Origine de la peste en Europe : une histoire de climat !

Ce sont de discrètes variations climatiques liées principalement à la mousson d’Asie qui furent la cause première des épidémies à répétition qui frappèrent l’Europe pendant 4 siècles.

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Origine de la peste en Europe : une histoire de climat !

Publié le 6 mars 2015
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Par Jacques Henry.

colemarie credits T Carfagno (CC BY-NC-SA 2.0)
colemarie credits T Carfagno (CC BY-NC-SA 2.0)

Pour une fois l’étude du climat (passé, entendons-nous bien) vient d’éclairer le mécanisme des grandes pandémies de peste qui ravagèrent l’Europe du XIVe au XIXe siècle. Elle explique aussi la raison pour laquelle un réservoir de la bactérie responsable de ce mal (Yersinia pestis) persista aussi longtemps dans cette même Europe défiant toutes les théories épidémiologiques qui prévoient qu’une épidémie s’éteint d’elle-même.

L’hypothèse du réservoir de la bactérie de la peste fut pendant longtemps le rat noir ou « rat des villes » comme le nommait Jean de la Fontaine et le vecteur de transmission à l’homme fut reconnu comme étant la puce (Xenopsylla cheopsis) qui se complait aussi bien avec le rat qu’avec l’homme. Le rat a depuis des temps immémoriaux été un commensal de l’homme puisqu’on estime aujourd’hui encore qu’il y a à Londres autant d’habitants que de rats. Le rat, comme beaucoup de rongeurs, véhicule un nombre incroyable de bactéries et de virus (voir le lien sur ce blog) dont l’entérobactérie responsable de la peste, hautement contagieuse et non pas seulement par l’intermédiaire des puces. Bref, l’Europe a été ravagée par des vagues successives de pandémies de peste mais ce n’est qu’à la suite de travaux de bactériologistes en Chine lors de la dernière pandémie de peste de la fin du XIXe siècle que fut reconnu le rôle des puces. Pendant plus de 500 années les hommes ignorèrent quel était le mode de transmission de la maladie qui décima la population européenne à plusieurs reprises.

La première grande épidémie historiquement connue eut lieu à Athènes en 430 avant notre ère et Périclès en mourut mais ce n’est qu’une hypothèse, par contre la Grande Peste Noire (1347-1351) ne put pas être attribuée à d’autres bactéries en raison des nombreuses descriptions du mal qui décima près de la moitié de la population européenne. Cette épidémie arriva en Europe par les ports marchands où on embarquait les denrées en provenance d’Asie et en particulier de Chine après avoir traversé la totalité du continent asiatique par la route dite de la Soie, celle-là même que projettent de réactiver conjointement la Russie et la Chine par des liaisons ferroviaires modernes et rapides. Ce qui a frappé les épidémiologistes modernes est la forte récurrence des épidémies de peste en Europe jusqu’à la fin du XVIIe siècle presque régulièrement avec des intervalles d’une vingtaine d’années. En règle générale une épidémie, comme par exemple la grippe espagnole de 1919, disparaît quand le réservoir de la bactérie disparaît lui-même (les rats meurent aussi de la peste) ou que la population qui a survécu est devenue résistante au germe. Mais en ce qui concerne la peste, cette évolution atypique a conduit quelques biologistes des Universités d’Oslo et de Berne à reconsidérer le mécanisme d’apparition de ces vagues successives de peste pendant ces quatre siècles.

Il est bien établi par les chroniqueurs et les historiens que la peste apparut d’abord dans des ports vers lesquels arrivaient les marchandises en provenance d’Asie, sans qu’aucune corrélation avec les conditions climatiques locales aient pu être établies ultérieurement à l’aide de l’étude des cernes des arbres européens. Tout au plus la peste se déclarait au cours de certains étés chauds et pluvieux mais sans qu’aucune règle générale n’ait pu être décelée.

