Une année présidentielle difficile dans la dernière dictature d’Europe

 Minsk - Plac Niezaležnaści  - Zedlik - CC BY-SA 3.0

Loukachenko est dans une position difficile. Après être parvenu à russifier la Biélorussie, il craint à présent les conséquences de la situation en Ukraine.

Par Katarzyna Peszyńska-Drews, depuis la Pologne.

Minsk - House of Government - Dennis Jarvis -  CC BY-SA 2.0
Minsk – House of Government – Dennis Jarvis – CC BY-SA 2.0

 

Au début du mois de décembre de l’année dernière, le président de la Biélorussie a déclaré qu’il veillerait à normaliser les rapports avec l’Occident. Cette volonté d’assouplissement ne tient pas seulement à son souhait de conduire « sans heurts » les futures élections et de se maintenir au pouvoir. La situation de Loukachenko est bien plus difficile aujourd’hui qu’en 2010, et son combat pour rester au pouvoir requiert une élasticité inhabituelle et une capacité accrue à manœuvrer entre l’Occident et la Russie, et au sein d’une société de plus en plus mécontente.

Année électorale

2015 est une année particulière pour la Biélorussie. En effet, la crise financière en Russie a engendré la plus grande crise économique dans ce pays depuis 2011 ; en trois mois, le rouble biélorusse a dévalué de 40%. Les élections présidentielles auront lieu en automne. Depuis la prise de pouvoir par Loukachenko, des tentatives de réchauffement du dialogue avec l’Occident, des gestes de solidarité et des postures qui peuvent lui apporter des bénéfices surviennent de manière cyclique avant les élections. Par après, on assiste traditionnellement à des vagues de répression et à la rupture radicale avec l’Occident. Les élections de 2010 ont été accompagnées de leurs cortèges de sites internet indépendants bloqués et de restructurations dans les rédactions des médias indépendants et aux sièges des organisations des droits de l’homme.

Les experts et les défenseurs des droits de l’homme prévoient cette année aussi des répressions et une prise de contrôle renforcée de la société civile. Preuve en est donnée par la bataille permanente du gouvernement contre les portails d’information indépendants et par l’introduction d’un droit restrictif qui donne les instruments nécessaires pour influencer les médias indépendants et bloquer les partis d’opposition. Deux sites d’information ont déjà été verrouillés définitivement, les plus importants d’entre eux sont régulièrement bloqués – Charter97, l’agence BelaPAN et Naviny.by. Ces actions, qui ont un retentissement national, sont à peine perceptibles depuis l’étranger. Dans le même temps, Loukachenko cherche des alliés à Bruxelles et à Washington.

Les relations avec l’Occident

A Loukachenko - CSTO Collective Security Council meeting Kremlin - 19.12.2012 - CC BY SA 3.0
A Loukachenko – CSTO Collective Security Council meeting Kremlin – 19.12.2012 – CC BY SA 3.0

La crise ukrainienne a donné à Alexandre Loukachenko la chance d’améliorer ses relations avec l’Occident. Dans ses déclarations, Loukachenko défend inlassablement l’intégrité territoriale et la souveraineté de l’Ukraine. Dans le même temps, il joue pleinement son rôle de médiateur – c’est en Biélorussie, au mois de septembre l’année dernière, qu’ont eu lieu les pourparlers de paix entre les séparatistes pro-russes et les Ukrainiens en présence des représentants de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) qui ont conduit à la signature du protocole de cessez-le-feu dans la région du Donbass. Indépendamment du fait que celui-ci fut violé à de nombreuses reprises par les séparatistes pro-russes, le président ukrainien Petro Poroszenko s’est félicité fin décembre du soutien apporté par la Biélorussie et s’est dit prêt à apporter son aide au cours des discussions avec l’UE. Ensuite, un accord sur un plan de paix en Ukraine a été trouvé le jeudi 12 février au matin à Minsk par la Russie, l’Ukraine, la France et l’Allemagne.

