Seniors : quelle place pour le numérique dans la « Silver economy » ?

Et si la solution de l’accompagnement des seniors résidait dans les nouvelles technologies ?

Par Farid Gueham.

old couple credits  Marcel Oosterwijk  (CC BY-SA 2.0)
old couple credits Marcel Oosterwijk (CC BY-SA 2.0)

 

D’ici 2050 la France comptera plus de 5 millions de personnes âgées. Jamais l’hexagone n’aura connu une espérance de vie aussi longue pour ses seniors. Le vieillissement intéresse presque autant qu’il génère d’inquiétudes. Près de deux tiers des Français se sentent concernés par la question de la prise en charge du vieillissement et de la dépendance.

Le vieillissement des populations va structurer le monde et l’économie du futur. 

Le gouvernement actuel a décidé d’en faire sa priorité. La prise en charge du vieillissement représente une  « filière émergente » que l’on parle de « silver economy » ou « d’économie vermeil ». «Le vieillissement est le phénomène qui structurera le monde dans les années à venir » précise l’économiste Jean-Hervé Lorenzi, invité à Bercy pour débattre de la question. Mais de qui parle-t-on précisément lorsque l’on évoque les seniors ?

Éclairage précis sur la question, le baromètre santé de l’institut BVA en partenariat avec la chaire santé de Sciences Po nous aide à mieux comprendre la question. Au sein des deux catégories qui composent la population vieillissante, seuls 16% des sondés se définissent comme des  « personnes âgées » souvent associées à l’idée de dépendance, alors que 42% se considèrent comme des « seniors » actifs et autonomes. L’écart est donc réel entre la réalité objective de la situation de santé des français et la perception très subjective de leur condition. On se sent sénior à partir de 50 ou 60 ans. Phénomène mécanique et naturel puisque le vieillissement général de la population engendre un glissement de la moyenne d’âge et le seuil à partir duquel un individu devient senior. Pour adapter la société au vieillissement de la population, un projet de loi d’orientation et de programmation a été pensé. Entré en vigueur depuis le 1er janvier 2015, le texte comporte trois grands axes : l’anticipation du vieillissement, l’adaptation de la société au vieillissement et l’accompagnement de la perte d’autonomie. Pour 49% des Français, l’accompagnement de la perte d’autonomie doit constituer l’axe prioritaire de ce projet de loi.  Le numérique peut en être le vecteur. Son caractère prioritaire se ressent d’autant plus auprès des leaders d’opinion (et plus particulièrement encore chez les leaders politiques) qui sont 68% à l’identifier ainsi.

Et si la solution de l’accompagnement des seniors résidait dans les nouvelles technologies ? 

Dans un contexte économique complexe, les restrictions budgétaires imposent des choix drastiques en matière de politiques sociales. Et si la solution aux problématiques de vieillissement se trouvait dans  l’apport des nouvelles technologies ? Cet avis est largement partagé au sein de la population française. 80% des sondés pensent que les nouvelles technologies permettent de mieux appréhender le vieillissement et la dépendance, mais surtout le suivi de maladies chroniques. Les outils connectés qui permettent également le suivi d’un traitement voire une consultation à distance. Les nouvelles technologies sont, dans l’esprit de 79% des Français des outils au service de la sécurité du domicile. En revanche, les réserves abondent lorsque l’on évoque les nouvelles technologies comme des outils de prévention face au risque du quotidien. Mais les attentes sont réelles et les séniors confiants dans le potentiel qu’offrent les nouvelles technologies. Les entreprises ont bien identifié ces besoins et près de 64% des Français pensent que l’innovation technologique permettrait de prévenir et d’éviter les risques domestiques des seniors. Les innovations sont là, mais le cadre juridique qui permettrait d’articuler les dispositifs avec les politiques sociales et les organismes de santé doit être affiné.

Malgré la loi pour l’autonomie des personnes âgées, le cadre juridique reste insuffisant et les politiques ne jouent pas le jeu. 

