Les évidences impopulaires de l’économie : le marché du travail

travailleurs credits jarvis (licence creative commons)

Quel modèle du marché du travail utiliser pour bien le comprendre ?

Par Hadrien Gournay.

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Parmi tous les sujets où le public adopte une conception erronée des processus économiques, le fonctionnement du marché du travail est probablement celui qui oriente le plus d’enjeux contemporains. Il intervient de la manière la plus évidente dans la compréhension des problèmes posés par la remise en cause possible des 35 heures ou pour juger de la pertinence de l’allègement des heures supplémentaires et du slogan « travailler plus pour gagner plus ». Ces débats politiques voire politiciens récents ne sont pourtant que la partie immergée de l’iceberg. De manière moins visible, une bonne intelligence des mécanismes économiques à l’œuvre sur le marché du travail est indispensable pour appréhender les enjeux de questions aussi diverses que la mondialisation, la réforme des retraites, la désindustrialisation ou les effets de l’innovation technologique sur l’emploi. Aussi, lors de débats télévisuels ou radiophoniques des intervenants de plus en plus nombreux rappellent que « le travail n’est pas un gâteau à partager » mais la vivacité des échanges, la nature des débats ou le format des émissions ne permettent guère d’approfondir la démonstration ni au public de saisir la portée générale de l’erreur qu’il adopte sans en avoir toujours conscience. Le temps de réflexion que télévision et radio n’autorisent pas, l’écrit et internet le permettent. Tentons de combler une lacune.

Distinguons la conception populaire statique du marché du travail du modèle dynamique préféré par les économistes avant de montrer en quoi celle-ci est supérieure.

Conception populaire statique contre modèle dynamique des économistes

marché du travail rené le honzecLa conception populaire a pour elle l’apparence de la logique et du bon sens. Les principes qui la gouvernent peuvent être résumés ainsi : le chômage étant défini comme la différence entre la population active employée et la population active totale, les variations ayant lieu sur ces deux fronts expliquent les évolutions de la situation de l’emploi.
Si la population active augmente pour différentes raisons, parce que de nombreux jeunes se présentent sur le marché du travail, que des femmes, plus nombreuses que naguère souhaitent s’épanouir professionnellement, que l’âge de la retraite est repoussé ou que de nombreux immigrés entrent dans notre pays, le chômage sera accru du même nombre de personnes. À l’inverse, une diminution de la population active, qui peut se produire lorsque l’effectif des générations prenant leur retraite est plus important que celui des catégories, jeunes ou immigrés, qui entrent sur le marché du travail, le nombre de chômeurs est réduit d’autant en tendance.
Dans les deux cas, le nombre d’emplois est supposé indépendant de la taille de la population active.

Notons ici que certains partis n’ont pas une vision particulièrement cohérente de mécanismes dont ils défendent la réalité lorsque leur prise en compte justifie des mesures en accord avec leur sensibilité politique générale, mécanismes qu’ils rejettent lorsque cela impliquerait de s’en éloigner. Beaucoup à gauche et même au-delà sont scandalisés par le discours du Front National qui, pour réduire le chômage, propose de mettre fin à l’immigration ou d’inciter les femmes à retourner au foyer, mais les mêmes estiment que retarder l’âge de départ à la retraite sera synonyme de chômage pour les jeunes.

Dans ce cadre, la hausse du chômage est également associée aux destructions d’emplois liées aux gains de productivité ou à la mondialisation dans les pays pour lesquels les importations excédent les exportations. Ces conséquences sont à la fois une diminution de l’emploi total et une hausse équivalente du chômage, toutes choses égales par ailleurs, mais aussi en tendance. La précision est importante car la première conséquence pourrait apparaitre sans la seconde si ces destructions s’inséraient dans des fluctuations d’emplois globalement équilibrées au lieu de s’y ajouter. Dans le cas de la mondialisation les exportations pourront parfois compenser les importations sur le front de l’emploi mais ce ne sera pas toujours le cas. Alors que les mécanismes économiques semblent tendre spontanément à l’accroissement du chômage, seules les interventions publiques paraissent favorables à l’emploi. Les plus simples consistent à enrayer les rouages du développement du chômage décrits plus haut mais d’autres possibilités s’offrent au politique. La limitation du temps de travail, conçue pour partager la quantité de travail totale entre un plus grand nombre de personnes, ou la création d’emplois aidés, subventionnés par la puissance publique, sont tout aussi bénéfiques.

