Fresque du CHU de Clermont-Ferrand et idéologie défensive de métier

CHU de Clermont-Ferrand - salle des internes

Au lieu de pousser des cris d’orfraies à la vue des fresques du CHU de Clermont-Ferrand, il aurait été bon de se demander pourquoi de telles fresques existent.

Par Philippe P.

CHU de Clermont-Ferrand - salle des internes

Voici quelques jours, un collectif dénommé « Osez le féminisme » dénonçait une fresque ornant la salle de garde du CHU de Clermont-Ferrand au motif que celle-ci représenterait un viol collectif dont personne, jamais personne, peut-être même pas Charlie Hebdo lui-même, n’oserait rire. Au pays de la liberté d’expression, on peut dessiner le Christ qui se fait enculer ou se foutre de la gueule de Mahomet mais pas des femmes. Le sacré a opéré depuis quelques temps un revirement et le blasphème n’est pas là où il était auparavant.

Ayant vu, comme tout un chacun, cette fresque, je n’y ai pas vu un viol collectif mais une sorte de gang bang au cours duquel la ministre de la santé Marisol Touraine – et surtout sa loi santé – représentée sous les traits de Wonder woman, se faisait pénétrer par des super héros comme Flash, Superman, Batman et Supergirl. On pourra se prononcer sur le bon ou le mauvais goût de l’œuvre, dans laquelle je ne vois qu’une caricature dans laquelle les médecins dénoncent cette loi. Je suppose que si le ministre en exercice avait été un homme, il aurait lui aussi subi les derniers outrages.

Le monde médical est-il machiste ?

Bien entendu, un collectif de médecins femmes s’insurge et dénoncent le machisme dans le monde médical dans les colonnes de Libération. Il existe effectivement un rituel lié aux salles de garde assez spécial, du moins jusqu’à ce que celles-ci soient supplantées par les selfs tenus par Sodexo. Il s’agit avant tout d’un folklore, c’est-à-dire d’une tradition héritée du XIXème siècle, aube de la médecine moderne et de la création des grands hôpitaux tels que nous les connaissons encore.

Rappelons nous que le folklore (de l’anglais folk, peuple et lore, traditions) est l’ensemble des productions collectives émanant du peuple et se transmettant d’une génération à l’autre par voie orale (contes, écrits, récits, chants, musique, danses ou croyances) ou par l’exemple (rites et savoir-faire). À ce titre, le folklore n’est pas sexiste mais peut être très masculin ou féminin, en fonction des milieux dans lequel il est né, voire neutre. Et qu’on le veuille ou non, la médecine fut un milieu masculin même si depuis quelques années, 60% des PH et 30% des PUPH sont des femmes.

Au-delà de cette polémique stérile qui est représentative de notre époque, il est intéressant de s’intéresser non pas à cette fresque mais à toutes les fresques qui ornent les salles de garde des hôpitaux. Curieusement, tandis que certaines dénotent un réel talent chez ceux qui les ont peintes, force est de constater qu’elles mettent toutes en scène des corps nus dans des scènes obscènes où les attributs sexuels sont omniprésents.

On aurait beau jeu d’invoquer l’esprit carabin. Il existe sans doute mais n’ayant pas fait médecine, je ne l’ai pas connu. Je me souviens juste de quelques soirées auxquelles des amis étudiants médecins me conviaient quand j’étais jeune. À l’époque, je constatais juste que nous autres, juristes, savions mieux nous tenir, puisque nous n’étions jamais saouls avant minuit. C’est vrai que nos horaires étaient plus légers, que nous n’avions sans doute pas autant besoin qu’eux de nous lâcher. De la même manière, il est évident que les commentaires d’arrêts, dans lesquels on apprenait par exemple que les structures que Coquerel avait édifiées sur son terrain étaient un abus de son droit de propriété destinées à nuire à Clément-Bayard, étaient sans doute moins angoissantes que de voir des malades et des mourants toute la journée.

