre nouveau produit. Qu’en pensez-vous ?

Jean-Vladimir Fourachaud — Vous plaisantez, j’espère. Il est hors de question que je quitte ce métier qui m’assure un revenu et une sécurité pour un travail hasardeux sans aucune garantie d’avenir.

Antoine Dupain — CQFD… Voyez-vous, cher monsieur, vous venez de tracer la frontière qui nous séparera à tout jamais. Et je m’en vais résumer ce que vous venez de me dire. Vous m’avez énoncé, avec d’autres mots : moi, Jean-Vladimir Fourachaud, professeur d’économie et payé avec les impôts de monsieur Antoine Dupain, je ne souhaite surtout prendre aucun risque dans ma vie, et j’estime normal d’être payé juste pour respirer. Par contre, pour assurer mon salaire et ma sécurité, j’exige de monsieur Dupain qu’il prenne tous les risques et engage toutes ses économies. Et si ses idées rapportent de l’argent, j’exige aussi d’avoir ma part de ce gain. Voilà ce que vous m’avez dit… Et moi, voyez-vous, je n’ai plus du tout envie de jouer à ce jeu-là, car j’estime que si monsieur Fourachaud veut gagner plus, il n’a qu’à lui aussi se creuser un peu la cervelle. Je ne suis pas forcément venu sur cette terre pour assurer le salaire de tous ceux qui veulent se la couler douce. Alors pour conclure cette inintéressante et complètement inutile conversation, je n’investirai rien du tout. Mieux que ça, cet été, pour la première fois de ma vie, je vais prendre un mois de vacances d’affilée. Après tout, ça ne sera que la moitié des deux mois dont vous bénéficiez… Et puis, un jour peut-être, quand une équipe de gens sérieux dirigera ce pays, des gens qui me respectent, alors oui, ce jour-là j’investirai.