Encore un effort pour être capitaliste, M. Macron !

Emmanuel Macron credits Official leweb photos (licence creative commons) (CC BY 2.0)

« Il est temps d’opérer une transformation profonde de l’industrie française grâce à une nouvelle démocratie actionnariale », a écrit E. Macron. Quel est son diagnostic et quelles sont ses réponses ?

Par Michel Albouy.

Emmanuel Macron credits Official leweb photos (licence creative commons)  (CC BY 2.0)
Emmanuel Macron credits Official leweb photos (licence creative commons) (CC BY 2.0)

Après un long plaidoyer pour tout ce qui a fait la grandeur de la France : la tradition colbertiste et les entreprises familiales, notre ministre de l’économie plaide pour « une transformation profonde » de notre industrie grâce à une nouvelle démocratie actionnariale dans un long article publié dans Le Monde. Mais quel est son diagnostic de notre capitalisme et quelles sont ses réponses pour promouvoir une nouvelle démocratie actionnariale ?

Le constat du ministre

Macron capitaliste rené le honzecLa baisse du poids des investisseurs institutionnels s’explique, écrit le ministre, par « une régulation qui pénalise l’investissement en actions ». Dont acte, nous ne pouvons que souscrire. Ensuite, si la part des actionnaires individuels a baissé dans le capital des entreprises françaises c’est « parce que la réglementation française a toujours orienté l’épargne vers l’immobilier puis l’assurance-vie et qu’ils n’ont pas été remplacés par des systèmes de retraites par capitalisation ». Dont acte, même si ce diagnostic n’a rien de neuf, sauf la surdité de nos dirigeants politiques en la matière. Jusque-là on est d’accord.

Mais par une rapide transition non justifiée, chère aux journalistes, notre ministre estime que « la France est entrée dans une ère de capitalisme naïf qui a conduit à privilégier les intérêts des actionnaires aux stratégies de court terme ». Et de marteler que pour ces actionnaires « c’est le cours de Bourse quotidien qui compte, et c’est donc la spéculation qui motive ». Outre que cela ne correspond pas à l’expérience de millions d’actionnaires individuels, on se demande vraiment sur quelle étude scientifique il se permet d’écrire une telle affirmation.

À notre connaissance, il n’y en a pas, sauf la rhétorique maintes fois répétées et martelées par des journalistes complaisants ou des économistes plus ou moins allergiques à l’économie de marché et qui font du court-termisme des marchés leur fonds de commerce. En fait, les actionnaires sont très divers : certains gèrent à très court terme, d’autres à long terme, certains le sont pour exercer un pouvoir de contrôle, d’autres pour améliorer leurs retraites futures, d’autres parce qu’ils sont salariés, etc.

Pourquoi les stigmatiser de la sorte en les taxant tous de spéculateurs à court terme ? Et pourquoi vouloir faire le tri entre les bons actionnaires forcément de long terme et les autres, de vils spéculateurs ? Tous sont utiles dans une économie de marché et tous contribuent au financement des entreprises. Et quand bien même ils ne resteraient pas nominativement longtemps dans le capital de la société, peu importe, car ils seront forcément remplacés par un autre actionnaire (d’une société anonyme) : bref, l’actionnaire qu’il s’appelle Tartempion ou Dupont est toujours là et c’est ce qui est important. C’est la force même du système capitaliste.

Les propositions du ministre

effet macron (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

À partir de ce diagnostic, notre ministre estime qu’on a besoin « d’un capitalisme de long terme ». Naturellement, ce capitalisme « accompagnera nos entreprises dans leurs investissements et dans leur transformation ». Comme si les actionnaires, quels qu’ils soient, n’avaient jamais accompagné les entreprises dans leurs développements ! On croit rêver quand on lit une telle naïveté de la part d’un ministre qui nous exhorte à « sortir de la naïveté française qui voudrait un libéralisme offert qui n’existe nulle part ailleurs » ! Depuis le début du capitalisme et de la révolution industrielle, et pas seulement en France, mais également dans le monde entier, les actionnaires ont toujours financé et accompagné les entreprises.

Ce capitalisme de long terme selon les propres termes du ministre « peut bien souvent retrouver l’intérêt général ». Dont acte (pour une 3e fois). À partir de cela, le ministre cible trois défis urgents à relever.

Le premier axe est d’inciter les Français à investir dans nos entreprises. Pour cela, il cite le PEA (qui contrairement à son projet originel est maintenant bien fiscalisé à la sortie par les prélèvements sociaux) et son petit frère le PEA PME, mais aussi l’actionnariat salarié, et il propose une fiscalité des actionnaires plus encourageante. Dont acte (pour une 4e fois). Oui, mais pourquoi les œuvres d’art ne seraient pas fiscalisées à l’ISF contrairement aux actions ? Et si on inversait la situation ? Notre ministre ne va pas jusqu’à poser la question politiquement incorrecte.

Le deuxième axe est celui d’une « remobilisation des investisseurs institutionnels pour le financement de notre économie » à travers une évolution de la réglementation européenne en la matière. Si on ne peut que souscrire à cette proposition, il convient néanmoins de noter que ces institutionnels sont souvent dans le giron de l’État…

Le troisième axe proposé par le ministre, et visiblement celui qui lui tient le plus à cœur, est de favoriser l’actionnariat de long terme à travers ces fameux droits de vote doubles issus de la Loi Florange.

Pour les besoins de sa démonstration, il cite Google et Facebook qui donnent à certains de leurs actionnaires (notamment leurs fondateurs) des droits de vote multipliés par dix par rapport aux actionnaires ordinaires. Il est piquant de voir un ministre d’un gouvernement socialiste prôner la gouvernance fort contestable de ces géants du Net. Ces derniers utilisent en effet tous les leviers de la fiscalité internationale pour optimiser leur facture fiscale ! Sur ce point, le ministre ne s’étend pas.

Mais là où l’argumentaire du ministre dérape véritablement c’est lorsqu’il mobilise pour sa démonstration le cas de la société Air Liquide. Après avoir cité cette société comme un exemple à suivre en matière de fidélisation de l’actionnariat individuel qualifié d’« élément de stabilité », il oublie de dire que le Conseil d’administration d’Air Liquide a demandé à ses actionnaires de voter contre le droit de vote double. Ainsi, l’entreprise qui cultive l’actionnariat de long terme propose à ses actionnaires de refuser une disposition qui devrait favoriser la vision à long terme ?

De deux choses l’une : ou les dirigeants de cette très belle et très performante entreprise sont des idiots qui n’ont rien compris, ou alors le ministre – qui n’hésite pas à mettre son expérience dans le privé comme argument décisif – est aveuglé par sa rhétorique partisane ? Nous laissons le lecteur répondre.

Pour notre part, nous estimons que chaque fois qu’on touche aux droits de propriété des actionnaires, quels qu’ils soient dans leur diversité, on ne favorise pas l’investissement en actions et in fine le financement des entreprises.


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