Numérique : nos élites perdent le fil

Pourquoi existe-t-il un décalage persistant entre le peuple et ses élites dans le domaine du numérique ?

Par Farid Gueham.

Internet - Public Domain (pas d'attribution requise)

Larguées, déconnectées… L’article de Laure Belot publié en 2013 dans Le Monde Numérique n’est pas tendre avec les élites françaises. Une analyse qui devait faire date, consacrée aux « élites débordées par le numérique ». Ce qui frappe à la lecture de ce papier édifiant, c’est que les citoyens usagers du numérique avancent plus vite que les pouvoirs publics. Les journalistes des chaînes d’information continue en perdent leurs complexes et demandent sans réserve aux téléspectateurs de mettre la main à la pâte « envoyez vos photos, vos vidéos et devenez nos grands reporters ! ». On y croirait presque. L’article se concentre sur un mouvement, ou plutôt sur une accélération. Celle d’une société sous internet, où le décalage ne cesse de se creuser entre les élites et les citoyens.

Les élites sont débordées par le numérique

Pour Laure Belot, c’est la conséquence logique d’un monde technologique qui s’emballe et n’attend plus personne. Pas de préséance, ni caste, ni rang. L’innovation ne fait pas de favoritisme.  « En  enquêtant sur des phénomènes émergents, je cherchais à saisir le sens de ce qui est en train de se passer. Et comme j’ai la chance au journal Le Monde de côtoyer des spécialistes de domaines très variés, je les ai sollicités. Les sujets étaient « leboncoin.fr », le big data, l’éducation numérique. Ce que j’ai constaté, c’est que les gens ne sont pas au courant ou ne s’intéressent pas à ces thèmes», précise-t-elle. Plus récemment dans son ouvrage La Déconnexion des élites – comment internet dérange l’ordre établi, l’auteur nous explique comment internet bouleverse les codes, les lectures et la distribution du pouvoir. À la lumière des phénomènes émergents dans la société, elle y décrypte les nouveaux liens horizontaux qui se tissent hors du système. Des observations nourries de rencontres avec des individus connectés, acteurs de transformations multiples, autant dans leur vie privée que dans les modes de production économique.

Et les élites ont du mal à suivre cette nuée accélérée de liens d’entraide, de troc, d’achat, d’échange, de création et de partage. Et l’auteur vise juste. L’ouvrage suscite le même intérêt que l’article, tout en approfondissant l’analyse avec notamment l’émergence d’une nouvelle élite. Celle qui saisit et maitrise le potentiel des nouvelles technologies. Au travers de neuf chapitres, chacun consacré à un secteur, de la consommation à l’éducation, l’auteur nous parle aussi de ceux qui ont décidé de sauter dans le train de l’innovation. Ambitieux mais lucides, ils appellent tous de leurs vœux la mise en place d’un cadre règlementaire pour que la machine ne s’emballe pas.

L’innovation porte des espoirs, mais génère aussi des angoisses

Pour Eric Sadin, auteur de La Vie algorithmique – critique de la raison numérique les outils que nous avons créés nous échappent. Et cette perte de contrôle, nous la cautionnons, en acceptant les capteurs qui s’introduisent dans notre vie privée, jusqu’ à la mesure de notre rythme cardiaque, de notre souffle. Nos existences sous surveillance génèrent de la donnée, des flux de data qui vont à leur tour orienter nos décisions individuelles et collectives, au prisme d’algorithmes visant l’optimisation : une circulation plus fluide, des espaces publics sécurisés, des existences saines etc. Un peu comme dans le« Contr’un » de La Boétie, nous nous soumettons de plein gré à une servitude volontaire, à une raison numérique qui ordonne désormais les pratiques de l’échange, du  commerce, de l’enseignement, de la médecine ou de nos liens sociaux. Selon Eric Sadin, la nouvelle élite, c’est celle qui exploite la donnée, pour la quantifier et la vendre, avec le concours des startups du « big data ». Et la démarche n’est pas sans risque pour nos libertés et nos droits fondamentaux.

