Charlie Hebdo, frères Kouachi : Le miroir culturel

le miroir credits ricardo cuppini (licence creative commons)

Les frères Kouachi n’étaient pas fous, comme on l’a trop entendu dire. Ils étaient parfaitement rationnels dans leur cadre logique.

Par DoM P.

le miroir credits ricardo cuppini (licence creative commons)

L’attentat de Charlie Hebdo a touché les Français au cœur. Une vague d’émotion, dont on a du mal à se souvenir d’un précédent, a emporté une masse de « Je suis Charlie », dans les rues, sur les réseaux sociaux, dans les discussions en famille ou au boulot. On a condamné, fermement – comment ne pas le faire ? Certains ont refusé d’être Charlie, d’autres ont même applaudi l’acte meurtrier. Derrière l’unité de façade – obligée, imposée, même – il y a tout de même beaucoup de désaccords.

Désaccord sur l’origine, les causes de cet attentat, désaccord sur les moyens d’en éviter d’autres à l’avenir, désaccord à propos de la position que les musulmans devraient ou non adopter, désaccord sur ce qu’il convient de faire hors de nos frontières, et à propos du traitement à offrir aux candidats djihadistes de retour sur notre sol. On discute beaucoup mais, en une semaine d’émotion, de bravades verbales et d’affirmations péremptoires, j’ai rarement vu quelqu’un essayer de comprendre les assassins de la seule façon efficace qui existe : en se mettant à leur place. Or, c’est essentiel si l’on veut comprendre pourquoi cela s’est produit et pourquoi cela se reproduira.

Nous avons donc affaire à ce qu’on appelle fréquemment des « islamistes radicaux », c’est-à-dire des musulmans qui ont fait vœu d’appliquer de manière fondamentaliste les préceptes du Coran, qu’ils voient comme la Vérité. Il est important de mesurer correctement cet engagement, d’autant que c’est un phénomène très courant chez nous autres humains : à partir du moment où l’on croit en quelque chose qu’on perçoit comme grand, nous sommes naturellement attirés par son respect total, absolu. Phénomène bien sûr classique en matière de religion, mais aussi en politique ou en philosophie.

Or donc, les frères Kouachi sont persuadés d’être sur le chemin de la Vérité, montré par le prophète parlant la voix d’Allah le Très Haut. Ce n’est pas anodin, comme pensée. Cela change tout dans une vie, à commencer par l’échelle des valeurs. Si Allah est le Créateur de toute chose, dont la Volonté doit être respectée, si Mahomet est son prophète, sa voix dictant aux hommes la Volonté Divine, si le Coran impose le respect de la Charia, alors, par respect pour Allah, il faut se soumettre à sa Volonté et accepter les valeurs – toutes les valeurs – qui en découlent.

Or, si l’on part du principe que ceci est vrai, il n’y a pas de demi-mesure. Être à moitié musulman est une chose étrange (ceci vaut pour d’autres religions) : soit on croit en Allah, et sa Parole doit être intégralement respectée, soit on n’y croit pas, et tout cela peut être considéré comme une vaste blague. Et c’est ici, sur cette dichotomie, que se trouve la ligne de fracture entre Charlie Hebdo et les frères Kouachi. Les dessinateurs de Charlie Hebdo étaient athées. Ils se moquaient bien des religions, de toutes les religions. Leur système de croyance à eux était tout autre : liberté d’expression sans limite, respect de la vie, etc. Les frères Kouachi, quant à eux, pensaient que caricaturer le prophète était un blasphème, c’est-à-dire une insulte à Allah et une humiliation pour les musulmans. Ils se sentaient offensés, attaqués dans leur croyance la plus profonde, la plus intime, par ces caricatures.

Ce sont donc deux systèmes de valeurs distincts qui s’opposent ici. L’un qui place la vie et la liberté tout en haut de l’échelle, et l’autre qui y place le respect littéral d’Allah, de Mahomet et du Coran.
Les caricatures de Mahomet, surtout dans leur version Charlie Hebdo, en général particulièrement insultant, sont donc une attaque directe et particulièrement violente du système de croyances des frères Kouachi : c’est ce qu’ils considéraient comme de plus sacré, ce qui avait le plus de valeur à leurs yeux qui a été attaqué. Pas une fois seulement, mais des dizaines de fois. Ce fut, de leur point de vue, une attaque intolérable, une déclaration de guerre.