Loukachenko veut également prendre part au sommet du Partenariat oriental qui se tiendra au mois de mai à Riga. Tout porte à croire que la Lettonie est prête à accueillir le dictateur, ignorant l’interdiction d’entrée qui lui fut assignée en 2006 suite à des élections falsifiées dans son pays. Selon des défenseurs des droits de l’homme biélorusses, l’invitation au dictateur à ce sommet légitime son pouvoir et est un acte immoral envers les prisonniers politiques, en particulier Mikola Statkevich, candidat aux élections présidentielles de 2010.

Le diplomate lituanien, Juris Poikans, rappelle dans les colonnes du EUobserver que les contacts entre l’UE et la Biélorussie sont nettement plus intenses qu’il y a deux ans.

Des changements importants sont également perceptibles en matière de coopération économique. La Biélorussie, qui fait pourtant partie de l’Union économique eurasiatique, ne s’est pas engagée auprès de la Russie pour prendre des sanctions contre les pays de l’UE. Le secteur privé est également intéressé à améliorer ses relations économiques avec l’UE et à délaisser le marché russe.

Patriote, médiateur, négociateur et libéral

Fin janvier, un plan de « dérussification » des écoles biélorusses dans le but de réanimer la langue locale a été annoncé par les médias russes. La mise en œuvre de ce plan a débuté par la déclaration de Loukachenko sur l’introduction d’une heure de cours de langue biélorusse au programme scolaire et par celle du ministre de l’Éducation qui juge que les cours d’histoire et de géographie doivent être donnés en langue biélorusse (grâce à Loukachenko, il n’y a plus d’école où se donnent des cours en biélorusse). Les médias russes ont sauté sur l’occasion pour accuser Loukachenko de nationalisme et pour alerter l’opinion publique russe sur un possible « Maïdan biélorusse ».

Peu après son accession au pouvoir en 1995, Loukachenko a organisé un referendum qui octroya à la langue russe le statut de langue officielle. À l’époque, 73,6% de la population considéraient encore la langue biélorusse comme leur langue maternelle. En 2009, ce pourcentage est descendu à 53,2%, avec une tendance à la baisse. Loukachenko n’a jamais caché son penchant pour l’URSS et ses traditions. Il remplaça le symbole national biélorusse par le russe et, à de nombreuses reprises, il fit valoir son attirance et sa proximité pour la Russie.

La crise ukrainienne a apporté un changement majeur : le dictateur craint la répétition d’un scenario à l’ukrainienne et l’expansion russe ; pour se maintenir en place, il tente d’élargir le cercle de ses partisans parmi ceux qui ne se trouvent pas dans son électorat traditionnel. Ses préoccupations sont parfaitement fondées, d’autant que la Russie considère la Biélorussie comme faisant partie de son territoire et a déclaré qu’elle protégerait tous ceux qui dépendent de la « Grande Russie ».

Le pouvoir tente donc le « jeu » antirusse, qui se pratique au sein de la jeunesse. La tendance à la « biélorussitude » a vu le jour avec l’opposition biélorusse ; des représentants de la jeune génération, des activistes et des acteurs de la société civile. Elle se manifeste par la mise en valeur des symboles nationaux biélorusses : le rushnyk (symbole populaire biélorusse), la langue biélorusse et le drapeau blanc-rouge-blanc interdit par le pouvoir ont beaucoup de succès, en particulier depuis le conflit aux abords de la frontière et la montée de l’impérialisme russe. Une ligne de démarcation claire est apparue dans la société : l’électeur de Loukachenko, l’« homosovieticus », penche du côté de Poutine et adopte la propagande russe avec la même légèreté que Loukachenko jusqu’à présent. Celui-ci a donc une raison supplémentaire de courtiser le mouvement nationaliste et pro-démocratique.