 « Je pense que les grandes industries de l’internet infléchissent nos comportements individuels. Il n’y a pas suffisamment de contre-pouvoir pour neutraliser tout cela. Avec l’humanité augmentée, nous sortons de l’utopie d’une généralisation de l’internet et de l’âge de tous les accès. L’âge de l’accès n’a fait que s’amplifier au point que nous sommes aujourd’hui à l’âge de la capture. Toutes nos données sont capturées et mesurées, générant les flux immenses du big data.  Et cette connaissance a tendance à être systématiquement transformée en marchandisation avec des sites comme « leboncoin.fr », « airbnb ».

Le data se nourrit de nos données, avec notre consentement.

« C’est la société qui livre ses données » rappelle Laure Belot. Une masse d’informations qui se monnaye à prix d’or et qui ne cesse de croître. On peut distinguer trois principaux usages du big data.

La monétisation commerciale : ce que nous faisons chaque jour avec les sites que nous visitons permet de mieux nous connaitre. Les messages publicitaires sont plus ciblés, le harcèlement commercial peut être permanent,  « un ticket de caisse inépuisable et actualisé en temps réel » s’amuse la journaliste.

La seconde utilisation du big data, c’est la sécurité : pour cet aspect bien spécifique, les élites politiques ne sont pas du tout déconnectées, au contraire elles en saisissent bien l’enjeu. Cartographie de la délinquance pour concentrer les équipements de vidéo surveillance et les moyens humains des équipes de police etc., les déclinaisons sont infinies.…

Le troisième usage du big data, c’est de nous permettre de mieux comprendre nos sociétés, de nous les réapproprier par des actions collaboratives par exemple. Car cette donnée brute, il faut l’interpréter, la mettre en mouvement, lui donner du sens. La société civile livre volontiers une partie des informations qui la concerne, en acceptant les clauses d’une application par exemple.

Mais il y a aussi les informations que l’on dérobe. C’est ce que dénonce Éric Sadin « l’enthousiasme de l’Apple Watch, cette montre qui nous suggère des nouveaux services me fascine. J’étais invité au salon du big data à La Défense et il y avait ce modèle récurrent, l’obsession pour la saisie tous azimuts du sommeil (…) Il y a une « servicisation » de nos existences sans que le pouvoir politique ne se soucie de dresser des barrières et que les usagers en comprennent les risques ». Le contrôle et le stockage de la data mondiale est pour 80% américain et chinois. Pas de cadre pour maitriser tout cela ? Le sujet ne soulève pas les foules, pour l’instant. Les groupes privés ne fonctionnent que parque parce qu’ils ont des clients et les élites qui laissent faire.

La déconnexion des élites n’est pas due à un gap générationnel.

Non, les élites françaises ne sont pas que des groupes vieillissants et parmi les jeunes générations, l’intérêt pour les enjeux du numérique n’est pas inné. Mais dans les nouvelles élites, les codeurs ont bien trouvé leurs places « Les king-coders ont des capacités d’abstraction incroyables et sont capables de penser des produits qui généreront plusieurs millions. C’est un cercle très fermé de codeurs ; d’ailleurs, huit personnes parmi les vingt-cinq premières fortunes mondiales sont d’anciens codeurs ». ajoute Laure Belot. Éric Sadin observe cette nouvelle élite qui part à la conquête d’un nouveau monde : « les ingénieurs d’aujourd’hui sont épris d’imaginaire. C’est un nouveau Far West ». Et comme dans toutes les grandes entreprises de conquêtes, l’apprentissage se fait au prix d’erreurs, fruits de l’excès de confiance et de liberté. L’abandon des « Google glass » est une illustration de cette conquête trop rapide. Les usagers des lunettes connectées ont eu le sentiment qu’un seuil de tolérance était franchi, dans la confidentialité et le respect de l’intimité.

Mais la collusion est possible entre les élites et le numérique.