Le lien entre chômage, emploi et population active est très différent pour les économistes selon lesquels le marché de l’emploi fonctionne comme un système écologique où une population s’adapte à son milieu, la « population » étant ici composée par les emplois et le « milieu » constitué par … la population active. Autrement dit, lorsque la population désirant travailler est plus nombreuse que le nombre d’emplois pourvus, ce nombre augmentera de façon à rétablir l’équilibre. Ce mécanisme s’explique par le jeu des prix, aussi bien sur le marché du travail que sur les biens de consommation. Ce sont principalement des fluctuations conjoncturelles et les contraintes légales et réglementaires empêchant le mécanisme des prix d’effectuer un tel ajustement qui expliquent les variations du nombre de chômeurs.

Ces principes incitent à tirer des conséquences très différentes des phénomènes précédents.

L’économiste ne craint pas de voir l’augmentation de la population active, la possibilité de travailler davantage et les destructions d’emplois technologiques produire une hausse durable du chômage. Si cela avait lieu un temps, les mécanismes compensateurs présentés plus haut feraient croitre le stock d’emplois, éliminant ainsi numériquement le chômage qui se serait développé de manière transitoire. Dans le cas d’une augmentation du temps de travail, le modèle dynamique peut être modifié légèrement en remplaçant la population désirant travailler par le désir d’heures travaillées de sorte que la proposition d’heures travaillées s’ajuste au désir d’heures travaillées. Les processus compensant les disparitions d’emplois dues à des gains de productivité ont été appelés « destruction créatrice » ou « théorie du déversement ». Les peurs fondées sur leur méconnaissance sont aussi peu justifiées que celles qui consisterait à s’inquiéter que la croissance des chairs et des organes d’un enfant ne suive pas celle de son ossature.

À l’inverse, les diminutions légales de population active, le partage du temps de travail, même si le salaire baisse de sorte que le salaire horaire reste stable, et les emplois aidés sont de fausses solutions. Ici, l’erreur sur les origines de la maladie oriente le choix vers un remède inapproprié. Le sous-emploi qui précède les politiques de réduction de la population active n’a pas pour cause une différence « naturelle » entre emplois et population active, qui au contraire se rapprochent spontanément, mais des réglementations et rigidités qui empêchent offre et demande de s’adapter.

Dès lors que les causes réelles du problème ne sont pas traitées, leurs effets se produiront sur une population active réduite, le taux de chômage sera le même, tandis que le nombre de chômeurs aura diminué dans la même proportion que la population active. Pire, des catégories qui auraient souhaité y accéder seront arbitrairement exclues du marché du travail. Il ne faut donc pas attendre d’une diminution de la population active qu’elle résorbe un chômage du à des contraintes réglementaires et conjoncturelles qui pèseront tout autant sur la population active diminuée. L’inefficacité du partage du temps de travail procède d’une logique similaire. Enfin, les emplois aidés sont financés par des impôts qui détruisent autant d’emplois que la dépense correspondante n’en crée comme Frédéric Bastiat l’avait montré dans la série « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas »

Les faits soutiennent-ils ces raisonnements ?

Supériorité de l’analyse des économistes

Pour examiner les effets de l’évolution de la population active sur l’emploi et le chômage, j’ai pu, grâce aux données de la banque mondiale sur la population active et sur le chômage, reconstituer pour les douze pays comptant plus de 50 millions d’actifs en 2013, l’évolution des deux indicateurs entre 1991 et 2013 (première et dernière année où ces données sont accessibles). Dans la ligne « ensemble », j’ai donné le total de la population active et la moyenne du taux de chômage (sans pondérer de la population).

Pays les plus peuplésAlors que la population active totale de ces douze pays passait de 1570 millions à 2107 millions, soit une augmentation de plus de 34 %, le chômage a légèrement diminué. Sur la base d’un stock d’emplois stable conforme à la théorie populaire, il aurait du approcher les 30 % de la population active de ces pays en 2013.