Capture d'écran (illustration J Henry)

L’équipe dirigée par le Professeur Nils Stenseth de l’Université d’Oslo s’intéressa au climat asiatique précédant ces épidémies européennes en rassemblant les données de dendrologie (cernes de croissance des arbres) de cyprès situés dans le massif du Karakorum au nord du Pakistan et d’autres régions asiatiques. Ces arbres procurent en effet une bonne indication du régime des moussons d’Asie. Il se trouve que les épidémies de peste européennes suivaient systématiquement d’environ une quinzaine d’années les conditions de température et d’humidité favorables à l’explosion de la population de gerbilles, des petits rongeurs terrestres à longue queue. Compte tenu de la durée de voyage des caravanes tout au long de la route de la soie et sachant que la peste était endémique en Asie il fallait donc environ douze à quinze années de délai entre ces conditions climatiques favorables au pullulement des gerbilles en Asie pour que la peste arrive près des rives de la Mer Caspienne puis atteigne les premiers ports de Turquie (l’Empire Ottoman d’alors) puis ceux d’Italie, d’Afrique du Nord, de la Hanse et enfin du Royaume-Uni. On sait aujourd’hui que la grande gerbille (Rhombomys opimus) d’Ouzbékistan est un réservoir de la bactérie Yersinia or la route de la soie traversait justement ces contrées. Par analyse dendrologique neuf épisodes climatiques asiatiques ont pu ainsi être significativement reliés avec l’apparition de peste aux confins occidentaux du continent eurasiatique (l’Europe) une douzaine d’années plus tard, début d’épidémie qui s’étendait alors en moins de trois ans dans toute cette région depuis les ports turcs, de Crimée ou du Liban actuel.

Capture d'écran (illustration J Henry)

Ce sont donc de discrètes variations climatiques liées principalement à la mousson d’Asie qui furent la cause première de ces épidémies à répétition qui frappèrent l’Europe pendant 4 siècles. Les puces infestant les gerbilles pullulant en raison d’un climat favorable transmettaient alors la bactérie aux voyageurs et aux quelques rats qui les suivaient et dans les ports, le principal réservoir devenait alors le rat noir. Mais cette explication n’est pas totalement confirmée par les observations et les chroniques car certaines épidémies ont eu lieu presque en l’absence totale de rats. Il est donc possible que des porteurs sains aient pu aussi disséminer le germe responsable de la peste car il est également transmis par contact direct d’homme à homme par exemple par la salive. La bactérie, entre deux épidémies, pouvait rester présente chez les rats mais cette étude ne le confirme pas car elle est plutôt en faveur de l’arrivée de nouvelles souches de Yersinia au gré des voyages commerciaux et des explosions de populations de gerbilles à l’autre bout du continent eurasiatique.

Ces travaux inattendus ont ainsi relié des conditions climatiques loin des foyers européens d’apparition de la peste en Europe. Aujourd’hui les moyens de transport favorisent la dissémination de toutes sortes de germes pathogènes d’un endroit à l’autre de la planète en quelques heures et il serait impossible d’établir un quelconque lien entre des conditions climatiques spécifiques d’une région et l’apparition d’une épidémie à l’autre bout d’un autre continent …

En addendum à ce billet écrit il y a quelques jours, une étude parue ce 2 mars 2015 dans le Journal of Medical Entomology en libre accès (http://dx.doi.org/10.1093/jme/tjv014) et réalisée par des biologistes de la Cornell University montre que les rats de la ville de New-York sont infestés de puces « orientales » qui transmettent la peste ! Sur 6500 de ces parasites prélevés sur des rats, plus de 500 sont celles qui transmettent la peste. Fort heureusement la peste n’a pour l’instant été détectée qu’uniquement dans le réservoir naturel des écureuils terrestres de Californie et des chiens de prairie. Une dizaine d’Américains contractent la peste chaque année… Ces mêmes rats sont des vecteurs de Bartonella, une bactérie à l’origine de dermatoses difficiles à traiter pouvant parfois dégénérer en endocardites. Les populations les plus vulnérables de New-York sont les sans-abris et c’est facile à comprendre, les puces des rats peuvent les trouver appétissants.


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  • Bref(le) , c’était déjà une histoire de Réchauffement Climatique Anthropique vs Dérèglement climatique ( en attendant la prochaine version correctrice des carbo centristes) !!!!!

