L’individualisme moral face au Djihadisme

Dénoncer le Djihadisme comme le principal péril auquel nos sociétés seraient confrontées est-il compatible avec l’individualisme moral cher aux libéraux ?

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Voile islamique (Crédits Neil Moralee licence Creative Commons)

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L’individualisme moral face au Djihadisme

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 29 janvier 2015
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Par Hadrien Gournay.

Voile islamique (Crédits Neil Moralee licence Creative Commons)

 

Le principe des libéraux est de ne porter de jugement que sur des individus et non sur des groupes, et de ne pas faire peser sur les premiers une responsabilité retombant sur d’autres individus de la même communauté en vertu de ce lien communautaire. Sanctionner tout un clan pour une faute que l’un des ses membres aurait commise est absolument contraire à leurs principes. Lorsque la question porte sur l’Islam et le Djihadisme (entendu comme courant d’opinion justifiant le terrorisme), ils rappellent qu’on ne peut faire retomber la responsabilité du Djihadisme moderne sur la majorité des musulmans respectueuse des libertés ou au moins pacifique. Ces principes constituent l’individualisme moral.

Pourtant, se contenter de cette grille de lecture unique pour analyser les situations géopolitiques et les risques de conflit fait courir le risque d’en négliger des aspects essentiels et de ne pouvoir juger au mieux leurs possibilités d’évolution. Si on replace la question dans le contexte historique de l’Allemagne nazie, raisonner entièrement en terme de responsabilité individuelle, aurait-il permis de décrire lucidement la montée du Nazisme ? Certes, certains Allemands étaient nazis et d’autres ne l’étaient pas ! Le fait qu’une proportion de plus en plus importante d’entre eux adhérait aux idées fanatiques d’Hitler demeure. Il ne pouvait être passé sous silence et méritait certainement d’être (au moins !) souligné par les commentateurs de l’époque. Or, si la question de la proportion d’un groupe au sein d’un groupe plus large (des nazis parmi les Allemands, des djihadistes parmi les Musulmans) est capitale, elle pourrait à certains égards être qualifiée d’ « holistique ». Il reste possible, il est vrai, de traiter le problème en valeur absolue plutôt que relative, de ne pas s’intéresser à la proportion des Allemands adhérant au nazisme, mais à la force qu’il représente, à ses chances de contrôler l’appareil d’État et à ce qu’il en fera. La question de la proportion est intéressante à cet égard mais comme simple indice. Toutefois, même en procédant ainsi, insister sur les dangers du Djihadisme, le présenter par exemple comme le principal péril auquel nos sociétés seraient confrontées, est souvent taxé d’Islamophobie par une bonne proportion des libéraux alors qu’un raisonnement semblable nous semble pourtant a posteriori adapté à la montée du Nazisme et n’aurait pu être qualifié de germanophobe.

Comment s’explique la position des libéraux ? Est-elle fondée ? Dénoncer le Djihadisme comme le principal péril auquel nos sociétés seraient confrontées est-il compatible avec l’individualisme moral cher aux libéraux ?

Telles sont les principales questions qui nous occuperont pour la suite.

Certaines précisions sont nécessaires pour comprendre la réaction des libéraux sur cette question.

Tout d’abord, la proposition selon laquelle le Djihadisme est le principal péril qui nous menace peut éventuellement être qualifiée d’Islamophobe par ses intentions mais non par sa nature. Une proposition est islamophobe par nature lorsqu’elle peut être qualifiée ainsi sans qu’il soit nécessaire d’examiner la véracité du ou des faits qu’elle énonce. Il en serait ainsi par exemple de la proposition « tous les musulmans sont des criminels ». En revanche, la proposition : « 20 % des musulmans sont des criminels » ne peut être qualifiée d’Islamophobe en fonction de son seul énoncé. Cela ne l’empêche pas d’être fausse et d’exagérer grossièrement la proportion de criminels parmi les musulmans. Elle peut alors être islamophobe en fonction des intentions de l’auteur (mensonge pur et simple, mauvaise foi et refus de prendre en compte les faits) ou ne pas l’être (simple faute de frappe, mauvais renseignement que l’auteur corrige si le contraire lui a été démontré).

Si les libéraux réagissent souvent avec sévérité avec les discours consistant à présenter le Djihadisme comme un péril menaçant immédiatement la sécurité de la planète et de l’occident, c’est peut être en partie parce qu’ils estiment que cette idée procède d’une grossière exagération et donc qu’elle relève de l’islamophobie par ses intentions. C’est sans doute vrai d’une bonne partie des libéraux rejetant ce type de discours mais il n’est pas certain que ce soit là l’explication principale de leur attitude. Une autre hypothèse mérite d’être présentée. Souvent le discours insistant sur les périls liés au Djihadisme ou à l’Islam radical néglige systématiquement l’approche individualiste des libéraux. Généralement, ces tenants du péril djihadiste n’affirment pas que le problème toucherait l’ensemble des musulmans ni même une majorité, mais ils se gardent bien de rappeler le contraire. Or, cette insistance systématique sur ce qui est le plus dangereux au sein de l’Islam en négligeant les aspects pacifiques risque à la longue d’avoir pour ceux qui reçoivent de telles paroles exactement le même effet que si ceux qui les prononçaient reliaient directement l’ensemble des musulmans au Djihadisme. Ainsi, un discours peut devenir haineux, davantage parce qu’il omet que parce qu’il énonce. Au passage, ce fait réfute en grande partie la possibilité d’intervenir contre l’incitation à la haine à moins pour le juge de se substituer à celui qu’il condamne et de se faire producteur de discours : « ce que vous dites n’est peut-être pas faux, mais vous auriez également du rappeler ceci …».