Dans la salle des quatre colonnes à l’Assemblée Nationale, le député nez vissé au smartphone et connecté sur les réseaux sociaux fait partie du décorum, presque autant que les dorures et les banquettes empire. Pour Laure Belot, la lecture d’internet par la classe politique, « c’est en priorité la communication et la sécurité ». Mais pour Éric Sadin nos élites sont beaucoup plus conscientes des enjeux qu’il n’y parait « je ne crois pas à la déconnexion des élites mais plutôt à un rapport de collusion, depuis que le pouvoir industriel s’est affaibli. Le numérique est un nouveau pouvoir. Je vois encore la secrétaire d’État, Axelle Lemaire au salon du big data… Je la trouvais surexcitée, trop emballée sur son projet de « french tech ». Que des industries rapaces qui se nourrissent de notre sommeil, de notre alimentation, de notre consommation avec le soutien du pouvoir politique, au nom de l’emploi et de la croissance, je trouve que c’est enterrer la nature même de l’innovation ».

Devant des élites à la traine, encourager les citoyens à reprendre le pouvoir

Se saisir des enjeux du numérique, s’impliquer. À l’heure où les français se détournent de plus en plus des questions politiques, jamais les internautes et notamment les jeunes, n’auront autant débattu de la politique sur les réseaux sociaux. « Il y a un vrai dynamisme français en la matière » ajoute Laure Belot. Leboncoin.fr est un vrai phénomène de société populaire. Et si les élites ne s’y intéressent pas ou ne veulent pas s’efforcer de le comprendre, les usagers-citoyens s’emparent de la plateforme. Le sursaut citoyen du net, Laure Belot y croit. L’exemple qui lui vient à l’esprit pour l’illustrer : les millions de lettres et de mails reçus par la Maison Blanche, suscitant un vrai débat sur la neutralité du net. Avec peu de moyens financiers, mais une mobilisation affirmée, les internautes ont réussi à faire bouger les lignes.

Éviter les débordements du numérique, c’est garantir un cadre législatif, mais également moral

L’innovation technologique est continue et il serait vain de vouloir légiférer sur chacune des innovations. En revanche, Éric Sadin soutient la nécessité « d’affirmer des grands principes politico-législatifs, pour un rapport plus conscient avec les innovations technologiques ». Quant à la dimension morale, elle est aujourd’hui prise en compte par les entreprises de la Silicon Valley. « Depuis un an environ, des cours d’éthique informatique arrivent dans les universités américaines, une nouveauté. J’ai interviewé un entrepreneur dans le secteur des ressources humaines. Il disposait de millions de CV. C’est en se posant la question des limites des usages et de l’exploitation de ces CV qu’il a décidé de travailler avec un sociologue. Les sciences humaines doivent s’emparer de ces problématiques ».

Et l’ENA décide enfin de prendre le tournant numérique

Dès la rentrée 2016, l’école nationale d’administration entame une réforme de sa scolarité avec un focus sur l’innovation politique. « L’école souhaite accorder une attention particulière au numérique, non seulement parce qu’il transforme la manière de travailler en administration, mais aussi en raison de son impact sur le rapport entre l’État et le citoyen (open data, big data). Il s’agira de permettre de comprendre les nouvelles innovations technologiques en cours et à venir ». Un virage pédagogique pas si  anodin et annonciateur d’une prise de conscience d’un retard français que les nouvelles élites veulent rattraper. Après une promotion 2015-2016 baptisée du nom de « George Orwell », on n’en attendait pas moins.


Pour aller plus loin :

  • Article de Laure Belot, « Les élites débordées par le numérique », Le Monde Technologies, 26 décembre 2013.
  • Site consacré à l’ouvrage de Laure Belot  La Déconnexion des élites – comment internet dérange l’ordre établi.
  • Ouvrage d’Éric Sadin, La Vie algorithmique – critique de la raison numérique.
  • Site de la French tech, collectif des acteurs de l’écosystème de startups français.
  • Article du Monde « M Pixels – chroniques des révolutions numériques » sur la  neutralité du net aux États-Unis.


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