Un projet de loi efficace ? Pas sûr. Du point de vue des moyens déployés, les ressources financières allouées à la mise en œuvre de la loi  reposent en grande partie sur la CASA ou contribution additionnelle de solidarité pour l’autonomie, soit un montant qui s’élève à 645 millions d’euros par an. Des ressources jugées insuffisantes par les professionnels de santé pour adapter la société au vieillissement de la population.

Du côté des entreprises de la « silver economy » la demande est bien identifiée, mais on déplore des usages et une appropriation des techniques toujours trop lents. 

Pour Erwan Lestrohan, directeur d’études chez BVA, le baromètre santé est un apport significatif et constitue « une prise de pouls sectorielle précise en s’interrogeant notamment sur le taux d’équipement des séniors pour les équipements connectés ». Car la France est à la traine : le taux d’équipements des seniors est relativement bas  (30% d’équipement pour les connections web et internet). Le taux chute à moins de 6% pour les équipements d’aide à l’autonomie. Nadia Frontigny, vice-présidente de Care Management- Orange healthcare division se veut plus optimiste. Pour elle, l’étude se veut plein d’espoir. Les technologies sont présentes  mais le vrai décalage vient des usages. « Il faut bien comprendre de qui on parle : les âgés actifs tout de suite après la retraite, ou les âgés dépendants. Lorsque l’on est actif, on n’a pas envie d’un boitier autour du cou. Et pour les âgés dépendants, ils sont majoritairement en institution ». Les usages du numérique sont des outils d’accompagnement et non des outils de suivi ou de contrôle à part entière. « Les opérateurs comme Orange rêvent de télésurveillance, de télémédecine et d’accompagnement à distance, mais les usages sont en retrait ». Mais l’intérêt des français est là ! Les services aujourd’hui pas assez connus. « Si on demande à des français ou à des proches s’ils accepteraient le suivi à distance via les nouvelles technologies, on relève 71% d’intention pour les équipements en communication et des taux globaux de 47% d’intention pour l’aide à l’autonomie, donc un réel intérêt des français pour ces services » ajoute Erwan Lestrohan.

Les solutions technologiques apportées aux seniors ne sont pas suffisantes. 

Pour Bruno Vanryb, président d’Avanquest Software, l’un des enjeux les plus importants réside dans l’adoption des outils par une population qui n’y connait pas grand-chose. La question de l’acculturation est réelle et de ce point de vue, il est important de bénéficier du pont générationnel. Les enfants des séniors aident dans l’installation et l’apprentissage du matériel. « On  a vu toutes les tentatives d’équipement avec des claviers adaptés aux non-voyants, les médaillons, etc. Mais ces produits sont toujours soit trop simples ou trop compliqués et ils n’offrent pas assez de service. Le produit présentant un bon équilibre entre le prix et l’usage n’existe pas. Les objets connectés vont aider à franchir le pas ».  Et les opérateurs de téléphonie ont déjà déployé beaucoup d’inventivité comme les téléphones Doro équipés d’énormes touches pour les seniors. Les nouvelles technologies connectées présentent des avantages. Pour 65% des répondants, elles offrent l’option d’une remontée d’information rapide. Et cette question de l’information est justement un enjeu majeur. « Les seniors sont un enjeu du big data » souligne Bruno Vanryb. « Accéder à l’information est une chose mais l’important est le traitement de cette information. La question n’est pas déconnectée des autres défis du numérique. Autre point : on ne parle pas d’argent, mais ces outils connectés permettent de faire économiser de l’argent. L’explosion réelle du marché ne sera possible que lorsqu’ on réalisera les économies potentielles dans le secteur de la santé ; les innovations du numérique sont souvent le fruit d’un investissement privé mais sans relais public, elles ne se généralisent pas ». 

L’économie des seniors offre un potentiel de développement illimité. 

Au-delà des innovations technologiques pour la gestion de l’âge, l’économie des séniors représente une filière aujourd’hui sous-estimée. Les startups de service, d’applications, de matériels innovants émergent déjà sur un enjeu qui sera central au cours des 50 prochaines années. Enfin, les filières de l’économie numérique peuvent faire émerger des valeurs fortes dans les filières d’innovation, comme la prévention du lien social, l’accompagnement. À quand des hackathons sur le thème de l’âge et de l’accompagnement des seniors ?

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