Néanmoins, si la forme et le contenu de ce discours doivent être corrigés, si le danger présenté par le Djihadisme pour la communauté internationale est à nuancer, il n’est pas possible de balayer d’un revers de la main la proposition qui le sous-tend en la renvoyant à l’univers de l’islamophobie en raison des intentions supposées de ceux qui la formulent. Elle doit être intégrée au débat public, fut-ce pour la réfuter.

Avec l’exemple du Nazisme nous savons que prendre en compte, au moins sur un plan intellectuel, la montée d’un danger relève d’une lucidité qui ne peut-être contraire aux valeurs libérales. Il n’en reste pas moins vrai que ce regard lucide sur les dangers que présentent certains mouvements haineux relève d’une approche en partie, sinon holistique, c’est-à-dire radicalement opposée aux principes de l’individualisme moral rappelés en introduction, mais au moins « globalisante », susceptible de s’en écarter sur plusieurs points. Ainsi, du point de vue de cette approche globalisante, aussi injuste que cela puisse être pour les allemands qui s’opposaient au totalitarisme hitlérien, le Nazisme ne peut être dissocié de l’Allemagne dans son ensemble. Cela est vrai lorsque l’on veut comprendre l’origine de ce courant. Cela l’est encore lorsque l’on veut évaluer le danger qu’il représente : en accédant au pouvoir, les nazis ont pu mettre à leur profit, notamment militairement, l’ensemble des forces présentes dans la société allemande, celles de leurs opposants comme celles de leurs partisans. Cela l’est enfin lorsque l’on veut le combattre. Les soldats alliés ne pouvaient distinguer parmi les soldats allemands auxquels ils étaient opposés ceux qui adhéraient au nazisme et ceux qui le rejetaient. Notons ici qu’il ne s’agit pas d’assimiler la situation du Djihadisme dans l’Islam à celle du Nazisme de l’Allemagne du début des années trente, mais d’établir des critères de discussion admissibles pour tous. La comparaison du Djihadisme et du Nazisme ne peut être menée jusqu’au bout. Malgré la volonté de restaurer le Califat manifestée par Daesh, les djihadistes n’ont pas pris la tête de l’ensemble du monde Musulman et leurs chances de le faire restent objectivement faibles. Au moins pour ce qui est de lutter contre lui, l’approche individualiste peut donc être privilégiée. En France, cette lutte relève davantage d’une approche judiciaire, individualiste par nature, que d’une approche militaire, plus globalisante.

Pour conclure, les approches globalisantes et moralement individualistes doivent être combinées. Négliger la démarche individualiste transforme de façon insidieuse une approche globalisante en une approche holistique qu’elle soit islamophobe, xénophobe ou raciste. Oublier l’approche globalisante ne nous permet pas de connaître les dangers qui nous menacent et de les combattre avec les moyens appropriés. Sans l’approche individualiste nous devenons dangereux, sans l’approche « globalisante », nous sommes en danger.

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  • Pardon, mais « putain que c’est bon » de lire ça ! Notre cerveau, « nos réseaux de neurones », ont une approche globale a deux niveaux. Ils généralisent d’abord, puis ensuite, ils discriminent. L’humain est fait de ça et cela fonctionne, il faut juste le constater. On peut imaginer que l’Islam-o-phobie, c’est un peu comme la lion-o-phobie pour une gazelle. Une gazelle ne cherche pas à savoir si c’est un bon ou un mauvais lion, elle décampe dare-dare, pour la survie de son espèce, elle ne cherche pas à comprendre : elle bondit un point c’est tout.

    C’est exactement ce qui m’arrive quand je croise un musulman, je fuis et c’est mon droit. Je ne suis pas islamophobe, je ne cherche pas à faire de mal, mais je fuis pour me préserver, comme un animal.

  • Ce texte est hors sujet, on est toujours dans le: « pas d’amalgame, c’est pas l’islam  »
    Mais dans la même semaine des attentats à Charlie hebdo nous avions encore pire aux Yémen et aux Niger.
    Pourquoi ne pas relier ses évènements, qui se produisent au nom de l’islam.
    Michel Onfray fait l’amalgame de manière intelligente. Des musulmans appellent à une réforme de l’islam que vous faut il de plus !?
    Que pensez vous de la séparation Inde Pakistan en 1947 suivit de trois guerres. Moi j’y vois la preuve d’une intolérance maladive de cette religion.
    Dans cette critique il n’y a aucune stigmatisation de l’individu ou du collectif, mais juste une considération sur une religion belliqueuse.