Les frères Kouachi n’étaient pas fous, comme on l’a trop entendu dire. Ils étaient parfaitement rationnels dans leur cadre logique. Attaqués de façon répétitive, ils ont organisé, de façon particulièrement efficace, il faut malheureusement l’admettre, une riposte à la mesure de l’attaque qu’ils subissaient : œil pour œil, dent pour dent. Tout en haut de notre système de valeurs se trouvent la vie et la liberté d’expression, c’est donc à cela qu’ils se sont attaqué. C’est logique, pas fou.

Nous avons là l’opposition entre deux systèmes de valeurs. Il faut cependant admettre de façon objective que nous ne pouvons, depuis notre propre système de valeurs, juger du bien-fondé de celui des autres. En effet, nos valeurs définissent grandement notre façon de penser et créent donc une distorsion de notre perception de la réalité. Nous ne pouvons voir le système de valeurs des frères Kouachi qu’au travers du prisme du nôtre et il en allait de même pour eux, d’où le titre de cet article.

En effet, cette incapacité à nous comprendre (comprendre n’est pas admettre) est à l’origine de beaucoup de tensions et c’est malheureusement tout ce qu’il y a de plus humain. C’est ce qui pousse de nombreux Français à considérer les terroristes comme des fous, par exemple, ce qui est une erreur lourde de conséquences, car ce sont en fait deux cultures qui s’opposent ici.

Car il est vrai que culture et religion vont de pair, s’influençant l’une l’autre. En Europe, et notamment en France, c’est le christianisme, et le plus souvent dans sa version catholique, qui a défini le système de valeurs. Et c’est d’ailleurs remarquable que Luz, un des rescapés de Charlie Hebdo, ait choisi, après des années passées à insulter toutes les religions, de publier en Une mercredi une énième caricature de Mahomet (affirmation salutaire et nécessaire de sa liberté d’expression), surmontée de la légende « Tout est pardonné ». Tout est pardonné… C’est bien un message profondément chrétien que celui-ci, signe que les valeurs chrétiennes ont façonné, au fil des siècles, notre système de valeurs. Les plus virulents athées parmi nous partagent, visiblement et probablement sans même s’en rendre compte, ce même système de valeurs.

C’est cependant peut-être faire l’erreur de croire que ce pardon peut apaiser les tensions, comme on aura pu le remarquer suite à la réaction de l’autorité musulmane égyptienne, condamnant de nouveau Charlie Hebdo pour cette caricature. Car en effet le pardon est chez les Chrétiens un signe de bonté et ne porte pas de limite : tout est pardonnable et il appartient à chacun de sonder son cœur pour y trouver la force et la générosité de le faire. En revanche, dans l’Islam, l’étendue du pardon porte une limite. Pour le cas qui nous occupe, le musulman est supposé pardonner à l’infidèle qui lui fait du mal, à condition que ça ne constitue pas une humiliation, car le musulman doit être fier : cette fierté se confond avec celle de l’Islam et des autres musulmans. C’est donc une responsabilité collective que d’être fier. Or, les agressions répétées de Charlie Hebdo peuvent tout à fait être considérées comme une humiliation par un musulman et, dans ce cas, il faut se faire justice : « Quant à ceux qui ripostent après avoir été lésés, ceux-là pas de voie (recours légal) contre eux. » (Coran, 42, 39) En fait, du point de vue musulman, il est bien possible que le pardon qu’affiche Charlie Hebdo tout en persistant à insulter l’Islam soit perçu à la fois comme une bravade (à cause de la caricature) et comme un aveu de faiblesse (à cause du pardon).

Les immenses manifestations qui ont eu lieu depuis cet attentat, ainsi que la communication lacrymale autour de ce sujet devraient même renforcer ce point : les occidentaux sont faibles, puisqu’il suffit de deux hommes pour faire pleurer tout un peuple. Certes, le message est clair : nous tenons à notre liberté d’expression.

Reste que la plupart des musulmans ne sont pas terroristes. C’est qu’il y a probablement une différence d’interprétation du Coran et des devoirs du musulman. La grande question des années à venir sera de savoir si ces musulmans intègreront pleinement le système de valeurs occidental, quitte à y adjoindre leurs propres valeurs (comme le christianisme a influé sur une culture à l’origine judéo romaine) ou si, au contraire, le système actuel sera phagocyté de l’intérieur, le nombre faisant la force.

Je laisse cette question ouverte, cet article étant déjà assez long…

Précision : l’auteur de cet article n’est ni chrétien, ni musulman. Il est athée. Pas un athée de combat, à la chasse de chaque signe non laïc dans l’espace public, mais un athée tolérant et ouvert. Cela ne l’empêche nullement d’être curieux des systèmes de croyance des autres, bien au contraire. Cela étant dit pour prévenir d’éventuelles critiques qui, du coup, manqueraient leur cible.