Il existe une preuve encore plus flagrante de la supériorité du modèle dynamique concernant les effets des évolutions de la population active sur l’emploi et le chômage. En effet, l’indépendance de l’évolution de l’emploi et de la population active, devrait être vérifiée dans l’espace comme dans le temps. Ainsi, les pays dont la population active est la plus nombreuse, ne créant pas plus d’emplois que les autres en moyenne, connaitront un chômage plus élevé. Par exemple, compte tenu de leurs populations respectives, 41 millions d’actifs pour l’Allemagne et 30 millions pour la France, l’Allemagne devrait potentiellement compter 11 millions de chômeurs en plus ! Encore s’agit-il de deux pays dont les populations restent dans le même ordre de grandeur. Mais après avoir comparé par exemple l’Estonie (600.000 actifs) et les États-unis (141.000.000), voisins dans le tableau, devrions-nous nous ébahir que les États-unis ne comptent pas 140 millions de chômeurs ? Peut-être protestez-vous que la démonstration est absurde, qu’on ne peut pas comparer des pays si différents. Pourtant, la seule chose qui peut, dans votre esprit, invalider de telles comparaisons est la conviction que plus un pays est grand plus il aura tendance à créer d’emplois. Toutefois, si vous adoptez cette maxime, vous devrez également en accepter une seconde, inséparable de la première, qui est que plus un pays grandit, plus il aura tendance à créer d’emplois.

Illustrons divers principes par l’évolution de l’emploi en France entre 1970 et 2011 à partir d’un tableau présenté sur Wikipedia dont l’Insee est la source primaire. Les chiffres donnés ici le sont en milliers. Les secteurs déprimés sont ceux dont le nombre de salariés a globalement diminué sur la période (primaire, secondaire, construction).

France destruction créatrice

Les facteurs théoriques de hausse du chômage tiennent à l’augmentation de la population active et à la baisse du nombre d’emplois dans les secteurs déprimés. La population active passant de 22075 à 28940 tandis que les emplois dans les secteurs déprimés passaient de 10212 à 5764, le chômage aurait du passer, selon les conséquences de ces phénomènes dans l’opinion populaire de 525 milliers à 11863. Heureusement, ce ne fut pas le cas, même si la situation est bien moins reluisante qu’en 1970. L’augmentation de l’emploi dans le secteur tertiaire, conformément à la théorie du déversement a permis d’éviter ce cataclysme. La population active occupée était supérieure à 26 millions en 2011 au lieu d’avoisiner les 17 millions si le déversement n’avait pas eu lieu durant la période.
Plus largement, le principe de la destruction créatrice se vérifie dans l’ensemble des pays développés depuis la révolution industrielle.
La réduction individuelle du temps de travail devait conduire à partager le temps de travail et à réduire le chômage. Le fait que le nombre d’heures travaillées par actif est faible en France suggère plutôt que le temps de travail global n’a pas été partagé mais réduit.

Enfin, si les pays créant plus d’emplois publics luttaient plus efficacement contre le chômage, cela se saurait. Les études montrent en réalité que les emplois publics contribuent à une destruction nette d’emplois.

Conclusion générale de la série

Cette petite série des évidences économiques a consisté à montrer la fausseté de certaines conceptions populaires et de les comparer à des théories économiques opposées. Constater les erreurs populaires n’interdit pas la critique des théories économiques même si celles-ci sont à l’évidence beaucoup plus proches de la description des processus réels. À l’inverse, la critique des théories économiques dominantes ne justifie pas la réhabilitation des théories populaires.

D’ailleurs, employer le mot « théories » pour désigner de simples préjugés n’est-il pas quelque peu flatteur ? Prenons le cas du marché du travail. Si les adeptes du modèle statique où offre d’emplois et offre de travail sont indépendantes étaient cohérents, ils devraient utiliser le nombre d’emplois créés et non le taux de chômage dans les comparaisons internationales mais l’absurdité de l’idée appliquée en ce contexte paraitrait si évidente qu’elle serait abandonnée. Aussi, être plus royaliste que le roi, donner à des préjugés populaires une formulation cohérente est une manière d’en montrer plus facilement la fausseté.

Ces réflexions nous conduisent vers un nouveau motif d’étonnement. Le peuple que l’on pourrait croire peu habile pour bâtir des théories mais apte à prendre en compte ce qui saute aux yeux, se trompe en définitive en utilisant pour accéder au réel, une « grille théorique », une clé, sans voir qu’elle n’ouvre aucune porte. L’observation du réel conduit plus souvent les gens à conforter leurs préjugés qu’à les réviser. N’est-ce pas une loi d’imagination semblable à celle qui nous fait découvrir monstres, palais, montagnes, visages et paysages dans les nuages que nous contemplons ou de discerner des personnages grâce aux tâches colorées que le peintre a posées sur la toile ?

La différence est que dans un cas l’illusion est féconde, dans l’autre elle n’est que trompeuse.