Libre-échange, protectionnisme, libéralisme

Pascal Salin (Crédits : Pascal Salin, tous droits réservés)

Redécouverte de deux livres essentiels pour comprendre l’apport de Pascal Salin à l’économie et au libéralisme.

Au moment où Pascal Salin édite son dernier ouvrage, « Concurrence et liberté des échanges », un bref retour sur deux de ses ouvrages précédents.

 Par Johan Rivalland.

En attendant de lire le dernier ouvrage de Pascal Salin et, je l’espère, d’en proposer une présentation ici dans les prochains mois (mais je pense que d’autres auront certainement eu l’occasion de le faire d’ici-là), retour sur deux ouvrages plus anciens, dont le premier me semble très proche, dans son essence.

Libre-échange et protectionnisme (1991)

Je n’ai jamais compris pourquoi cet excellent petit fascicule paru dans la collection « Que sais-je ? » est resté si peu de temps en vente et n’a ensuite jamais été réédité.

Il est pourtant très intéressant et extrêmement instructif. Et mieux vaut parfois un petit ouvrage clair comme celui-ci qu’un gros ouvrage qui n’apporte pas toujours grand chose de plus.

Après un bref petit retour sur la théorie classique en matière de libre-échange, Pascal Salin y expose les effets de la protection (droits de douane, quotas, …) sur les échanges et les prix, avant de présenter les éléments de protection indirects, tels que politique fiscale, politique des transferts, réglementation ou politique de change, qui eux aussi ont des répercussions certaines en matière de commerce.
La partie la plus intéressante est celle qui présente les arguments protectionnistes, à travers le cas de l’industrie dans l’enfance, les activités nationales « prioritaires », la défense de l’emploi, ou les différentes formes de protection contre le dumping , entre autres, avec aussi au passage une mise au point sur l’intéressante question de l’équilibre de la balance des paiements, sujette à beaucoup d’erreurs de raisonnement.

La démonstration est très éclairante sur tous les effets induits que l’on ne voit pas de toutes ces propositions à première vue généreuses ou semblant se préoccuper du sort des plus faibles. En réalité, et l’auteur le montre clairement, les groupes de pression et processus politiques ne sont pas loin et guident largement ces politiques, sans se préoccuper des effets négatifs que cela induit par la suite sur les autres acteurs économiques et l’économie dans son ensemble. Une démonstration brillante et qui vaut la peine d’être entendue.

Pour conclure l’ouvrage, Pascal Salin revient enfin sur les grands repères historiques en matière de libre-échange et protectionnisme, non sans avoir retracé au préalable les grandes phases de la libéralisation des échanges (accords commerciaux, unions douanières, marché unique, …).

Un ouvrage court, mais qui atteint son objectif : très instructif et marquant.

 Pascal Salin, Libre-échange et protectionnisme, PUF, collection Que sais-je ?, juillet 1991, 128 pages.

 

Libéralisme (2000)

Alors qu’il est de bon ton de clamer traditionnellement le supposé échec flagrant du libéralisme et de dénoncer son caractère vicié ou pernicieux, il n’est pas inutile d’en revenir aux fondamentaux et s’enquérir de ce qu’il est réellement, ainsi que de ce qu’il n’est pas.
Qui de mieux indiqué pour cela que Pascal Salin, fin connaisseur et brillant défenseur de la conception libérale, de surcroît économiste de réputation internationale ?

Rappelant, à juste titre, que la liberté individuelle a mis longtemps à émerger de l’Histoire dans les pays occidentaux et à être reconnue, étant à l’origine de leur extraordinaire prospérité, il montre qu’elle ne va pourtant pas de soi et que le « libéralisme » est aujourd’hui un terme honni, malgré la richesse intellectuelle qu’il recèle.
Malheureusement, l’ignorance et la méconnaissance fondamentale de ce qu’est le libéralisme engendrent un immense malentendu, qui conduit ses détracteurs à lui attribuer des caractéristiques qui lui sont totalement étrangères, voire exactement opposées.

Parmi les erreurs courantes, l’assimilation du libéralisme aux politiques de droite, au matérialisme, à la poursuite exclusive de la richesse aux dépens de toute autre valeur, ou encore à la fameuse « loi de la jungle », voire l’assimilation à l’extrême-droite autoritaire, dont elle se situe aux antipodes.
Rien de plus inexact, comme l’est l’idée selon laquelle le libéralisme serait centré sur des préoccupations purement économiques. Mais cela procède bien souvent de la manipulation, renforçant ainsi l’ignorance.

De même, Pascal Salin montre pourquoi l’approche utilitariste privilégiée par certains, qui se prétendent libéraux alors même qu’ils ne pratiquent qu’un libéralisme à la carte, teinté d’un pragmatisme de bon aloi, s’avère dangereuse et n’aide pas à clarifier les choses, s’opposant à l’approche authentiquement humaniste et éthique du libéralisme, opposée à tout constructivisme, préférant faire confiance aux individus et leurs interactions, soumis à de nécessaires règles du jeu, plutôt que de chercher à modeler la société selon les vues des uns ou des autres ou à construire un « homme nouveau ». Une liberté qui n’est en aucun cas anarchique, mais bornée par les droits des autres, consistant non à défendre l’entreprise, comme beaucoup le croient à tort, ni une quelconque approche matérialiste, mais bien plutôt l’individu dans toutes ses fonctions.

Ainsi, paradoxe éclatant, on attribue au libéralisme (notamment dans la crise actuelle) des échecs qui viennent précisément de solutions anti-libérales, mises en œuvre par des interventionnistes qui parfois même se disent libéraux, réjouissant des adversaires qui s’empressent de dénoncer la « faillite du libéralisme ». Et ce, alors même que l’on prétend qu’il s’agit aujourd’hui d’une pensée dominante, là où ne règnent que « concessions superficielles au libéralisme, mais en réalité inspirées par des principes opposés », à l’image des privatisations, qui « ne représentent pas une concession majeure au libéralisme ». Le pragmatisme arbitraire règne en fait, confondant démocratie libérale et libéralisme, et ne respectant pas forcément le triptyque liberté, propriété et responsabilité, qui définissent le libéralisme.

À travers l’ouvrage, Pascal Salin passe ainsi en revue différents thèmes qui permettent de clarifier notamment les rapports entre démocratie et liberté, l’approche que l’on peut avoir de l’entreprise, la concurrence, les marchés financiers et l’économie en général, en montrant notamment l’impact très négatif que peut avoir l’État dans ses interventions, sans que ce soit forcément visible à première vue ou à court terme.
Partant de ces principes, le professeur Salin choisit ensuite d’analyser une série de problèmes spécifiques contemporains, pour lesquels la connaissance du libéralisme constitue une clef utile (immigration, espaces publics ou privés, sécurité routière, protection sociale ou individuelle, réglementation anti-tabac, défense de l’environnement, mais aussi réflexion sur l’opportunité des politiques économiques, l’impôt, ou encore la mondialisation, pour finir sur la définition de ce que peut être une société libre).

Un ouvrage souvent surprenant pour ceux qui ne connaissent pas le libéralisme ou croyaient savoir de quoi il s’agissait tout en étant complètement dans l’erreur.
Une invitation, quelles que soient ses idées, à ouvrir son esprit et faire preuve de curiosité, pour éventuellement critiquer en connaissance de cause plutôt que d’asséner des contre-vérités permanentes.
Un travail, en définitive, salvateur.

 Pascal Salin, Libéralisme, Éditions Odile Jacob, avril 2000, 506 pages.