Pour une nouvelle donne en Méditerranée

Islam (Crédits : zbigphotpgraphy, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

L’islam d’aujourd’hui tel qu’incarné par des États ou prétendus États est une fausse incarnation de l’islam premier tel qu’en a donné une juste image le soufisme.

Par Farhat Othman.

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Je est un autre, disait Rimbaud. L’islam dont on dénonce actuellement les turpitudes est, dans sa plus horrible incarnation, un produit d’une certaine mentalité prisée aujourd’hui par l’Occident déconnecté de l’hommerie de ses plus illustres penseurs, car il ne s’agit que d’un islam judéo-chrétien. Nous le vérifierons avec l’exemple de sa politique méditerranéenne.

Un islam judéo-chrétien

L’islam d’aujourd’hui tel qu’incarné par des États ou prétendus États, soutenus pour la plupart directement ou indirectement par l’Occident, est une fausse incarnation de l’islam premier tel qu’en a donné une juste image le soufisme.

De fait, l’horrible déclinaison actuelle n’est que le produit de l’Occident arrogant, c’est un islam judéo-chrétien. Cela étant assez évident pour l’islam minoritaire, je ne parlerai ici que d’islam sunnite où l’influence de la tradition judéo-chrétienne est plus subtile.

Sans avoir à évoquer les États salafistes, plus sûrs des partenaires arabes des Occidentaux, les États supposés pratiquer un islam modéré ne font de l’islam des origines qu’une lecture déformée par les apports extérieurs à son esprit premier.

Que ce soit en matière d’apostasie, d’homophobie ou encore de blasphème et de guerre sainte, le soufisme a tôt démontré que cela ne relevait en aucune façon de l’éthique islamique, combien même il compose aujourd’hui l’essentiel des législations arabes musulmanes. La revendication d’une source islamique est abusive ; il suffit de rappeler pour cela deux vérités : celle établie par Ibn Khaldoun, premier sociologue, sur l’origine non arabe des savants, notamment de la Loi religieuse en islam ; et celle précisée par l’imam andalou Chatibi au huitième siècle de l’hégire sur la nécessité pour une bonne compréhension des préceptes de l’islam originel de recourir non seulement au texte, contingent par définition, mais aussi et surtout, à son esprit, ses visées.

J’ai d’ailleurs apporté la preuve ultime dans mes écrits, articles, mais aussi essais, sur le caractère non islamique de prohibitions portant sur des droits reconnus en islam et qui sont légalement interdits aujourd’hui, comme la liberté de croyance, y compris l’apostasie, de mœurs, incluant l’homosexualité ou de comportement comme la consommation d’alcool.

Sur toutes ces questions et d’autres, c’est moins l’islam qui est en cause que ses adeptes ; et en la matière, la responsabilité des élites est grande. En effet, celles-ci sont dans une complicité objective sinon subjective qu’elles soient traditionalistes ou modernistes. Les premiers perpétuent la tradition biblique en islam, celle que l’Occident a renié grâce aux acquis démocratiques ; les seconds singent un esprit occidental qui n’est plus de mise, laïcard et xénophobe, et ce au nom d’une laïcité dépassée.

En effet, ce concept est périmé en Occident même où il a donné naissance à un esprit prêtre. Dire cela ne veut pas dire qu’en islam il n’y a pas lieu de distinguer le religieux et le politique.
De fait, en islam, si la foi est totale, à la foi loi civile et religion, elle ne fait pas moins la distinction entre la sphère privée et le domaine public ; de la première relève la religion dans un rapport direct entre le croyant et son créateur, sans aucun intermédiaire ; de l’autre relève la politique qui, si elle peut s’inspirer de la religion en est absolument indépendante. C’est avant la lettre une pensée complexe en islam, cette unité multiple dont on a fait une unicité, l’unitax multiplex des anciens, la foi islamique telle qu’incarnée par le soufisme étant une spiritualité œcuménique que résumerait l’épitomé de Caseribus qualifiant la personne de l’empereur Hadrien : varius multiplex multiformis.