  • l’origine de l’épidémie de peste noir de 1347 est bien connu : alors que la peste sévit en chine ( de manière endémique ) durant la précédente décénie, les mongols qui assiège le port génois de caffa en crimés, lancent des cadavres infestés par dessus les remparts… c’est apparemment un navire provenant de ce port qui introduit la maladie en europe de l’ouest par le port de marseille. l’origine de l’épidémie est donc géopolitique et provient plutot de l’empire eurasiatique mongol que d’une modification climatique ( une armée mongol correctement équipée devait surement faire le trajet entre l’est de l’empire, la corée, et l’ouest, l’ukraine, en quelques mois ).
    j’ai du mal à croire qu’il fallait 15 ans à l’époque, pour faire la route de la soie dans son entier, ça ne tient pas debout ! même au pas des chameaux, une année devait etre amplement suffisante pour faire les 6000 km entre xi an et les ports de la mer noire … en effet, si l’on divise 6000 par 365, on obtient une moyenne reptillienne de 16 km par jour. sans compter qu’il existait aussi un commerce actif par la mer depuis le sud de la chine jusqu’au golfe persique. il devait aller encore plus vite.

  • Intéressant et instructif pour le médecin que je suis.

    Voilà ce qui arrive … quand on abuse …des moteurs … diesel au XIV siècle.
    Nous n’avons pas retenu la leçon de toute évidence.

  • l’explication climatique semble trop facile pour expliquer le phénomène !

    • Il existe le meme phénoméne pour les hantavirus et rongeurs dans les ardennes, et il me semble quelque chose d’équivalent pour la maladie de lyme et une certaine espéce d’écureuil en alsace-vosges ( resistants à cette maladie, et ayant migré de je ne sais plus où 🙂 )
      la peste peut aussi être transmise par les poux humains selon une étude récente francaise, équipe de didier Raoult, marseille,ce qui expliqua la transmission de la peste en periode hivernale.
      quelle est cette théorie qui prédit qu’une épidémie s’éteint d’elle meme ? n’avons nous pas des épidémies régulieres tous les ans ou X ans à X pathogénes quand une partie de la population devient non immune ?

      • Vous écrivez: « la peste peut aussi être transmise par les poux humains selon une étude récente francaise, équipe de didier Raoult, marseille »
        TRES ETONNANT !!!
        Un remake des études de de G. Blanc et M. Baltazard (1945) : Ils n’ont convaincu personne sauf eux-mêmes. Mme Audouin-Rouzeau a d’ailleurs contredit leurs conclusions dans son livre « Les chemins de la peste, le rat, la puce et l’homme » (éditions Texto 2007).

        • http://wwwnc.cdc.gov/eid/article/16/5/09-1280_article
          Raoult parle à un moment de cette étude de 1945.. effectivement, mais nous sommes en 2015.
          maintenant, faut il mieux croire un microbiopaleontologiste, qui a un grand palmarés, et a révolutionné ( lui et son équipe ) la virologie et l’étude des pathogénes intracellulaires, ou une historienne ( que j’aime beaucoup par ailleurs ) ?
          Our observation that body lice effectively transmitted Y. pestis through a complete cycle of transmission confirms previous experimental (4) and field observations of experimental transmission that used body lice collected from plague patients from the same family in the absence of any other ectoparasite (3). Transmission of Orientalis but not Antiqua or Medievalis organisms did not result merely from experimental bias because negative controls remained negative, data were duplicated, rabbits exhibited equivalent bacteremia, and lice took equivalent blood meals regardless of biotype.
          Our data support an alternative scenario of the historical plague epidemics transmitted by body lice, with Orientalis being the only such louse-borne transmissible biotype. This point justifies studies during ongoing epidemics in cold countries, keeping in mind the need to understand and control re-emerging plague in modern populations exposed to body lice.
          ( remarquez que dans l’étude, les poux meurent aussi de la peste, mais que certains survivent et qu’il suffit de 10 poux pour la transmission )
          sur le site du CDC : vous trouverez aussi des echanges de lettres entre divers auteurs…
          Raoult dit ailleurs qu’il fut répété comme un dogme que la peste se transmettait par les puces.. et qu’à force de le dire, cela fut accepté comme une verité.. mais qu’elle peut également se transmettre par les poux, ce qui a un interet epidemiologique évident

