L’individualisme moral face au Djihadisme

Voile islamique (Crédits Neil Moralee licence Creative Commons)

Dénoncer le Djihadisme comme le principal péril auquel nos sociétés seraient confrontées est-il compatible avec l’individualisme moral cher aux libéraux ?

Par Hadrien Gournay.

Voile islamique (Crédits Neil Moralee licence Creative Commons)

 

Le principe des libéraux est de ne porter de jugement que sur des individus et non sur des groupes, et de ne pas faire peser sur les premiers une responsabilité retombant sur d’autres individus de la même communauté en vertu de ce lien communautaire. Sanctionner tout un clan pour une faute que l’un des ses membres aurait commise est absolument contraire à leurs principes. Lorsque la question porte sur l’Islam et le Djihadisme (entendu comme courant d’opinion justifiant le terrorisme), ils rappellent qu’on ne peut faire retomber la responsabilité du Djihadisme moderne sur la majorité des musulmans respectueuse des libertés ou au moins pacifique. Ces principes constituent l’individualisme moral.

Pourtant, se contenter de cette grille de lecture unique pour analyser les situations géopolitiques et les risques de conflit fait courir le risque d’en négliger des aspects essentiels et de ne pouvoir juger au mieux leurs possibilités d’évolution. Si on replace la question dans le contexte historique de l’Allemagne nazie, raisonner entièrement en terme de responsabilité individuelle, aurait-il permis de décrire lucidement la montée du Nazisme ? Certes, certains Allemands étaient nazis et d’autres ne l’étaient pas ! Le fait qu’une proportion de plus en plus importante d’entre eux adhérait aux idées fanatiques d’Hitler demeure. Il ne pouvait être passé sous silence et méritait certainement d’être (au moins !) souligné par les commentateurs de l’époque. Or, si la question de la proportion d’un groupe au sein d’un groupe plus large (des nazis parmi les Allemands, des djihadistes parmi les Musulmans) est capitale, elle pourrait à certains égards être qualifiée d’ « holistique ». Il reste possible, il est vrai, de traiter le problème en valeur absolue plutôt que relative, de ne pas s’intéresser à la proportion des Allemands adhérant au nazisme, mais à la force qu’il représente, à ses chances de contrôler l’appareil d’État et à ce qu’il en fera. La question de la proportion est intéressante à cet égard mais comme simple indice. Toutefois, même en procédant ainsi, insister sur les dangers du Djihadisme, le présenter par exemple comme le principal péril auquel nos sociétés seraient confrontées, est souvent taxé d’Islamophobie par une bonne proportion des libéraux alors qu’un raisonnement semblable nous semble pourtant a posteriori adapté à la montée du Nazisme et n’aurait pu être qualifié de germanophobe.

Comment s’explique la position des libéraux ? Est-elle fondée ? Dénoncer le Djihadisme comme le principal péril auquel nos sociétés seraient confrontées est-il compatible avec l’individualisme moral cher aux libéraux ?

Telles sont les principales questions qui nous occuperont pour la suite.

Certaines précisions sont nécessaires pour comprendre la réaction des libéraux sur cette question.

Tout d’abord, la proposition selon laquelle le Djihadisme est le principal péril qui nous menace peut éventuellement être qualifiée d’Islamophobe par ses intentions mais non par sa nature. Une proposition est islamophobe par nature lorsqu’elle peut être qualifiée ainsi sans qu’il soit nécessaire d’examiner la véracité du ou des faits qu’elle énonce. Il en serait ainsi par exemple de la proposition « tous les musulmans sont des criminels ». En revanche, la proposition : « 20 % des musulmans sont des criminels » ne peut être qualifiée d’Islamophobe en fonction de son seul énoncé. Cela ne l’empêche pas d’être fausse et d’exagérer grossièrement la proportion de criminels parmi les musulmans. Elle peut alors être islamophobe en fonction des intentions de l’auteur (mensonge pur et simple, mauvaise foi et refus de prendre en compte les faits) ou ne pas l’être (simple faute de frappe, mauvais renseignement que l’auteur corrige si le contraire lui a été démontré).