  • « un péril menaçant immédiatement la sécurité de la planète et de l’occident, parce qu’ils estiment que cette idée procède d’une grossière exagération et donc qu’elle relève de l’islamophobie »
    Si l’islam entraîne nécessairement l’islamisme, et si on rejette l’islamisme, il faut donc rejeter l’islam.
    Je ne vois pas le rapport avec l’ampleur de la menace, planétaire ou pas.
    Si seuls les Saoudiens, les Pakistanais, les Nigérians, les Iraniens, les Afghans étaient concernés, que vous faut-il de plus pour vous émouvoir ?

    Par ailleurs le biais de personnalisation est absurde.
    Détester l’islam n’est pas détester les musulmans, bien au contraire.
    Car si l’islam est bon, que penser de ceux qui agissent mal en s’en réclamant ?
    Alors que s’il est mauvais, ils ont une excuse.
    Quant à ceux qui ne font pas de mal, ils ont d’autant plus de mérite.

    L’islam est un objet, les musulmans sont des personnes.
    L’islam est connaissable, on peut le juger en vertu de la liberté de conscience et on le doit à notre époque.
    Il faut alors connaître quelques rudiments du coran et de la vie de Mahomet.
    Le rejet s’ensuit …

  • Hitler obtient le pouvoir avec aux élections législatives allemandes de mars 1933 avec 43,9% des suffrages exprimés. Le problème n’est pas le nombre de votants mais le pourcentage de votes exprimés. L’abstention faisant toujours le lit de l’extrémisme.

    100% de votants chez une minorité et 90% de votants chez les indigènes font basculer une élection en faveur des gens qui se mobilisent. Après à chacun de faire ses calculs savants pour voir à partir de quel seuil un pouvoir peut basculer dans l’ignominie compte tenu des d’extrémismes contenus dans chaque idéologie, religion, philosophie référencées sur Terre. Les bolchéviques communistes ont pris le pouvoir avec moins de 5% de la population. Les nazis avec moins de 20%.

    Dernier calcul : 1% de 1,5 milliards fait quand même 15 millions.
    Chiffre suffisant pour que des personnes ultra violentes et déterminées prennent le pouvoir partout.

  • « Dénoncer le Djihadisme comme le principal péril auquel nos sociétés seraient confrontées est-il compatible avec l’individualisme moral cher aux libéraux ? »

    Je passe sur sur l’ironie de la question qui fait appel à une abstraction pour justifier une abstraction.
    « Les libéraux » ne se s’accordent pas tous sur les mêmes principes et probablement aucun n’admet « l’individualisme moral » tel que vous le fantasmez.

    Non, ce qui m’amuse le plus c’est de considérer le Djihadisme comme le principal péril auquel nous sommes confrontés. Une menace qui ne cause pas 15 morts par an en France serait le plus grand danger auquel nous sommes confrontés?

    C’est plutôt l’incapacité des français à gérer leurs émotions, leur propension à se faire submerger par la peur au moindre événement qui est notre plus grand péril.

    12 morts et nous sommes prêt à abattre l’Etat de Droit. 12 morts et nous sommes prêts à violer la moindre des libertés. Les Djihadistes ne sont rien à coté de ceux qu’ils terrorisent.

  • Mon texte a été lu avec des yeux différents en fonction des commentateurs et notamment l’affirmation  » le djihadisme est le principal péril qui nous menace « . Pour Fucius, j’ai l’air de condamner cette affirmation pour Islamophobie alors que je citais la réaction de nombreux libéraux. Je précise que j’ai utilisé les mots Islamophobie au sens de haine des musulmans et non de haine de l’Islam. Pour François, j’ai l’air d’approuver cette remarque.

    Mon opinion n’est pas tranchée en réalité. Je tenais juste à dire que selon moi, elle n’était pas d’une absurdité telle qu’on refuse de la discuter. J’ai voulu porté la discussion sur une formule plus que sur l’opposition un peu nébuleuse de deux camps.

    François, je vous invite à lire mon précédent article sur l’état de droit. Ce qui est drôle c’est que j’avais prévu de mettre en conclusion de cet article précédent une phrase reprenant l’idée présente dans la dernière phrase de votre commentaire, mais j’y ai finalement renoncé.

    J’espère avoir pu dissiper certains malentendus.

  • Effectivement sans approche globalisante nous sommes en danger. Individus nous le sommes, avec une identité propre, mais nous trimballons l’histoire de nos parents, de notre pays, de notre culture. de fait nous sommes des individus groupe.
    Être libéral est un atout contre la fusion dans le groupe d’opinion, ou n’importe quel groupe d’ailleurs, mais l’écueil serait d’oublier ce que nous partageons inconsciemment.
    Alors effectivement on peut globalement avoir peur de l’islam, comme on aurait du avoir peur un peu plutôt du Nazisme.

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