Stress au travail et folklore professionnel

Il s’ensuit donc que la psychologie du travail a esquissé des explications afin de comprendre pourquoi certaines catégories de travailleurs avaient érigé en folklore des pratiques que tout un chacun réprouverait. S’il existe des stratégies destinées à éliminer le stress au travail que chacun est libre de mettre en place pour évacuer la pression, on a ainsi pu noter qu’il existait d’autres stratégies nettement plus défensives, radicales, globales mais surtout collectives que certains « métiers » mettaient en place afin de se prémunir contre une organisation du travail devenue très agressive à l’encontre du collectif des travailleurs. On les nommes des idéologies défensives de métier.

Elles sont présentes dans tous les secteurs dans lesquels le stress est très élevé et notamment lorsqu’il résulte d’une charge de travail élevée où la mort est présente, qu’elle puisse être celle du travailleur confronté à des risques mortels ou de celui qui, par sa pratique, peut tuer autrui. Ces idéologies défensives de métier apparaissent ainsi, pour celui qui ne fait pas partie du collectif des travailleurs, comme particulièrement dérangeantes ou choquantes, alors qu’elles n’ont d’autres buts que de rassurer ce travailleur en lui proposant un cadre dans lequel on affirme haut et fort que la vie est plus forte que tout.

C’est ainsi qu’en médecine, milieu dans lequel la maladie et la mort sont tout le temps présentes, le jeune médecin au repos érigera en folklore des pratiques au cours desquelles le sexe en tant que libération de l’angoisse est omniprésent. On peut donc voir dans ces fresques hypersexualisées, non pas des œuvres pornographiques mais plutôt la revanche de la vie, phallus géants, pénétrant des vagins offerts, en une allégorie de la fornication en tant que preuve que l’on est vivant. L’activité sexuelle est en effet l’acte par lequel on se donne du plaisir et l’on donne la vie.

À ce titre, on a pu constater par exemple que les ouvriers œuvrant dans des secteurs très risqués comme la construction de building au siècle passé aux États-Unis, avaient eux aussi développé de telles pratiques sous une autre forme. C’est ainsi que tout un chacun a pu admirer des photographies qui montrent ces ouvriers déjeunant assis sur des poutrelles, sans s’être assurés par aucun cordage, les pieds dans le vide à plusieurs centaines de mètres de hauteur. Là où l’on pourrait ne voir que de la bravache voire de la bêtise, c’est avant tout une mise en scène destinée à braver le danger et à assurer que la vie et la chance seront plus fortes que la mort due à une chute.

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Photo de Lewis Wikes Hine (1874-1940).

 

Ces idéologies défensives très « machistes » dans leur mise en œuvre concernent évidemment des professions très masculines, ou auparavant très masculines comme la médecine. Mais elles sont aussi présentes dans des secteurs plus féminins. C’est ainsi qu’une étude avait montré que dans le secteur des soins aux personnes âgées (services de gérontologie, maisons de retraite, etc.), le personnel féminin, infirmières ou aide-soignantes, avait tendance à porter des dessous très affriolants que ne nécessitaient pas leurs fonctions. Les discussions avec ce personnel soignant a fait apparaitre que la présence continue de corps abimés et vieillis entrainait des angoisses qu’elles jugulaient en portant ces dessous extrêmement féminins. Encore une fois, il s’agit de faire triompher la vitalité sur la morbidité au moyen de recours radicaux.

Dans d’autres cas encore, totalement neutres sexuellement, intéressant des milieux axés sur l’innovation et l’excellence, dans lesquels la compétition est érigée en valeur ultime, ce sont d’autres conduites qui seront valorisées. Parmi celles-ci on trouvera le culte de l’excès ou des possessions. Ainsi, parce que le travailleur sait qu’il est perpétuellement sur la sellette, soit parce qu’il comprend que sa société peut disparaître ou bien qu’il peut lui-même en être viré, il valorisera tous les excès possibles et inimaginables en tant que preuves que, pour le moment, il consomme et est bien vivant. On répond aux exigences de l’organisation du travail en allant au-delà de ses demandes et en donnant plus comme s’il s’agissait de triompher d’un jugement ordalique.

