J’aime l’entreprise, mais pas ses actionnaires

Partenariat - Entreprise - Personnel (image libre de droits)

Prétendre aimer l’entreprise tout en dénigrant les actionnaires est une posture difficile à tenir.

Prétendre aimer l’entreprise tout en dénigrant les actionnaires est une posture difficile à tenir. Toutes les parties prenantes sont indispensables au bon fonctionnement d’une société.

Par Michel Albouy

Partenariat (Image libre de droits)
Partenariat (Image libre de droits)

 

Dans un discours resté célèbre, le Premier ministre, Manuel Valls, déclarait en ouverture de l’université d’été du Medef le 27 août 2014 : « J’aime l’entreprise ».

À propos du pacte de responsabilité et des 40 milliards d’euros d’aides en direction des entreprises il déclarait face aux critiques faites par certains élus socialistes : « Il est absurde de parler de cadeaux aux patrons. Ce sont les entreprises qui créent de la valeur, génèrent des richesses. »

Il poursuivait en affirmant : « Notre droit du travail est perçu comme contraignant, nos prélèvements comme trop lourds, et nos dépenses publiques comme trop élevées. » Ce discours pro-entreprise fut salué par une standing ovation des patrons… Ainsi, la gauche de gouvernement affirmait sa rupture avec les vieux dogmes de la pensée marxiste. Dont acte.

Critique radicale

Récemment, un point de vue publié par des économistes dans Le Monde titrait en écho à la déclaration du premier ministre : « Nous aussi, nous aimons l’entreprise ! » Mais au-delà de cette déclaration, ses auteurs se livraient à une critique radicale du fonctionnement et de la gouvernance des entreprises considérés comme « structurellement inadaptés à notre économie ».

La critique – qui n’est pas nouvelle – porte essentiellement sur le fait que seuls les actionnaires, appelés « apporteurs en capital » décident à travers le Conseil d’administration des principales orientations de l’entreprise.

« Bicamérisme économique »

Or, pour ces économistes, « il n’y a plus aujourd’hui de bonne raison ni en termes d’efficacité ni en termes de justice, de laisser dans les mains des seuls apporteurs en capitaux le droit de décider de la richesse des territoires, du développement des savoir-faire et de la dignité des salariés ».

Il faudrait introduire un « bicamérisme économique » permettant d’associer les salariés appelés « apporteurs en travail » et aller au-delà de la simple représentation des salariés codifiée par la loi de sécurisation de l’emploi.

La charge se termine enfin, comme il se doit, par la dénonciation de la « hausse vertigineuse de la part des dividendes » versés aux actionnaires et des rémunérations des patrons. Bref, on l’aura compris, nos auteurs aiment bien l’entreprise, mais beaucoup moins leurs actionnaires et leurs dividendes.

Sans actionnaires, pas d’entreprises

entreprise actionnaires rené le honzecEt pourtant, peut-on aimer l’entreprise sans aimer ses actionnaires ? À notre avis, c’est difficile, car sans actionnaire il n’y a pas d’entreprise privée. Naturellement, il n’y a pas également d’entreprise sans salariés, sans fournisseurs et surtout sans clients.

Alors, pourquoi faire une différence entre ces différentes parties prenantes ? Pourquoi seuls les actionnaires et quelques salariés-actionnaires seraient représentés au Conseil d’administration ? Et pourquoi ne pas mettre sur un pied d’égalité les apporteurs en capital avec les apporteurs en travail ? Toutes ces questions sont pertinentes et pour y répondre il convient de revenir à ce qui fait la principale différence entre tous ces acteurs, à savoir leur lien avec l’entreprise.

Que ce soient les salariés, les clients, les fournisseurs, les créanciers financiers, tous ces acteurs ont en commun d’avoir une relation contractuelle avec l’entreprise contrairement aux actionnaires. La rémunération des salariés est prévue par le contrat de travail, celle des fournisseurs est fixée dans le cadre de la relation client-fournisseur, celle des créanciers par leurs contrats de dette et celle des clients par le contrat de vente.

Rémunération variable pour l’actionnaire

Seul l’actionnaire n’est pas protégé par un contrat. Sa rémunération (dividendes et plus-value aléatoire) va dépendre de la plus ou moins bonne gestion des dirigeants et de l’exécution de l’ensemble des contrats que noue l’entreprise avec les autres parties prenantes. L’actionnaire est le créancier résiduel, sa rémunération qui n’est pas contractuelle vient après celle de toutes les autres parties prenantes. Ce faisant il lui faut avoir un œil sur l’ensemble des décisions de gestion de l’entreprise.

Cet œil c’est justement le Conseil d’administration dont la mission, entre autres, est de contrôler l’action des dirigeants dans l’intérêt des actionnaires. Est-ce à dire que le Conseil d’administration ne doit pas se préoccuper du sort des salariés, des fournisseurs et des clients ? Bien évidemment non !