 Minsk - Plac Niezaležnaści  - Zedlik - CC BY-SA 3.0
Minsk – Plac Niezaležnaści  – Zedlik – CC BY-SA 3.0

 

Cela suppose un changement d’image, qui fut d’ailleurs parfaitement perceptible lors de ses dernières apparitions. Il prétend tenir le rôle de « peacemaker » en organisant des tables rondes, en louvoyant devant les différentes parties du conflit ; il promet à Poroszenko qu’il soutiendra l’Ukraine et, dans le même temps, à Poutine que la Biélorussie et la Russie sont unies par un lien indissoluble. Il travaille également son image en « libérant » les prisonniers politiques, qui quittent peu à peu les pénitenciers non pas en raison de bonnes grâces présidentielles mais tout simplement parce que leur peine est arrivée à expiration. Son équipe tente de casser l’image du dernier dictateur d’Europe pour en faire le médiateur principal entre l’Est et l’Ouest. En effet, comparé à Poutine, il fait figure actuellement de médiateur, négociateur et libéral.

Loukachenko a démontré à de multiples reprises que ses paroles ne correspondent pas à la réalité. Le soutien apparent à l’Ukraine dans les déclarations de Loukachenko n’a rien à voir avec ses actes : dans un entretien avec Poutine, il lui a offert son aide, e.a. politique et militaire. Loukachenko a besoin de trouver une alternative à la source tarie d’un régime russe affaiblit, ce qui explique sa démarche discordante auprès de l’Ukraine. Au cours d’une conférence de presse de sept heures le 27 janvier, Loukachenko a renié des déclarations précédentes en affirmant que la politique de biélorussification sera maintenue et qu’il n’empêche personne de discuter en biélorusse. Son attitude conciliante n’a rien à voir avec une quelconque solidarité envers l’opposition : c’est l’expression de son souhait de rester au pouvoir, qui est son objectif permanent depuis vingt ans.

Où est l’espoir de changement ?

Les élections ne sont pas l’événement principal en République de Biélorussie en 2015. Loukachenko a déclaré récemment qu’il sera « candidat ». L’opposition n’est pas contre ; les résultats seront truqués comme d’habitude. Par conséquent, l’idée d’un boycott est plus forte que jamais dans les esprits.

Un rôle déterminant sur le déroulement des opérations est attribué à la situation tragique de l’économie, qui ne sera pas cette fois soutenue par un nouveau prêt de la Russie. La planification centralisée à la sauce biélorusse était jusqu’à présent régulièrement réanimée par de l’argent russe. La crise défile cette fois la couture qui les maintenaient reliés ensemble.

L’effet positif de cette situation est la consolidation de la société civile en Biélorussie, qui s’amplifie avec la crise portant sur le conflit russo-ukrainien. L’indépendance pour les Biélorusses revêt un caractère de plus en plus manifeste. D’autre part, les partisans de Poutine le considèrent toujours comme l’autorité, et la langue russe comme leur langue maternelle.

Loukachenko est dans une position difficile. Après de nombreuses années, il est parvenu à russifier la Biélorussie ; à présent, il craint les conséquences de la situation en Ukraine. Au contraire des précédentes élections, toutes les bonnes cartes ne sont pas dans son jeu. Malgré le fait que l’opposition ne le menace pas, il est dérouté par sa peur croissante de perte d’autonomie, les conditions économiques déplorables, les divisions dans la société et l’insatisfaction croissante par rapport à la situation géopolitique peu confortable dans laquelle se trouve le pays. Les élections sont seulement une épreuve qu’il devra surmonter. Sa situation explique le désir de se faire des alliés en Occident. Chacun de ses mouvements est dicté par l’instinct de survie ; Loukachenko fera tout pour conserver le pouvoir. Il ne faut donc pas se fier à ses déclarations mais plutôt observer ses actes en gardant bien en tête qu’on ne pactise pas avec un dictateur.

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Article original titré « Trudna rola dyktatora », publié le 13.02.2015 sur liberte.pl
Traduit du polonais par Serge pour Contrepoints.