      • ce qui me gène dans l’explication est la durée , plusieurs siècles hors la nature vie au rythme des saisons. il est peu probable que les conditions requises a la prolifération de ces petites bêtes dépassent quelques années sans mutations ( voir la grippe) ..par contre les mœurs des hommes ont la vie longue .

        • comme par hasard, la peste en europe correspond grosso modo au petit age glaciaire …

          la résurgence du froid et des mauvaises conditions climatiques, hivers froids et été pourris a fort bien pu favoriser se genre de grandes pandémies … mais là, vous n’etes pas , mais alors pas politically correct : imaginez un peu : les début du réchauffement climatique aurait fait disparaître la peste noire d’europe !

          crédit bloqué à tout les coup … carrière foutu ! plus qu’a aller s’embaucher chez exon .

  • Bravo pour le contenu de votre article, mais pas pour son titre.
    En matière épidémiologique, une latence de 15 ans, sans épidémies recensées sur le « parcours », ne veut rien dire.
    Le véritable problème soulevé par les conclusions de l’étude n’est pas abordé par ses auteurs : comment les puces de la gerbille, campagnarde, peuvent-elles migrer sur les rats noirs, commensaux urbains stricts, seuls vecteurs de la peste en Europe?
    Cette étude fait un buzz totalement injustifié.
    Pierre Falgayrac, auteur des livres « des rats et des hommes » (éditions Hyform 2013) et « Le grand guide de lutte raisonnée contre les nuisibles urbains » (éditions Lexitis 2014)

  • qu’est ce que je vois dans ma boule de crystal ? je suis maboule …

    je vooooiiiieeee !!!

    je voie des chercheurs nordiques… des grands blonds ! ( aux yeux blues … ) qui cherchent, qui cherchent …

    que cherchent-ils ?

    des crédits ! comme tout les chercheurs, et les crédits, ils les ont obtenu à condition de faire une étude climatocentrée … question de mode. d’ou les résultats.

    si ces braves hommes étaient arrivé à la conclusion que la peste noire en europe ( prononcez yourope … ) était du à 95% à l’empire mongol de gengis khan et ses successeurs, ils n’auraient pas eu de crédits :
    je ne sais pas si vous avez remarqué, mes chez les multiculturalistes, l’empire mongol, c’est trés populaire …
    les mongols sont se peuple de brave nomades qui savent si bien utiliser le peu de ressource dont ils disposent et dont les chamanes font : hahihéééheu hahihéééheu hahihéééheu , c’est dire s’ils sont intelligent !
    ce sont ce peuple qui créa un empire ou toutes les religions étaient traité de manière égale : ils tuaient tout le monde …
    ce sont ce peuple qui en 100 ans de guerres et de massacre, soumirent et firent prendre des siècles de retard aux horribles nations russes et chinoises dont ils ne vous a pas échappé qu’elle ne sont pas en odeur de sainteté chez les clinton et les gore …
    bref, les écologistes aiment les mongols, c’est écrit …

    dire que les mongols sont responsable de la peste noire, ce n’est pas politically correct, alors que si vous incriminez le climat …

  • « Ce sont donc de discrètes variations climatiques liées principalement à la mousson d’Asie qui furent la cause première de ces épidémies à répétition qui frappèrent l’Europe ». Ne va-t-on pas un peu vite sur les conclusions? Une association entre cycles climatiques et cycles épidémiques reste une association, mais pas une causalité. Je suis d’autant plus surpris de ce saut que l’auteur n’est pas un journaliste mais un chercheur et qu’il ne devrait pas tomber dans ce piège scientifique de débutant. Je n’ai pas lu l’article original. S’il contient des résultats qui permettent de conclure à un lien de cause à effet, pourquoi ne sont-ils pas exposes ici?

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