Comment créer de la valeur pour les actionnaires sans employés motivés et performants ? Comment créer de la valeur sans fournisseurs de qualité ? Enfin, comment créer de la valeur sans clients satisfaits ? Tous sont indispensables et leurs intérêts doivent être pris en compte par les représentants des actionnaires dans leur propre intérêt bien compris.

Entreprise connectée ?

Nombreuses sont les entreprises, comme par exemple l’Air Liquide, qui ont compris cette exigence. Ainsi, pour Benoît Potier, Président-Directeur Général d’Air Liquide : « Une entreprise performante est toujours connectée à son environnement, ses marchés, ses clients, ses partenaires et ses actionnaires ». Pour son PDG, Air Liquide est par nature une entreprise connectée : « Nous avons un métier de proximité qui exige un ancrage territorial au plus près des centres de consommation. Nous sommes présents dans 80 pays et nos 50 000 collaborateurs servent plus de deux millions de clients et de patients à travers le monde. »

Mais si tel est le cas, pourquoi ne pas associer directement ces parties prenantes, notamment les salariés, et confier cette tâche de direction aux seuls actionnaires ? Avec la proposition de créer un « bicamérisme économique » pour représenter les apporteurs de travail, le risque est grand de transformer l’entreprise en une entité ingouvernable, surtout lorsque les décisions sont difficiles à prendre comme lors d’opérations de restructurations industrielles ; on pense malheureusement à la fermeture de sites. La vision à long terme du projet d’entreprise ne peut pas être portée par les seuls salariés, les clients ont aussi leur mot à dire.

Négociations politiques permanentes

Contrairement à ce que l’on peut croire, une entreprise, même grande, n’est pas une institution politique, mais économique dont le but est de produire et de fournir des biens ou des services à destination de clients. Contrairement à une Collectivité locale ou un État, une entreprise peut mourir, surtout si elle ne répond pas aux besoins de ses clients. Pour être gouvernée efficacement dans un monde concurrentiel, l’entreprise a besoin d’une direction claire, assumée et validée par ses actionnaires. Celle-ci ne peut être partagée et faire l’objet de négociations politiques permanentes.

Oui, bien sûr, la performance des entreprises dépend des motivations et des capacités d’innovation de leurs salariés. C’est même une des clés de la réussite du projet d’entreprise. Mais est-ce une raison pour instituer un « choc de démocratie » et limiter les droits des actionnaires comme le préconisent nos économistes ?

Moins d’obligations pour l’employé que pour l’actionnaire

Tout dirigeant d’entreprise et particulièrement ceux des entreprises innovantes savent que leur société est exposée à la concurrence pour son personnel qualifié et aux défis que constituent la recherche et la rétention du personnel qualifié, dont le départ peut compromettre la capacité de la firme à mener et développer efficacement ses activités.

Il est donc essentiel pour le Conseil d’administration de prendre en compte les aspirations du personnel. Eh oui, le personnel n’appartient pas à l’entreprise et il est libre de la quitter. Il n’aura même pas l’obligation de trouver un remplaçant comme l’actionnaire qui vend son action ! Sa seule obligation est de respecter son contrat de travail.

Pas d’investissement sans risques

Enfin, il y a une bonne raison pour laquelle les entreprises privées ont besoin d’actionnaires et que le pire serait que cette espèce vienne à disparaître avec la réduction de leurs droits de propriété. Il n’existe aucun projet d’investissement sans risque. Or, il n’est ni dans la mission ni dans l’intérêt des banques de prendre des risques sur les projets d’investissement des entreprises. On connait ce qu’il advient des banques lorsqu’elles s’aventurent dans cette voie.

C’est l’ensemble du système bancaire qui peut être secoué et entraîner de graves turbulences sur l’économie réelle. La banque, et d’une façon plus générale les créanciers financiers, ne doivent pas prendre de risques. La banque doit pouvoir récupérer son capital et toucher ses intérêts. C’est aux actionnaires de prendre les risques. C’est pourquoi les entreprises ont besoin de fonds propres, appelés également capitaux à risque.

Déclin des investisseurs nationaux

Le drame, en France, est justement que la part des investisseurs nationaux dans leurs entreprises tend à décliner : plus de 50% du capital des entreprises du CAC 40 est en effet détenu par des non-résidents et le fonds souverain norvégien est devenu à la fin des années 2000 le premier investisseur étranger des entreprises du CAC 40.

Quant aux montants des dividendes versés aux actionnaires, environ 40 milliards d’euros pour les entreprises du CAC 40, il convient de ramener ce flux à la valeur des capitaux investis, soit environ 2 à 3% ; une rémunération que l’on ne peut qualifier d’exorbitante, notamment si on la rapproche de celle de l’immobilier. Pourquoi les actionnaires devraient se contenter d’une rémunération moindre que celle de l’immobilier ? Veut-on pousser encore un peu plus les épargnants vers l’immobilier au détriment des entreprises ?

Au total, vouloir aimer l’entreprise sans aimer – ou simplement comprendre – ses actionnaires nous paraît une posture bien difficile à défendre. Le risque avec cette déclaration d’amour qui exclut les actionnaires est, in fine, d’étouffer l’entreprise.