Or, que voit-on ? Une mise en œuvre de ce que Houellebecq a imaginé avec talent pour la France, dénonçant l’extinction des lumières occidentales dans non seulement une soumission d’autant plus volontaire à une idéologie supposée étrangère qu’elle réveille un archétype premier gisant dans l’inconscient collectif. Ainsi l’Occident encourage-t-il Daesh à prendre pied en Méditerranée avec le soutien indirect de l’Europe par sa politique migratoire immorale et criminogène.

Daesh aux portes de la Méditerranée

Les derniers événements ont montré à quel point l’Europe et l’Occident étalent leurs contradictions coupables en un moment plus que jamais propice à une rupture urgente avec le paradigme ancien d’un monde fini afin de réaliser le tournant qualitatif non seulement politique et idéologique, mais surtout épistémologique, culturel et éthique dans leur politique en Méditerranée.

On a ainsi vu l’Europe tour à tour s’adonner à de multiples facettes de ce que Durkheim appelle rite piaculaire, cette nécessaire manifestation sociale expiatoire impliquant de monter sa souffrance, moins pour expier un péché que pour consolider le lien social. En l’occurrence, l’Europe dans la terrible confusion des valeurs qui marque ses élites dirigeantes aujourd’hui expie tout à la fois ses péchés en les niant, les rejetant sur l’autre qui n’est son prochain que tant qu’il a les moyens pour acheter sa conscience.

À l’occasion du drame de Charlie Hebdo où l’enfant terrible de la liberté d’opinion a été érigé en agneau divin, rachetant toutefois moins les fautes que désignant un bouc émissaire ;
ensuite, lors du deuil ayant frappé l’Arabie Saoudite qui a été l’occasion pour certains qui auraient mieux fait de ne pas parler afin de ne pas étaler les turpitudes occidentales actuelles.

Un tournant, une Kehre pour référer à Heidegger, est plus que jamais nécessaire pour la pensée politique et idéologique occidentale similaire à celui imprimé à la philosophie occidentale par l’éminent philosophe. Il toucherait la pratique politique nationale et internationale ciblant en premier la Méditerranée où il ne suffit plus de se dire attaché aux valeurs humanistes quand on viole quotidiennement les droits de l’Homme.

Il suffit pour illustrer cela de rappeler qu’un besoin de libertés est patent dans tous les pays arabes musulmans, mais il est contrarié par leurs dirigeants soutenus à bout de bras par l’Occident alors qu’ils sont loin de représenter leurs peuples et ses attentes. Or, au vrai, ce sont moins ces dirigeants qui contrarient les élans humanistes évidents à l’intérieur de leurs frontières, que leurs soutiens occidentaux sans lequel ils ne peuvent rien, ayant souvent besoin de leur aval pour la moindre initiative d’envergure.

Il suffit ici de rappeler l’exemple de la Tunisie pour l’illustrer, le coup du peuple tunisien n’ayant fini par aboutir, au bout de terribles convulsions ayant commencé au moins en 2008, que grâce au feu vert venu d’outre-Atlantique.

Une telle bascule est obligatoire désormais dans les mentalités, celle de la classe politique européenne en premier, car sans le feu vert de l’Europe, les dirigeants maghrébins n’oseraient jamais un pareil saut qualitatif salutaire pour la paix en Méditerranée et dans le monde.
C’est qu’il importe incontinent de renouer avec le vrai libéralisme en rejetant sa déclinaison dévergondée actuelle, rompant avec le dogmatisme intégriste actuel dans le dossier migratoire qui est la cause et l’effet de la crise du monde dans toute sa complexité.

Changer de conception en la matière suppose de ne plus parler d’immigration ni de clandestinité, mais d’expatriation et de liberté de circulation. Assurément, un tel changement de concept serait en conformité avec le changement en cours d’épistémè ; cela aiderait à accompagner dans la sérénité et non dans les plus terribles convulsions la transformation actuelle du monde devenu un immeuble planétaire où désormais l’altermondialité est une mondialité.