Si les libéraux réagissent souvent avec sévérité avec les discours consistant à présenter le Djihadisme comme un péril menaçant immédiatement la sécurité de la planète et de l’occident, c’est peut être en partie parce qu’ils estiment que cette idée procède d’une grossière exagération et donc qu’elle relève de l’islamophobie par ses intentions. C’est sans doute vrai d’une bonne partie des libéraux rejetant ce type de discours mais il n’est pas certain que ce soit là l’explication principale de leur attitude. Une autre hypothèse mérite d’être présentée. Souvent le discours insistant sur les périls liés au Djihadisme ou à l’Islam radical néglige systématiquement l’approche individualiste des libéraux. Généralement, ces tenants du péril djihadiste n’affirment pas que le problème toucherait l’ensemble des musulmans ni même une majorité, mais ils se gardent bien de rappeler le contraire. Or, cette insistance systématique sur ce qui est le plus dangereux au sein de l’Islam en négligeant les aspects pacifiques risque à la longue d’avoir pour ceux qui reçoivent de telles paroles exactement le même effet que si ceux qui les prononçaient reliaient directement l’ensemble des musulmans au Djihadisme. Ainsi, un discours peut devenir haineux, davantage parce qu’il omet que parce qu’il énonce. Au passage, ce fait réfute en grande partie la possibilité d’intervenir contre l’incitation à la haine à moins pour le juge de se substituer à celui qu’il condamne et de se faire producteur de discours : « ce que vous dites n’est peut-être pas faux, mais vous auriez également du rappeler ceci …».

Néanmoins, si la forme et le contenu de ce discours doivent être corrigés, si le danger présenté par le Djihadisme pour la communauté internationale est à nuancer, il n’est pas possible de balayer d’un revers de la main la proposition qui le sous-tend en la renvoyant à l’univers de l’islamophobie en raison des intentions supposées de ceux qui la formulent. Elle doit être intégrée au débat public, fut-ce pour la réfuter.

Avec l’exemple du Nazisme nous savons que prendre en compte, au moins sur un plan intellectuel, la montée d’un danger relève d’une lucidité qui ne peut-être contraire aux valeurs libérales. Il n’en reste pas moins vrai que ce regard lucide sur les dangers que présentent certains mouvements haineux relève d’une approche en partie, sinon holistique, c’est-à-dire radicalement opposée aux principes de l’individualisme moral rappelés en introduction, mais au moins « globalisante », susceptible de s’en écarter sur plusieurs points. Ainsi, du point de vue de cette approche globalisante, aussi injuste que cela puisse être pour les allemands qui s’opposaient au totalitarisme hitlérien, le Nazisme ne peut être dissocié de l’Allemagne dans son ensemble. Cela est vrai lorsque l’on veut comprendre l’origine de ce courant. Cela l’est encore lorsque l’on veut évaluer le danger qu’il représente : en accédant au pouvoir, les nazis ont pu mettre à leur profit, notamment militairement, l’ensemble des forces présentes dans la société allemande, celles de leurs opposants comme celles de leurs partisans. Cela l’est enfin lorsque l’on veut le combattre. Les soldats alliés ne pouvaient distinguer parmi les soldats allemands auxquels ils étaient opposés ceux qui adhéraient au nazisme et ceux qui le rejetaient. Notons ici qu’il ne s’agit pas d’assimiler la situation du Djihadisme dans l’Islam à celle du Nazisme de l’Allemagne du début des années trente, mais d’établir des critères de discussion admissibles pour tous. La comparaison du Djihadisme et du Nazisme ne peut être menée jusqu’au bout. Malgré la volonté de restaurer le Califat manifestée par Daesh, les djihadistes n’ont pas pris la tête de l’ensemble du monde Musulman et leurs chances de le faire restent objectivement faibles. Au moins pour ce qui est de lutter contre lui, l’approche individualiste peut donc être privilégiée. En France, cette lutte relève davantage d’une approche judiciaire, individualiste par nature, que d’une approche militaire, plus globalisante.

Pour conclure, les approches globalisantes et moralement individualistes doivent être combinées. Négliger la démarche individualiste transforme de façon insidieuse une approche globalisante en une approche holistique qu’elle soit islamophobe, xénophobe ou raciste. Oublier l’approche globalisante ne nous permet pas de connaître les dangers qui nous menacent et de les combattre avec les moyens appropriés. Sans l’approche individualiste nous devenons dangereux, sans l’approche « globalisante », nous sommes en danger.