Stratégies de défense face aux conditions de travail stressantes

L’existence de telles idéologies défensives de métier laisse supposer un collectif de travail extrêmement fort et c’est plutôt une bonne nouvelle pour l’organisation. Cela indique que les individus ont su créer ce collectif pour endurer les conditions de travail sans décompenser individuellement. À ce titre, mieux vaut une fresque grivoise qui mobilise un collectif de médecins que les voir individuellement prendre du Lexomil pour supporter le stress de leur activité.

La découverte la plus importante de la psychodynamique du travail fut de considérer que les gens ne sont pas passifs face à la souffrance issue de l’organisation du travail mais sont capables de s’en défendre de manière surprenante et ingénieuse. Ces défenses n’agissent pas forcément sur le monde réel, en abaissant les risques ou les contraintes mais agissent de manière symbolique sur l’environnement en permettant d’éviter la perception de ce qui fait souffrir. C’est une forme de scène de théâtre sur lequel on projette la réalité.

Ces défenses lorsqu’elles se structurent dans des conduites, des représentations, des règles partagées, telles qu’elles existent dans ces fameuses salles de garde, formant un véritable folklore, sont alors nommées des idéologies défensives de métier. Au sein des collectifs de travail dont les hommes sont majoritaires, l’idéologie défensive de métier s’organise autour d’un véritable déni de la vulnérabilité et de la souffrance masculine. Il s’agit même de renforcer ce déni par une attitude méprisante des personnes exprimant ou incarnant la fragilité.

C’est la raison pour laquelle, lorsqu’une femme entre dans un collectif de travail naguère très masculin, comme le fut longtemps la médecine, elle ne peut être que heurtée par l’idéologie défensive de métier mise en place. Et c’est donc une erreur de juger ces mécanismes à l’aune d’un féminisme idiot alors qu’il s’agit uniquement d’une production psychologique ayant fait ses preuves pour empêcher la souffrance au travail. Dans les collectifs féminins, comme les métiers du soin, la vulnérabilité et la souffrance ne sont pas niées pareillement mais élaborées de manière défensive au travers de techniques différentes, mais existent aussi et pourraient sembler stupides au regard d’un homme.

Bref, l’individu au travail n’est pas un militant associatif socialiste, qui croit avoir tout compris de la complexité humaine, mais un être complexe qui peut mettre en œuvre des stratégies surprenantes pour s’adapter et triompher de certaines agressions issues du milieu dans lequel il œuvre. Avant même de pousser des cris d’orfraie et de hurler comme des chaisières à la vue d’un sexe, il aurait été bon de se demander pourquoi ces fresques existent en salles de garde. Avant de hurler au sexisme, ou à je ne sais quoi, il est toujours utile de se demander pourquoi un tel folklore a pu s’établir et quelle est sa fonction. Un article du Monde en date de juillet 2011, s’étant penché sur l’art dans ces fameuses salles de garde, explique d’ailleurs que : « Là où la souffrance et la pensée de la mort dominent, il est nécessaire qu’un espace soit dévolu au culte de la fertilité et du plaisir. Comportement archaïque sans doute. Dans les cavernes du paléolithique, les pictogrammes sexuels abondent. »

On peut se demander quelle carrière de médecin fera celle qui a dénoncé cette fresque au collectif Osez le féminisme. Sans doute qu’en tant que praticienne, dont les connaissances sont livresques, elle fera son chemin mais je doute qu’elle soit jamais une bonne clinicienne capable de saisir le patient dans son intégrité. Mais peut-être la dénonciatrice n’est-elle même pas interne, et ce serait encore pire.


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